Rome est tombée avant-hier, et déjà personne n’en parle
Dans la nuit du 4 au 5 juin, les Américains sont entrés dans Rome, première capitale de l’Axe à changer de mains. On l’apprenait à peine à Paris que le débarquement de ce matin a tout recouvert.
Il faut le noter avant que le jour ne l’emporte tout à fait : dans la nuit du 4 au 5 juin, les troupes de la 5ᵉ armée américaine sont entrées dans Rome. C’est la première capitale de l’Axe qui change de camp. Voilà un fait qui, en d’autres semaines, aurait tenu la première ligne de tous les bulletins et occupé les conversations pendant des jours. Il aura duré, ici, l’espace d’une journée avant que la Manche ne l’efface.
La nouvelle est arrivée par les canaux ordinaires, c’est-à-dire par deux versions qui ne s’accordent guère. Sur les ondes contrôlées, on l’a présentée comme un repli mené en bon ordre : l’armée allemande aurait quitté la Ville sans combat pour épargner ses monuments, Rome ayant été déclarée « ville ouverte ». Londres, de son côté, en a parlé comme d’une victoire et de la chute d’une capitale ennemie. Entre le « repli stratégique » des uns et la prise revendiquée des autres, l’auditeur de Paris tranchait comme il pouvait, c’est-à-dire pas du tout.
À peine cette nouvelle commençait-elle à circuler que le matin du 6 juin l’a submergée. Dès l’aube, le grondement des avions vers le nord-ouest, puis l’annonce d’un débarquement sur les côtes de Normandie, ont tout ramené vers la Manche. Rome, prise avant-hier, a reculé d’un coup au second plan. Une capitale tombée le lundi ne pesait plus grand-chose le mardi matin.
Une capitale qui change de camp
Ce que l’on peut reconstituer des nouvelles reçues tient en peu de lignes. Dans la nuit du 4 au 5 juin, les colonnes américaines venues du sud sont entrées dans Rome, apparemment sans rencontrer de résistance à l’intérieur de la Ville. On rapporte un accueil chaleureux de la population, massée sur le passage des soldats. L’armée allemande, elle, s’était retirée vers le nord au fil des heures précédentes, emportant son commandement plutôt que de livrer bataille dans les rues.
Le 3 juin, la Ville avait été déclarée « ville ouverte », le maréchal Kesselring donnant l’ordre de ne pas la défendre pied à pied. C’est cette décision qui explique qu’une capitale de trois millénaires ait changé de mains sans qu’on signale, jusqu’ici, de destruction majeure : ni les ponts du Tibre, ni les grands monuments ne paraissent avoir été sacrifiés à la manœuvre. Sur ce point, les deux camps semblent d’accord, ce qui est assez rare pour qu’on le relève.
Là s’arrête l’accord. Car la même retraite se raconte de deux façons. Sur les ondes de l’occupant et de la presse contrôlée, on insiste sur l’ordre du décrochage, présenté comme voulu et maîtrisé, un raccourcissement de ligne décidé pour préserver la Ville. À Londres, on ne retient que le fait brut : l’ennemi a lâché Rome, et une armée alliée y est entrée. Nul, à Paris, ne peut mesurer la part de vérité et la part d’habillage dans chacun de ces récits.
De la Sicile à Rome : onze mois de campagne
Cette entrée dans Rome ne surgit pas de nulle part. Elle clôt, du moins pour cet épisode, une campagne d’Italie commencée voici près d’un an et que l’on a pu suivre, celle-là, presque au jour le jour. Le 10 juillet 1943, les Alliés prenaient pied en Sicile. Quinze jours plus tard, le 25 juillet, Mussolini était renversé et arrêté à Rome même, épisode dont le retentissement avait alors dépassé de loin les frontières de l’Italie.
La suite s’était enchaînée. Le 8 septembre 1943, l’armistice italien était rendu public ; le lendemain, 9 septembre, les Alliés débarquaient à Salerne, au sud de Naples. La remontée de la péninsule s’était ensuite faite lentement, de position en position, l’armée allemande se retirant d’une ligne fortifiée à l’autre à travers un pays montagneux qui se prête à la défense.
L’hiver et le printemps avaient été ceux des grands blocages. Le 22 janvier 1944, un débarquement à Anzio, dans le dos du front, avait ouvert une tête de pont au sud de Rome sans parvenir à la percée espérée. Autour du mont Cassin, verrou de la route de Rome, les combats s’étaient prolongés des mois durant ; l’abbaye qui domine la position fut bombardée le 15 février, et la bataille ne s’acheva qu’à la mi-mai — le 18, selon les relevés, le 19 selon d’autres. Le 25 mai, l’armée allemande abandonnait la ligne Gustav. C’est de cette longue usure que sort l’entrée dans Rome de ces derniers jours.
La guerre sur deux fronts
Depuis des mois, l’Europe occupée guette un second front à l’Ouest. On l’annonce, on le redoute, on le désire selon les bords, mais on l’attend. Or, pendant qu’on scrutait la Manche, un front bien réel restait ouvert au sud, en Italie, depuis l’été 1943. Ce n’était pas une menace en projet, c’était une guerre en cours, avec ses plages, ses lignes et ses villes disputées.
Voilà ce que la chute de Rome vient rappeler, presque à contretemps : une capitale de l’Axe est tombée, sur un front que beaucoup avaient fini par traiter comme secondaire. Et le matin même où l’on pourrait en tirer les conséquences, un débarquement s’ouvre à l’Ouest et déplace aussitôt le regard. Deux fronts s’animent donc dans la même semaine, l’un qui s’achève sur une ville prise, l’autre qui commence sur des plages dont on ne sait encore rien.
Comment ces deux efforts s’articulent-ils ? Le second front tant attendu naît-il aujourd’hui pendant que le premier engrange ses fruits, ou faut-il voir là deux affaires distinctes qui coïncident ? La question se pose ce soir sans réponse. Le débarquement de ce matin est une nouvelle naissante, sans forme arrêtée ni issue connue ; on ne saurait, de Paris, la relier à la prise de Rome autrement que par des conjectures.
Une victoire recouverte en une matinée
Reste le fait le plus étrange de cette journée, qui tient moins aux armes qu’aux nouvelles. Une capitale ennemie est tombée, et cet événement aura eu la durée de vie la plus brève. Le temps que l’information gagne Paris, qu’elle passe d’un poste à l’autre et commence à s’installer dans les esprits, la matinée du 6 juin l’a chassée sous une nouvelle plus grosse encore.
Le mécanisme n’a rien de mystérieux. L’attention ne se partage pas indéfiniment : une opération sur les côtes de France, à quelques heures de route, touche l’auditeur d’ici bien plus directement qu’une ville prise à mille kilomètres au sud. La Normandie, c’est le pays ; Rome, c’est l’ailleurs. Dès lors, les ondes, les conversations, l’inquiétude, tout s’est reporté vers la Manche, et la capitale italienne a glissé hors du champ presque sans transition.
Il se peut que Rome revienne dans les bulletins des jours suivants, une fois passée la première secousse du débarquement. Il se peut aussi que non. Pour l’heure, une capitale de l’Axe a changé de camp, et cette nouvelle-là aura tenu une journée avant d’être rangée au rang des faits déjà anciens. C’est peu, pour une première dans cette guerre.