Trop donné à qui a brûlé nos autels
Docteur en théologie de la Faculté de Paris, l'auteur de cette tribune dit tout haut le trouble d'une conscience catholique devant les articles que l'on prête à l'édit signé à Nantes : culte reconnu, garnisons, charges ouvertes, chambres mêlées. Un point de vue, et qui ne pense pas être seul.
On me dira que le Roi a fait la paix, et que la paix est un bien. Je le veux, et j'ai prié pour elle plus qu'un autre. Mais qu'on me permette, à moi qui suis prêtre et docteur, de dire ce que beaucoup pensent ici sans l'oser : on a trop donné, et l'on a donné à ceux qui, hier encore, arrachaient nos images, dépouillaient nos églises et chassaient nos religieux.
Les articles de l'édit signé à Nantes ne sont pas tous connus, et je me garde d'en faire état comme d'une chose arrêtée. Mais ce qui s'en dit, et que l'on ne dément pas, suffit à m'alarmer. Je ne parle pas ici pour un parti. Je parle pour une conscience que ces nouvelles blessent, et qui demande à être entendue avant que la chose ne soit tenue pour faite.
Un culte qu'on relève au lieu de le souffrir
Qu'on laisse à chacun la liberté de sa conscience, que Dieu seul juge au for intérieur, voilà qui est de doctrine ancienne et que je ne conteste pas. Mais autre chose est de permettre qu'on prêche, qu'on baptise et qu'on chante psaumes en assemblée réglée, dans les lieux où cela se faisait naguère, dans les fiefs des seigneurs, et jusqu'à deux villes par bailliage. Ce n'est plus supporter un mal par nécessité ; c'est lui bâtir maison et lui donner rang.
On me répond que Paris en demeure exempt, et Rouen, et Toulouse, et d'autres bonnes villes. J'en rends grâce. Mais qu'on prenne garde : ce qu'on borne aujourd'hui, la coutume l'étend demain. Le culte que le texte nomme, en ses mots, de la « religion prétendue réformée » n'est pas une opinion privée qu'on tolère en fermant les yeux ; on lui reconnaît des ministres, des lieux, des heures. Nommer, c'est déjà établir.
Des villes en garnison, un État dans l'État
Ce qui me pèse le plus n'est pas la prière des réformés : c'est leurs murailles. On dit qu'on leur laisse des places fortes à garder, avec gens de guerre et soldes prises sur le trésor du Roi, et cela pour plusieurs années. Je ne sais le compte au juste — on en dit tantôt une cinquantaine, tantôt bien davantage — et je me défie des chiffres qui courent. Mais fût-ce dix, cela suffit à me faire peur.
Car une religion qui tient des villes, des garnisons et des deniers n'est plus une religion : c'est un corps armé dans le corps du royaume. Qu'on me dise comment on nomme cela, sinon un État planté dans l'État. On a fait la guerre trente ans pour n'avoir qu'une France ; et voici qu'on en laisse deux debout, l'une avec ses temples et ses soldats, l'autre priée d'y consentir.
Charges, écoles, tribunaux : l'égalité qu'on n'a pas voulue
On veut, dit-on, que ceux de la religion soient reçus aux charges et aux offices comme les autres, admis aux écoles et aux hôpitaux, et qu'on dresse des chambres de justice où les juges se partagent entre les deux créances. Voilà qui touche non plus au culte, mais à l'ordre commun. Le catholique et celui qui a quitté l'Église seront donc égaux devant le magistrat et devant le maître d'école.
Je demande où est la raison qui veut qu'on traite en pareils celui qui garde la foi de ses pères et celui qui l'a rompue. Ce n'est pas haine que je dis là : c'est justice. Une faute doit-elle valoir un mérite ? Le Roi lui-même est revenu à l'Église et l'a fait solennellement ; il sait donc qu'il y a une vérité et une erreur. Qu'on ne les fasse pas asseoir sur le même banc.
Que les parlements fassent leur devoir
Rien de tout cela n'est encore vérifié ni enregistré par les cours. La chose peut se signer d'un trait de plume ; elle ne devient loi que passée au crible des parlements, et ce crible n'a pas encore joué. J'ose donc parler pendant qu'il en est temps, et prier messieurs des cours de peser chaque article avant que d'y apposer leur sceau.
Je ne prêche ni la révolte ni le mépris du Roi, à qui je dois obéissance et que je sers de mes prières. Je dis seulement qu'obéir n'est pas se taire, et qu'un docteur manquerait à sa charge s'il laissait passer sans un mot ce qui touche au salut des âmes et à l'honneur de l'Église. On a fait la paix ; qu'on ne la fasse pas sur le dos de Dieu. Voilà mon avis, et je le signe.