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« Nous avons brûlé le bien de Dieu » — un chanoine devant les cendres de nos faubourgs

La fumée qui monte du Portereau et des Augustins, ce sont nos mains, gens d’Église, qui ont allumé ces feux. Je sais qu’on ne défend pas une ville le dos tourné à ses faubourgs. Mais qu’on me laisse pleurer le bien de Dieu et des pauvres que la nécessité livre aux flammes.

Un chanoine de Sainte-Croix 18 octobre 1428 5 min de lecture

J’écris ces lignes les yeux encore pleins de fumée. Voici quelques jours, quand les Anglais ont paru sous nos murs, j’ai regardé, de dessus nos murailles, brûler le faubourg du Portereau, au débouché du pont, et près des Tourelles l’église et le couvent des Augustins, où j’avais tant de fois prié. Ce ne sont pas les Anglais qui ont mis le feu. C’est nous. Ce sont les gens de cette ville, sur l’ordre de nos capitaines, qui ont porté la torche aux maisons, aux chapelles, aux jardins des faubourgs, et rompu une arche de notre beau pont, pour que l’ennemi qui approche ne trouve devant nos murailles ni couvert ni abri. J’ai vu cela de mes yeux, et je n’ai pas honte de dire que j’en ai pleuré.

On me dira que je pleure ce que la raison commande de détruire, et l’on aura raison. Je suis clerc, non pas homme de guerre, mais je ne suis pas assez sot pour ignorer ce que sait le dernier des sergents : une ville ne se défend pas le dos tourné à ses faubourgs. Laisser debout, à portée de nos murs, ces maisons serrées, ces cloîtres aux gros murs, ces clochers, c’eût été offrir à l’assiégeant des logis tout prêts, des retranchements tout faits, des postes pour ses couleuvrines. Il fallait dégager le champ devant les murailles, faire le vide, afin que rien, entre l’ennemi et nous, ne pût le protéger. Cela, je l’entends. Cela, je ne le conteste pas.

Nos anciens l’avaient déjà fait. Il y a soixante et dix ans passés, au temps des grandes compagnies, Orléans avait pareillement abattu ses abords pour n’être pas surprise. Et ce n’est pas d’hier que le dauphin, notre sire Charles, a fait commandement aux bonnes villes du royaume de mettre bas, à l’heure du péril, tout ce qui gêne leur défense. La chose est donc pesée, ordonnée, voulue : non pas un désastre subi, mais une résolution prise de sang-froid par ceux qui répondent de nous, et messire Raoul de Gaucourt, qui tient la ville, n’a fait qu’exécuter ce qu’il fallait. Je le sais. Et pourtant ma main tremble en l’écrivant.

Car ce que nous avons livré au feu n’est pas rien. C’étaient, disait-on, parmi les plus beaux faubourgs du royaume. C’étaient des autels consacrés, des cloches bénites, des tombes, le travail et l’épargne de pauvres gens qui n’ont plus, ce matin, qu’un tas de cendres pour tout héritage. Ces murs que la torche a mangés, des chrétiens les avaient élevés à la gloire de Dieu et pour le repos des malades et des vieillards. Détruire de ses propres mains ce qu’on a bâti pour Dieu, il faut avoir passé par là pour savoir ce qu’il en coûte à l’âme. Ce n’est pas une pierre qu’on abat, c’est une prière qu’on éteint.

Et je crains pour ce qui touche de plus près encore mon chapitre. Au faubourg Bannier, nos prédécesseurs de Sainte-Croix ont fondé jadis l’hôtel-Dieu et, voilà plus de trois cents ans, la léproserie de Saint-Ladre, pour recueillir les malades et les lépreux que nul autre ne veut. Ces maisons de charité sont hors les murs. Si le siège se resserre, qui me dira qu’il ne faudra pas les jeter bas aussi, et chasser sur les chemins ceux qu’elles abritent ? On parle déjà, à voix basse, d’autres faubourgs, d’autres couvents qu’il faudra peut-être abattre encore si l’ennemi s’installe pour durer. Je ne sais si cela se fera. Je sais seulement que je le redoute, et que d’y penser me serre le cœur.

Alors je me tourne vers ce que l’Église enseigne, non pour endormir ma peine, mais pour ne pas la laisser me faire injuste. Nos docteurs, saint Augustin et après lui saint Thomas, ont dit à quelles conditions un chrétien peut faire la guerre sans offenser Dieu : qu’un prince légitime la commande, que la cause en soit juste, et que le cœur y demeure droit. Nous défendons notre ville, nos autels et nos gens contre qui les veut prendre : la cause est juste, l’autorité est celle du sire à qui nous devons foi. Et l’on m’a appris ce vieux mot des lois de l’Église : necessitas legem non habet, la nécessité n’a pas de loi. Quand il faut choisir entre deux maux, on prend le moindre ; et le moindre mal, ici, c’est de brûler des murs pour sauver des vivants.

L’Écriture elle-même ne me laisse pas sans réponse. David affamé mangea les pains de l’autel, qu’il n’était pas permis de manger, et le Seigneur ne l’en blâma point. Le Christ a dit que le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. Le Sage nous avertit qu’il y a un temps pour bâtir et un temps pour détruire. Ces pierres étaient à Dieu ; mais Dieu ne demande pas qu’on garde des pierres quand c’est le peuple chrétien qui est en péril. Le temple, ce sont d’abord les âmes vivantes. Je me le répète, et je crois que c’est vrai. Cela ne rend pas le feu moins amer ; cela le rend supportable à ma conscience.

Que reste-t-il donc à un clerc, devant les cendres de son faubourg ? La prière, et l’aveu. Notre ville s’est mutilée elle-même pour se défendre : elle a coupé dans sa propre chair, et elle en saigne. Qu’elle offre au moins ces cendres comme une pénitence, et non comme un forfait. Nous avons brûlé le bien de Dieu parce qu’il le fallait ; qu’il nous soit fait miséricorde de l’avoir fait le cœur brisé, et non le cœur léger. Pour ma part, je ne chanterai pas ce feu. Je le pleurerai, et je réciterai sur nos faubourgs morts le Miserere, comme sur un défunt qu’on aimait. Puis je remonterai sur les murs, car c’est là, désormais, qu’est notre devoir.

Le contexte

À l’arrivée de l’armée anglaise sous les murs, vers le 12 octobre 1428, les défenseurs d’Orléans ont volontairement incendié le faubourg du Portereau, sur la rive gauche au débouché du pont, ainsi que l’église et le couvent des Augustins situés près des Tourelles, et rompu une arche du pont, afin de dégager le champ devant les murailles.

La destruction des abords est une décision de la ville, appliquant un ordre donné dès 1419 par le dauphin Charles aux bonnes villes du royaume ; Orléans avait déjà rasé ses faubourgs lors d’une précédente alerte, au temps des grandes compagnies, vers 1358.

La défense de la place est tenue par le bailli et gouverneur Raoul de Gaucourt, au nom du dauphin Charles, dit « roi de Bourges ».

Le chapitre de la cathédrale Sainte-Croix possède hors les murs, au faubourg Bannier, l’hôtel-Dieu et la léproserie de Saint-Ladre, cette dernière fondée par le chapitre en 1112 ; d’autres couvents des abords, tels Saint-Euverte et les Jacobins, ont également été atteints au cours de cet automne.

État des informations

Cette tribune, écrite le 18 octobre 1428 quelques jours après l’incendie du Portereau et des Augustins, distingue ce qui a réellement été brûlé de ce que son auteur ne fait que redouter. Elle ne sait rien de l’ampleur des destructions à venir ni de l’issue du siège ; ce qu’elle dit des faubourgs qu’il faudrait encore raser relève de la crainte, non du fait accompli.

Ce que l’on sait

  • Le faubourg du Portereau et le couvent des Augustins, près des Tourelles, ont été incendiés volontairement par les défenseurs d’Orléans, et une arche du pont a été rompue, pour dégager le champ devant les murs à l’arrivée des Anglais.
  • Cette destruction est délibérée, décidée par la ville et ses capitaines sous l’autorité de Raoul de Gaucourt, en application d’un ordre du dauphin Charles remontant à 1419.
  • Orléans avait déjà procédé au rasement de ses abords lors d’une précédente menace, vers 1358.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du siège qui commence, et le temps qu’il durera : nul ne le sait.
  • L’ampleur des destructions qu’il faudra consentir si le siège se prolonge — jusqu’où faudra-t-il abattre les faubourgs, couvents et maisons de charité de la rive droite —, que l’auteur redoute sans pouvoir la connaître.
  • Le sort des établissements du chapitre hors les murs, l’hôtel-Dieu et la léproserie de Saint-Ladre au faubourg Bannier, s’ils devront être détruits à leur tour.

Sources historiques utilisées

primary

Journal du siège d’Orléans

Chronique au jour le jour du siège, côté assiégé ; témoignage partial et de rédaction un peu postérieure, à manier avec prudence.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps du siège ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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