← Retour à l’édition Analyse

Rome est tombée avant-hier, et déjà personne n’en parle

Dans la nuit du 4 au 5 juin, les Américains sont entrés dans Rome, première capitale de l’Axe à changer de mains. On l’apprenait à peine à Paris que le débarquement de ce matin a tout recouvert.

Paul Vaugelas 6 juin 1944, 18h00 7 min de lecture

Il faut le noter avant que le jour ne l’emporte tout à fait : dans la nuit du 4 au 5 juin, les troupes de la 5ᵉ armée américaine sont entrées dans Rome. C’est la première capitale de l’Axe qui change de camp. Voilà un fait qui, en d’autres semaines, aurait tenu la première ligne de tous les bulletins et occupé les conversations pendant des jours. Il aura duré, ici, l’espace d’une journée avant que la Manche ne l’efface.

La nouvelle est arrivée par les canaux ordinaires, c’est-à-dire par deux versions qui ne s’accordent guère. Sur les ondes contrôlées, on l’a présentée comme un repli mené en bon ordre : l’armée allemande aurait quitté la Ville sans combat pour épargner ses monuments, Rome ayant été déclarée « ville ouverte ». Londres, de son côté, en a parlé comme d’une victoire et de la chute d’une capitale ennemie. Entre le « repli stratégique » des uns et la prise revendiquée des autres, l’auditeur de Paris tranchait comme il pouvait, c’est-à-dire pas du tout.

À peine cette nouvelle commençait-elle à circuler que le matin du 6 juin l’a submergée. Dès l’aube, le grondement des avions vers le nord-ouest, puis l’annonce d’un débarquement sur les côtes de Normandie, ont tout ramené vers la Manche. Rome, prise avant-hier, a reculé d’un coup au second plan. Une capitale tombée le lundi ne pesait plus grand-chose le mardi matin.

Une capitale qui change de camp

Ce que l’on peut reconstituer des nouvelles reçues tient en peu de lignes. Dans la nuit du 4 au 5 juin, les colonnes américaines venues du sud sont entrées dans Rome, apparemment sans rencontrer de résistance à l’intérieur de la Ville. On rapporte un accueil chaleureux de la population, massée sur le passage des soldats. L’armée allemande, elle, s’était retirée vers le nord au fil des heures précédentes, emportant son commandement plutôt que de livrer bataille dans les rues.

Le 3 juin, la Ville avait été déclarée « ville ouverte », le maréchal Kesselring donnant l’ordre de ne pas la défendre pied à pied. C’est cette décision qui explique qu’une capitale de trois millénaires ait changé de mains sans qu’on signale, jusqu’ici, de destruction majeure : ni les ponts du Tibre, ni les grands monuments ne paraissent avoir été sacrifiés à la manœuvre. Sur ce point, les deux camps semblent d’accord, ce qui est assez rare pour qu’on le relève.

Là s’arrête l’accord. Car la même retraite se raconte de deux façons. Sur les ondes de l’occupant et de la presse contrôlée, on insiste sur l’ordre du décrochage, présenté comme voulu et maîtrisé, un raccourcissement de ligne décidé pour préserver la Ville. À Londres, on ne retient que le fait brut : l’ennemi a lâché Rome, et une armée alliée y est entrée. Nul, à Paris, ne peut mesurer la part de vérité et la part d’habillage dans chacun de ces récits.

De la Sicile à Rome : onze mois de campagne

Cette entrée dans Rome ne surgit pas de nulle part. Elle clôt, du moins pour cet épisode, une campagne d’Italie commencée voici près d’un an et que l’on a pu suivre, celle-là, presque au jour le jour. Le 10 juillet 1943, les Alliés prenaient pied en Sicile. Quinze jours plus tard, le 25 juillet, Mussolini était renversé et arrêté à Rome même, épisode dont le retentissement avait alors dépassé de loin les frontières de l’Italie.

La suite s’était enchaînée. Le 8 septembre 1943, l’armistice italien était rendu public ; le lendemain, 9 septembre, les Alliés débarquaient à Salerne, au sud de Naples. La remontée de la péninsule s’était ensuite faite lentement, de position en position, l’armée allemande se retirant d’une ligne fortifiée à l’autre à travers un pays montagneux qui se prête à la défense.

L’hiver et le printemps avaient été ceux des grands blocages. Le 22 janvier 1944, un débarquement à Anzio, dans le dos du front, avait ouvert une tête de pont au sud de Rome sans parvenir à la percée espérée. Autour du mont Cassin, verrou de la route de Rome, les combats s’étaient prolongés des mois durant ; l’abbaye qui domine la position fut bombardée le 15 février, et la bataille ne s’acheva qu’à la mi-mai — le 18, selon les relevés, le 19 selon d’autres. Le 25 mai, l’armée allemande abandonnait la ligne Gustav. C’est de cette longue usure que sort l’entrée dans Rome de ces derniers jours.

La guerre sur deux fronts

Depuis des mois, l’Europe occupée guette un second front à l’Ouest. On l’annonce, on le redoute, on le désire selon les bords, mais on l’attend. Or, pendant qu’on scrutait la Manche, un front bien réel restait ouvert au sud, en Italie, depuis l’été 1943. Ce n’était pas une menace en projet, c’était une guerre en cours, avec ses plages, ses lignes et ses villes disputées.

Voilà ce que la chute de Rome vient rappeler, presque à contretemps : une capitale de l’Axe est tombée, sur un front que beaucoup avaient fini par traiter comme secondaire. Et le matin même où l’on pourrait en tirer les conséquences, un débarquement s’ouvre à l’Ouest et déplace aussitôt le regard. Deux fronts s’animent donc dans la même semaine, l’un qui s’achève sur une ville prise, l’autre qui commence sur des plages dont on ne sait encore rien.

Comment ces deux efforts s’articulent-ils ? Le second front tant attendu naît-il aujourd’hui pendant que le premier engrange ses fruits, ou faut-il voir là deux affaires distinctes qui coïncident ? La question se pose ce soir sans réponse. Le débarquement de ce matin est une nouvelle naissante, sans forme arrêtée ni issue connue ; on ne saurait, de Paris, la relier à la prise de Rome autrement que par des conjectures.

Une victoire recouverte en une matinée

Reste le fait le plus étrange de cette journée, qui tient moins aux armes qu’aux nouvelles. Une capitale ennemie est tombée, et cet événement aura eu la durée de vie la plus brève. Le temps que l’information gagne Paris, qu’elle passe d’un poste à l’autre et commence à s’installer dans les esprits, la matinée du 6 juin l’a chassée sous une nouvelle plus grosse encore.

Le mécanisme n’a rien de mystérieux. L’attention ne se partage pas indéfiniment : une opération sur les côtes de France, à quelques heures de route, touche l’auditeur d’ici bien plus directement qu’une ville prise à mille kilomètres au sud. La Normandie, c’est le pays ; Rome, c’est l’ailleurs. Dès lors, les ondes, les conversations, l’inquiétude, tout s’est reporté vers la Manche, et la capitale italienne a glissé hors du champ presque sans transition.

Il se peut que Rome revienne dans les bulletins des jours suivants, une fois passée la première secousse du débarquement. Il se peut aussi que non. Pour l’heure, une capitale de l’Axe a changé de camp, et cette nouvelle-là aura tenu une journée avant d’être rangée au rang des faits déjà anciens. C’est peu, pour une première dans cette guerre.

Le contexte

La campagne d’Italie a débuté à l’été 1943 (débarquement de Sicile le 10 juillet, chute de Mussolini le 25 juillet, armistice italien le 8 septembre, débarquement de Salerne le 9 septembre) et s’est poursuivie tout l’hiver et le printemps 1944 (Anzio en janvier, mont Cassin de février à la mi-mai, abandon de la ligne Gustav le 25 mai).

À Paris, l’information passe par un paysage médiatique fermé : une presse contrôlée et Radio-Paris, tenus par l’occupant, d’un côté ; de l’autre, l’écoute clandestine de Londres, brouillée et interdite. Toute nouvelle du dehors arrive donc doublée de deux versions rivales et invérifiables sur place.

Le débarquement annoncé le matin du 6 juin sur les côtes de Normandie accapare, dès l’aube, l’attention et les ondes, reléguant au second plan les nouvelles venues des autres fronts.

État des informations

Aucune une ni aucun bulletin parisien daté sur la prise de Rome n’a pu être recoupé : on décrit le schéma des annonces (repli présenté comme volontaire d’un côté, victoire de l’autre) sans en citer les termes. Cette analyse s’en tient à ce qui est connaissable au 6 juin 1944 et ne préjuge pas de l’issue.

Ce que l’on sait

  • Dans la nuit du 4 au 5 juin 1944, les troupes de la 5ᵉ armée américaine sont entrées dans Rome.
  • Rome est la première capitale de l’Axe à tomber aux mains des Alliés.
  • La Ville avait été déclarée « ville ouverte » le 3 juin et l’armée allemande s’est retirée vers le nord sans livrer bataille dans les rues ; aucune destruction majeure n’est signalée à cette heure.
  • La prise de Rome vient au terme d’une campagne d’Italie ouverte à l’été 1943, dont les jalons (Sicile, chute de Mussolini, armistice, Salerne, Anzio, mont Cassin, ligne Gustav) étaient connus au fil des mois.

Ce que l’on ignore

  • Ce que cette prise pèsera dans la suite de la guerre, et les conséquences qu’en tireront les états-majors.
  • L’ampleur exacte des pertes et des forces engagées de part et d’autre, qu’aucun décompte fiable ne permet d’établir de Paris.
  • La manière dont s’articulent réellement le front d’Italie qui s’achève sur Rome et le débarquement qui s’ouvre ce matin à l’Ouest.

Sources historiques utilisées

secondary

Libération de Rome — Wikipédia

1944

Entrée de la 5ᵉ armée américaine dans Rome dans la nuit du 4 au 5 juin 1944, retrait allemand vers le nord, statut de ville ouverte et accueil de la population. Consulté pour recouper le déroulé.

secondary

Mark Wayne Clark — Wikipédia

Le général commandant la 5ᵉ armée américaine engagée dans la marche sur Rome depuis la tête de pont d’Anzio.

secondary

Bataille de Monte Cassino — Wikipédia

Chronologie du verrou du mont Cassin (bombardement de l’abbaye le 15 février, fin de la bataille à la mi-mai) sur la route de Rome ; consulté pour les jalons antérieurs de la campagne.

secondary

Battle of Anzio — Wikipedia

Débarquement d’Anzio du 22 janvier 1944 et tête de pont au sud de Rome ; consulté pour recouper cette étape de la campagne d’Italie.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Aujourd’hier »

Le schéma médiatique parisien (repli présenté comme volontaire par les ondes contrôlées, victoire annoncée par Londres) est restitué au style indirect, faute d’une une ou d’un bulletin daté sourçable : aucun verbatim n’est cité. Les formulations à chaud imitent une chronique de la France occupée du 6 juin 1944.

Articles liés