Au soir du 6 juin : une bataille engagée, et tout à savoir
Une vaste opération a frappé les côtes de Normandie depuis l’aube ; les combats se poursuivent à l’heure où nous écrivons. De Paris, nul ne peut dire qui l’emporte ni ce qu’annonce ce jour. Bilan d’une journée passée dans l’incertitude.
Le jour s’achève sur une certitude unique : il s’est passé quelque chose de considérable sur le littoral normand, et nous n’en connaissons, ce soir, ni l’étendue ni le dénouement. Tout le reste, à Paris, demeure suspendu entre l’espérance, la crainte et les dépêches contradictoires.
Avant même le lever du jour, ceux qui veillaient ont entendu passer, vers le nord-ouest, des vagues d’avions plus nombreuses que de coutume, puis le grondement lointain du canon et le martèlement de la défense antiaérienne. Dans la nuit, la radio de Londres avait diffusé une avalanche inhabituelle de « messages personnels », assez pour que chacun pressente, sans rien en savoir, qu’une mécanique se mettait en marche de l’autre côté de la Manche.
Au matin, l’annonce est venue de l’occupant lui-même : un débarquement sur les côtes de Normandie, aussitôt présenté comme contenu et tenu en échec. Source ennemie, donc source à manier avec des pincettes ; et, à cette heure-là, aucune voix alliée n’avait encore confirmé quoi que ce soit. Il a fallu attendre la fin de la matinée pour qu’un communiqué du commandement allié reconnaisse, en termes sobres, le début d’opérations de débarquement de grande envergure sur le nord de la France. Sobre, sans chiffre, sans promesse, sans verdict.
Entre ces deux annonces et le soir, la journée n’a cessé de se dérober. Ce que l’on tient pour acquis tient en peu de mots ; ce que l’on ignore en remplit des colonnes entières.
Ce que l’on peut honnêtement avancer
Qu’une opération de débarquement a bien eu lieu, sur les côtes de Normandie, dans les premières heures du 6 juin : l’ennemi l’admet, le commandement allié le confirme. Sur ce seul point, les deux camps se rejoignent, et c’est assez rare aujourd’hui pour être noté.
Que les combats se poursuivaient encore ce soir : aucune des deux parties n’a parlé d’une affaire close. L’ennemi dit repousser ; les Alliés disent s’être engagés. Personne ne dit que tout est fini.
Que les autorités, des deux bords de la Manche, ont jugé l’heure assez grave pour s’adresser aux Français. De Londres sont venues des consignes de calme et de patience, l’appel pressant à ne pas se soulever prématurément, à attendre les instructions. Le général de Gaulle a invité à combattre « dans l’ordre » et à se coordonner. De Vichy, le maréchal Pétain a prêché la discipline, demandé d’accepter les dispositions de l’armée allemande dans les zones de combat et mis en garde contre de « tragiques représailles ». Outre-Manche encore, le roi George VI a appelé son peuple à la prière.
Que la prudence, enfin, s’impose à quiconque se souvient. Voici moins de deux ans, le raid de Dieppe s’achevait dans le sang sur une plage du même rivage. Un assaut venu de la mer n’augure de rien tant qu’il n’a pas duré.
Ce que nous ignorons, et qui pèse plus lourd
L’ampleur réelle de l’affaire : combien d’hommes, combien de navires, sur quelle largeur de côte ? Les uns murmurent des chiffres considérables, par milliers ; nul, de France, n’est en mesure de les vérifier, et nous nous garderons d’en avancer.
Le sort des troupes débarquées : sont-elles solidement accrochées à terre, comme l’affirme Londres, ou déjà rejetées à la mer, comme le proclame Berlin ? Cet après-midi, les deux récits se sont heurtés sans qu’aucun ne l’emporte. De Paris, il est impossible de trancher.
La nature même de l’opération : s’agit-il de l’effort principal et attendu, ou d’une manœuvre destinée à fixer les forces avant un coup porté ailleurs ? La Normandie n’est pas le seul rivage que l’on guettait ; le doute, ce soir, reste entier, et nous ne le résoudrons pas par bravade.
La suite, enfin, sur laquelle il serait coupable de pronostiquer. Nul ne sait, ce 6 juin au soir, vers quoi mène la journée qui s’achève. Annoncer l’issue, dans un sens ou dans l’autre, ne serait pas du journalisme : ce serait du roman.
Une journée d’incertitude, et c’est déjà une nouvelle
Il y a quelque chose de vertigineux à veiller ainsi, à quelques heures de marche d’une côte où se joue peut-être beaucoup, sans pouvoir dire ce qui s’y joue. Le métier voudrait que l’on conclue ; l’honnêteté commande de s’en abstenir.
Nous tenons donc, ce soir, à dire l’incertitude pour elle-même, sans la farder. Une bataille est engagée sur le sol de France ; elle n’est pas tranchée. Le reste, ce sont des dépêches qui se contredisent et des attentes qui s’affrontent. Demain, peut-être, en saurons-nous davantage. Ce soir, c’est cela, la nouvelle : on s’est battu, on se bat encore, et nul ne sait pour quel lendemain.