La Scandinavie neutre prise entre les belligérants
Tandis que le front d’Occident demeure étrangement calme, c’est au Nord que se déplace la tension. La guerre fait rage en Finlande, l’Altmark vient d’être abordé dans un fjord norvégien, et chacun a les yeux sur le minerai de fer suédois : la péninsule scandinave, jusqu’ici tenue à l’écart, paraît devenir l’un des points sensibles de la guerre.
Depuis l’automne, les regards se portaient sur le Rhin, où deux armées se font face sans s’étreindre. Or c’est tout au nord du continent, sur les neiges de Finlande et le long des côtes de Norvège, que les événements se précipitent. En quelques jours, la guerre soviéto-finlandaise est entrée dans une phase aiguë, un navire allemand a été pris d’assaut dans les eaux norvégiennes, et l’on reparle, dans toutes les chancelleries, du fer suédois. La Scandinavie, que sa neutralité semblait protéger, se découvre prise entre les belligérants.
Trois États — la Finlande déjà en guerre, la Norvège et la Suède encore neutres — se trouvent ainsi placés, chacun à sa manière, au cœur des calculs des puissances. Tentons de démêler les fils de cette tension nouvelle, en nous en tenant à ce que l’on en peut établir aujourd’hui, le 19 février, et en distinguant le certain de ce qui n’est que rapporté.
En Finlande, la bataille fait rage
Depuis que les armées soviétiques ont franchi, le 30 novembre dernier, la frontière finlandaise, on attendait de voir si la petite nation du Nord tiendrait. Tout l’hiver, ses soldats, habiles à la guerre des neiges, ont infligé à un adversaire bien supérieur en nombre des revers qui ont étonné l’Europe. Mais depuis le début de ce mois, les nouvelles qui parviennent de l’isthme de Carélie sont graves. L’Armée rouge, réorganisée, y a lancé une offensive d’une puissance inédite contre la ligne fortifiée que les Finlandais nomment ligne Mannerheim.
On rapporte que cette ligne, tenue jusqu’ici, aurait été entamée en plusieurs points, et que les défenseurs, soumis à un feu d’artillerie continu, livreraient des combats acharnés pour ne pas céder. À l’heure où nous écrivons, l’issue de cette bataille demeure incertaine : nul ne saurait dire si la Finlande parviendra à colmater la brèche ou si le poids du nombre finira par l’emporter. Ce que l’on sait, c’est que la pression sur ses défenses n’a jamais été aussi forte.
Cette détresse finlandaise n’est pas sans écho à Paris et à Londres. On parle ouvertement, dans la presse comme dans les couloirs, de porter secours aux Finlandais ; quels moyens y seront consacrés, et par quelles voies, voilà ce que nul communiqué officiel n’a précisé.
L’affaire de l’Altmark : la neutralité norvégienne forcée
C’est dans ce climat qu’est survenu, voici trois jours, un incident qui a vivement ému Oslo. Le 16 février, un bâtiment allemand, l’Altmark, navire de ravitaillement qui ramenait vers l’Allemagne des marins anglais faits prisonniers, s’était réfugié dans un fjord norvégien, le Jøssingfjord. Là, dans des eaux pourtant neutres, il a été abordé par un contre-torpilleur britannique, le Cossack, qui en a délivré les captifs — près de trois cents, dit-on — au terme d’une brève lutte.
L’affaire a fait grand bruit. Le gouvernement de Norvège, dont les eaux territoriales ont été violées par un belligérant, a élevé une protestation : il entend que sa neutralité soit respectée et redoute par-dessus tout d’être entraîné dans la guerre. Berlin, de son côté, dénonce le procédé britannique. Chacun des deux camps reproche ainsi à l’autre, et à la Norvège, de n’avoir pas fait respecter le droit des neutres.
L’épisode, en lui-même limité, révèle une vérité plus large : la neutralité scandinave, si elle demeure proclamée, ne met plus ses détenteurs à l’abri. Les eaux norvégiennes sont devenues un théâtre où les belligérants poursuivent leur lutte, et le petit royaume du Nord se voit sommé de choisir entre fermer les yeux et résister — sans avoir les moyens de l’un ni de l’autre tout à fait.
Le fer suédois, enjeu caché
Pour comprendre pourquoi le Nord attire soudain tant de convoitises, il faut regarder sous la terre suédoise. Les mines de Kiruna et de Gällivare, en Laponie, comptent parmi les plus riches gisements de fer du continent ; l’Allemagne y puise une part considérable du minerai dont son industrie a besoin, que l’on évalue à quelque neuf millions de tonnes par an.
Or ce fer voyage par deux routes. L’été, il descend par la Baltique depuis le port suédois de Luleå ; mais l’hiver, quand le golfe de Botnie est pris par les glaces, il lui faut emprunter le chemin de fer jusqu’au port norvégien de Narvik, libre de glaces, puis longer toute la côte de Norvège jusqu’à l’Allemagne. C’est dire que, durant la mauvaise saison, l’approvisionnement du Reich en fer dépend des eaux norvégiennes — celles-là mêmes où vient de se jouer l’affaire de l’Altmark.
On devine l’intérêt qu’une telle dépendance présente pour les Alliés. Couper, ou seulement gêner, cette route, ce serait frapper l’Allemagne à une artère vitale. Aussi prête-t-on à Paris et à Londres l’idée de joindre le secours à la Finlande et la maîtrise de cette voie du fer ; mais ce ne sont là que suppositions de couloir, qu’aucune décision publique n’est venue confirmer. Ce qui est sûr, c’est que la Norvège et la Suède, jalouses de leur neutralité, ne sauraient voir d’un bon œil des troupes étrangères traverser leur sol.
Un nouveau point chaud
Ainsi se dessine, au nord de l’Europe, une situation où tout se tient : une guerre qui fait rage en Finlande, une neutralité norvégienne forcée dans ses fjords, un minerai suédois que se disputent en pensée les belligérants. Trois pays qui voudraient rester hors du conflit, et que la logique de la guerre y ramène sans cesse.
Que sortira-t-il de cette tension ? La Finlande tiendra-t-elle ? Les puissances respecteront-elles la neutralité de ses voisins, ou la péninsule entière basculera-t-elle à son tour dans la guerre ? Nous constatons seulement que le Nord, hier paisible et lointain, est devenu en quelques jours l’un des points où le sort de cette guerre pourrait se jouer.