« Nous avons brûlé le bien de Dieu » — un chanoine devant les cendres de nos faubourgs
La fumée qui monte du Portereau et des Augustins, ce sont nos mains, gens d’Église, qui ont allumé ces feux. Je sais qu’on ne défend pas une ville le dos tourné à ses faubourgs. Mais qu’on me laisse pleurer le bien de Dieu et des pauvres que la nécessité livre aux flammes.
J’écris ces lignes les yeux encore pleins de fumée. Voici quelques jours, quand les Anglais ont paru sous nos murs, j’ai regardé, de dessus nos murailles, brûler le faubourg du Portereau, au débouché du pont, et près des Tourelles l’église et le couvent des Augustins, où j’avais tant de fois prié. Ce ne sont pas les Anglais qui ont mis le feu. C’est nous. Ce sont les gens de cette ville, sur l’ordre de nos capitaines, qui ont porté la torche aux maisons, aux chapelles, aux jardins des faubourgs, et rompu une arche de notre beau pont, pour que l’ennemi qui approche ne trouve devant nos murailles ni couvert ni abri. J’ai vu cela de mes yeux, et je n’ai pas honte de dire que j’en ai pleuré.
On me dira que je pleure ce que la raison commande de détruire, et l’on aura raison. Je suis clerc, non pas homme de guerre, mais je ne suis pas assez sot pour ignorer ce que sait le dernier des sergents : une ville ne se défend pas le dos tourné à ses faubourgs. Laisser debout, à portée de nos murs, ces maisons serrées, ces cloîtres aux gros murs, ces clochers, c’eût été offrir à l’assiégeant des logis tout prêts, des retranchements tout faits, des postes pour ses couleuvrines. Il fallait dégager le champ devant les murailles, faire le vide, afin que rien, entre l’ennemi et nous, ne pût le protéger. Cela, je l’entends. Cela, je ne le conteste pas.
Nos anciens l’avaient déjà fait. Il y a soixante et dix ans passés, au temps des grandes compagnies, Orléans avait pareillement abattu ses abords pour n’être pas surprise. Et ce n’est pas d’hier que le dauphin, notre sire Charles, a fait commandement aux bonnes villes du royaume de mettre bas, à l’heure du péril, tout ce qui gêne leur défense. La chose est donc pesée, ordonnée, voulue : non pas un désastre subi, mais une résolution prise de sang-froid par ceux qui répondent de nous, et messire Raoul de Gaucourt, qui tient la ville, n’a fait qu’exécuter ce qu’il fallait. Je le sais. Et pourtant ma main tremble en l’écrivant.
Car ce que nous avons livré au feu n’est pas rien. C’étaient, disait-on, parmi les plus beaux faubourgs du royaume. C’étaient des autels consacrés, des cloches bénites, des tombes, le travail et l’épargne de pauvres gens qui n’ont plus, ce matin, qu’un tas de cendres pour tout héritage. Ces murs que la torche a mangés, des chrétiens les avaient élevés à la gloire de Dieu et pour le repos des malades et des vieillards. Détruire de ses propres mains ce qu’on a bâti pour Dieu, il faut avoir passé par là pour savoir ce qu’il en coûte à l’âme. Ce n’est pas une pierre qu’on abat, c’est une prière qu’on éteint.
Et je crains pour ce qui touche de plus près encore mon chapitre. Au faubourg Bannier, nos prédécesseurs de Sainte-Croix ont fondé jadis l’hôtel-Dieu et, voilà plus de trois cents ans, la léproserie de Saint-Ladre, pour recueillir les malades et les lépreux que nul autre ne veut. Ces maisons de charité sont hors les murs. Si le siège se resserre, qui me dira qu’il ne faudra pas les jeter bas aussi, et chasser sur les chemins ceux qu’elles abritent ? On parle déjà, à voix basse, d’autres faubourgs, d’autres couvents qu’il faudra peut-être abattre encore si l’ennemi s’installe pour durer. Je ne sais si cela se fera. Je sais seulement que je le redoute, et que d’y penser me serre le cœur.
Alors je me tourne vers ce que l’Église enseigne, non pour endormir ma peine, mais pour ne pas la laisser me faire injuste. Nos docteurs, saint Augustin et après lui saint Thomas, ont dit à quelles conditions un chrétien peut faire la guerre sans offenser Dieu : qu’un prince légitime la commande, que la cause en soit juste, et que le cœur y demeure droit. Nous défendons notre ville, nos autels et nos gens contre qui les veut prendre : la cause est juste, l’autorité est celle du sire à qui nous devons foi. Et l’on m’a appris ce vieux mot des lois de l’Église : necessitas legem non habet, la nécessité n’a pas de loi. Quand il faut choisir entre deux maux, on prend le moindre ; et le moindre mal, ici, c’est de brûler des murs pour sauver des vivants.
L’Écriture elle-même ne me laisse pas sans réponse. David affamé mangea les pains de l’autel, qu’il n’était pas permis de manger, et le Seigneur ne l’en blâma point. Le Christ a dit que le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. Le Sage nous avertit qu’il y a un temps pour bâtir et un temps pour détruire. Ces pierres étaient à Dieu ; mais Dieu ne demande pas qu’on garde des pierres quand c’est le peuple chrétien qui est en péril. Le temple, ce sont d’abord les âmes vivantes. Je me le répète, et je crois que c’est vrai. Cela ne rend pas le feu moins amer ; cela le rend supportable à ma conscience.
Que reste-t-il donc à un clerc, devant les cendres de son faubourg ? La prière, et l’aveu. Notre ville s’est mutilée elle-même pour se défendre : elle a coupé dans sa propre chair, et elle en saigne. Qu’elle offre au moins ces cendres comme une pénitence, et non comme un forfait. Nous avons brûlé le bien de Dieu parce qu’il le fallait ; qu’il nous soit fait miséricorde de l’avoir fait le cœur brisé, et non le cœur léger. Pour ma part, je ne chanterai pas ce feu. Je le pleurerai, et je réciterai sur nos faubourgs morts le Miserere, comme sur un défunt qu’on aimait. Puis je remonterai sur les murs, car c’est là, désormais, qu’est notre devoir.