Nous y revoilà
Un ancien de 1914-1918 regarde partir les cadets. Il dit la saignée d’hier — la génération fauchée, les neuf cents morts par jour, Verdun —, la résolution sans fièvre d’aujourd’hui, et l’espoir raisonné que cette guerre-ci se mène autrement : derrière le rempart de béton, sans l’offensive à outrance qui a coûté si cher.
J’ai cinquante et un ans. On ne me reprendra pas : je suis trop vieux pour le sac et le fusil, et c’est une chose étrange que d’assister à une guerre sans y aller. J’ai fait l’autre. J’en suis revenu, ce qui n’est pas donné à tous ceux avec qui j’étais parti. Ce matin, à la gare, j’ai vu monter dans les trains des garçons de vingt ans, mon neveu parmi eux, et les fils de ceux qui reposent là-bas depuis vingt ans. Nous y revoilà.
On me pardonnera de n’avoir, en cet instant, ni discours ni certitude. Seulement ce que j’ai vu, et ce que j’espère. Je l’écris sans fièvre, parce que la matière est assez lourde pour se passer de grands mots.
Ce que nous avons payé
Que l’on me permette de rappeler le prix. Pas pour effrayer les mères — elles savent déjà —, mais parce qu’on l’oublie vite, et qu’il faut le tenir sous les yeux au moment de recommencer. La dernière guerre a coûté à la France près d’un million quatre cent mille morts. Faites le compte : sur les cinquante et quelques mois qu’elle a duré, cela fait près de neuf cents des nôtres tombés chaque jour, dimanches compris, du premier matin au dernier. Neuf cents par jour, pendant plus de quatre ans.
Et les morts ne disent pas tout. Il y eut plus de trois millions et demi de blessés, plus d’un million d’invalides qui traînent aujourd’hui une jambe ou un bras en moins, et ces quatorze mille visages ravagés que l’on nomme les gueules cassées, et qu’on n’ose pas toujours regarder en face. Il y eut six cent mille veuves, et les orphelins qui vont avec. Chaque commune de ce pays, la plus petite, a dressé sur sa place son monument avec la liste des noms ; il n’en est pas une qui ait été épargnée.
J’ai connu Verdun. Cent soixante mille des nôtres y sont restés, pour quelques kilomètres de terre retournée. J’ai vu le Chemin des Dames. Je n’en dirai pas davantage : ceux qui y étaient savent, et les autres n’ont pas besoin de mes phrases. Une génération entière a été fauchée là. Nous l’appelions la Der des Ders, la dernière des dernières, et nous nous disions, en rendant les armes, que jamais plus. C’est ce « jamais plus » qui, ce matin, remonte dans les trains.
Le visage de ce départ
On raconte qu’en 1914 on partait la fleur au fusil, en chantant, persuadés d’être rentrés pour les vendanges. Je ne sais plus très bien si c’est tout à fait vrai ; la mémoire arrange les choses. Mais je puis dire ce que j’ai vu ce matin, et ce que je n’ai pas vu.
Je n’ai pas vu de chants. Pas de fleurs aux canons des fusils, pas de bravade, pas de cette gaieté un peu folle qu’on prête aux départs d’autrefois. J’ai vu des hommes graves, qui embrassaient les leurs sans un mot de trop et montaient dans les wagons comme on va au travail : sans joie, mais sans se dérober. On y va parce qu’il le faut, parce que l’Allemagne est de nouveau sur nos frontières après avoir fondu sur la Pologne, et qu’un pays qui a donné sa parole ne peut la reprendre. Voilà tout, et c’est déjà beaucoup.
Cette gravité-là, je la trouve plus solide que l’enthousiasme de jadis. Ces garçons ne partent pas les yeux fermés. Ils ont grandi sous les monuments aux morts, ils ont vu leurs pères revenir amputés ou ne pas revenir, ils ont entendu, chaque onze novembre, sonner le silence sous l’Arc de triomphe, à l’endroit où veille la flamme du Soldat inconnu. Ils savent où ils vont. Qu’ils y aillent quand même, résolus et sans illusion, voilà ce qui me rassure plus que ne le ferait aucune fanfare.
Ce que j’espère de celle-ci
Reste l’espérance, et je ne veux pas qu’on la confonde avec de la naïveté. Je n’espère pas que la guerre sera douce : il n’en est pas de telle. J’espère seulement qu’on aura retenu la leçon que nous avons payée si cher, et qu’on ne recommencera pas les fautes qui nous ont coûté nos meilleurs.
Car nous avons péché par une idée, en ce temps-là. On l’appelait l’offensive à outrance. On nous répétait que l’élan, l’assaut, la charge à découvert emporteraient tout, que la volonté valait mieux que le canon. On avait fait de cette doctrine une religion. Et l’on a envoyé des régiments entiers, baïonnette au canon, contre des mitrailleuses qui les fauchaient par rangs. Rien que le vingt-deux août 1914, en un seul jour, nous avons laissé sur le terrain quelque vingt-sept mille tués. Vingt-sept mille en un jour, pour n’avoir pas voulu comprendre que le feu tue.
Le feu tue : c’est la seule chose que Verdun nous ait apprise et qui vaille d’être gardée. On la doit au maréchal Pétain, qui, là-bas, a économisé le soldat au lieu de le prodiguer, et l’a ménagé comme une chose précieuse. C’est cette leçon-là que j’espère voir gouverner la guerre qui commence.
Et de ce côté, j’ai de quoi espérer. Nous ne sommes plus l’armée nue de 1914, jetée en avant à la légère. Nous tenons sur notre frontière du Nord-Est un mur de béton et d’acier, ces ouvrages enterrés que l’on a mis dix ans à bâtir et qui couvrent le pays. Derrière ce rempart, l’homme n’est plus la chair qu’on lance contre le métal : il se bat à l’abri, il fait payer à l’assaillant le prix que nous avons payé jadis. Que l’ennemi vienne s’y briser, s’il l’ose ; nous n’aurons pas, cette fois, à courir au-devant de sa mitraille.
Voilà pourquoi je regarde partir ces trains sans désespoir. Non que je me berce : on ne me la fait pas, à moi qui ai vu l’autre. Mais si cette guerre-ci se mène à couvert, patiemment, sans le culte funeste de l’assaut, alors peut-être rendra-t-elle à leurs mères une part de ceux que la précédente aurait pris. C’est le seul vœu d’un vieux soldat qui reste à l’arrière : que les cadets tiennent bon, et qu’on les ménage. Nous avons donné assez de noms aux monuments.