Côte d’Azur, Alpes, Corse : l’autre occupant est italien
À l’est du Rhône, ce ne sont pas les Allemands qui s’installent mais la IVᵉ armée italienne, de la frontière des Alpes jusqu’aux abords de Toulon ; en Corse, des troupes ont débarqué le 11 novembre. Toulon, Marseille, Lyon et Avignon, elles, restent au Reich. Sur le tracé exact de cette zone, ses effectifs et ce que Rome en veut faire, on en est encore aux annonces.
Depuis avant-hier, la moitié méridionale de la France est occupée ; mais elle ne l’est pas partout par les mêmes soldats. Tandis que les blindés du Reich descendaient la vallée du Rhône et gagnaient Marseille et Toulon, une autre armée s’avançait à l’est du fleuve : celle de l’Italie. De la frontière des Alpes à la Provence, et jusqu’en Corse où des troupes ont débarqué le 11 novembre, c’est l’uniforme italien qui paraît. Les deux occupants sont alliés dans la guerre ; ils ne se confondent pas pour autant, et le Français de la Côte d’Azur qui voit entrer l’étranger n’a pas devant lui le même que celui de Lyon ou d’Avignon.
Il faut ici lever une confusion. L’Italie n’arrive pas dans le Sud-Est : elle y était déjà, sur une mince bande. Depuis l’armistice franco-italien signé fin juin 1940, elle occupe une petite zone le long de la frontière — Menton et quelques poches de montagne, une portion de territoire qui se comptait en centaines de kilomètres carrés et en quelques dizaines de milliers d’habitants. Menton, tenue et administrée depuis deux ans, en était le morceau le plus notable. Ce qui a changé le 11 novembre, ce n’est donc pas la venue des Italiens, mais le passage de cette occupation-croupion à tout l’est du Rhône.
Sur l’étendue précise de ce nouvel espace, ses effectifs et les intentions de Rome, on en est encore, ce 13 novembre, aux annonces et aux mouvements de colonnes. L’emprise se met en place à mesure que les troupes avancent ; le tracé qui doit séparer les deux zones de l’Axe n’est pas figé, et plus d’un détail se règle, dit-on, entre états-majors allemand et italien. Ce que l’on peut décrire aujourd’hui, c’est une ligne générale et un commandement — non une frontière arrêtée.
Un occupant qui n’est pas l’allemand
La force qui s’installe à l’est du Rhône est la IVᵉ armée italienne, avec son commandement propre, ses carabiniers, sa police. À sa tête, le général Mario Vercellino, dont on situe le quartier général à Menton, tout près de la frontière. Sur ses effectifs, les chiffres qui circulent ne concordent pas : on parle de l’ordre de cent trente mille hommes, certaines sources en donnant un peu moins, d’autres un peu plus. Retenons l’ordre de grandeur, à défaut d’un compte exact que nul, à cette heure, n’est en mesure de fournir.
Que l’occupant soit italien et non allemand n’est pas un détail de nuance. L’Italie de M. Mussolini est un allié de l’Axe qui fait la guerre pour son compte, et non un auxiliaire du Reich ; la zone qu’elle prend, elle la tient en son nom. On observe d’ailleurs que le partage ne lui a pas donné les grands ports : ni Toulon, ni Marseille ne passent sous son contrôle, alors même que ces villes se trouvent, pour partie, du côté oriental des choses. À qui revient quoi, sur la carte de l’Axe, semble avoir fait l’objet de tractations dont le résultat penche du côté allemand pour l’essentiel du littoral et des points d’appui.
La ligne du Rhône
La règle que l’on donne pour cadre est simple à énoncer : le Rhône sépare les deux occupants, l’Allemand à l’ouest, l’Italien à l’est, la Savoie fermant la zone au nord. Passent ainsi sous l’œil italien les Alpes-Maritimes, une partie du Var, les Basses-Alpes et les Hautes-Alpes, la Savoie et la Haute-Savoie, l’Isère, la Drôme, avec des portions de l’Ain, du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône. Nice, Menton, Cannes, Antibes, Grasse d’un côté ; Chambéry, Annecy, Grenoble, Gap, Digne de l’autre : autant de villes qui voient désormais patrouiller le soldat italien.
Mais l’énoncé se complique dès qu’on regarde de près. Plusieurs villes situées à l’est du fleuve demeurent aux mains des Allemands : Marseille, Aix, Avignon, et Lyon plus haut, restent au Reich. Toulon fait un cas à part, dont on mesure la délicatesse : l’arsenal, où mouille toujours la flotte française, n’a pas été investi ; il demeure sous pavillon et commandement français, au titre de la neutralité fixée par l’armistice de 1940, tandis que les forces de l’Axe en tiennent les abords. Ce qu’il adviendra de ce statu quo, nul ne le sait. C’est dire que la ligne du Rhône, commode à tracer sur une carte, souffre en réalité quantité d’exceptions, et que le partage, commune par commune, n’est pas encore lisible pour qui veut savoir de quel occupant il relèvera demain.
La Corse
Au large, l’événement a son pendant insulaire. Le 11 novembre, des troupes italiennes ont débarqué en Corse, à Bastia surtout et à Bonifacio. On les dit relever du VIIᵉ corps d’armée, sous les ordres du général Mondino, qui se serait installé à Bastia, avec les divisions d’infanterie Friuli et Cremona. Les arrivants se présentent d’abord comme des « troupes d’opérations » — l’expression est d’eux. Le débarquement est en cours : on annonce des dizaines de milliers d’hommes, sans que le total soit arrêté, et les chiffres les plus élevés qui courent demandent à être tenus pour ce qu’ils sont, des rumeurs.
L’enjeu de cette prise se lit sur la carte de la Méditerranée. Depuis que l’Afrique du Nord est passée aux Alliés, la Corse devient une pièce recherchée : une île d’où l’on tient la mer et le ciel du bassin occidental. Faire de Bastia et de ses ports une base aéronavale de l’Axe, face aux côtes désormais adverses : voilà ce que paraît viser l’occupation de l’île. Ce qu’il en sortira, et le nombre d’hommes qui s’y trouveront à demeure, restent à voir.
Une revendication ancienne
Reste une question que le débarquement en Corse et l’entrée à Nice ne peuvent manquer de soulever : que veut Rome de ces terres ? S’agit-il d’une occupation de guerre, provisoire et liée aux circonstances, ou du premier pas vers autre chose ? Nul ne peut le trancher aujourd’hui. Mais on ne saurait feindre d’ignorer que le fascisme italien réclame de longue date, et publiquement, Nice, la Savoie et la Corse — Menton avec elles — comme des « terres irrédentes » à ramener dans le giron de l’Italie. Le mot d’ordre « Nizza, Savoia, Corsica » n’a rien d’un secret : la presse et les orateurs du régime le répètent depuis des années.
On se souvient qu’en novembre 1938, à la Chambre des faisceaux, à Montecitorio, des députés fascistes lancèrent, pendant un discours du comte Ciano, des cris de revendication — « Tunisi ! Corsica ! » et, selon les témoins, Nice et la Savoie, les termes rapportés variant d’une version à l’autre. La Corse, alors, avait répondu par de grandes manifestations d’attachement à la France. Ces prétentions, des mots du fascisme italien, sont donc connues et anciennes. Savoir si l’occupation d’aujourd’hui les prolonge ou s’en tient à la guerre, c’est ce que nul ne peut dire à cette date.
Dans la presse d’ici, tout cela paraît drapé dans le langage de la défense de l’Empire et de la riposte au débarquement anglo-américain. Le lecteur du Sud-Est, sous censure, en apprendra donc l’essentiel par ce qu’il voit à sa fenêtre plus que par ce qu’il lit : l’uniforme qui change de coupe à l’est du fleuve, les affiches dans une autre langue, les carabiniers aux carrefours de Nice. Le reste — le tracé définitif, les nombres, les desseins — se dérobe encore.