Radio-Paris annonce un débarquement sur les côtes de Normandie
Au petit matin, le poste contrôlé par l’occupant a fait état d’opérations de débarquement « sur les côtes de Normandie », aussitôt dites contenues. Une première information chiffrée — mais venue de l’ennemi, et qu’aucune voix alliée n’a pour l’heure corroborée.
Paris s’éveille ce mardi dans un trouble que la nuit avait déjà installé. Avant l’aube, des vrombissements d’avions sans nombre ont roulé vers le nord-ouest, ponctués au loin par le grondement sourd du canon et le crépitement de la défense contre avions. Vers sept heures, Radio-Paris a rompu le silence : le poste contrôlé par l’autorité d’occupation a annoncé que des forces anglo-américaines avaient tenté un débarquement « sur les côtes de Normandie ».
Le communiqué, lu d’un ton mesuré, se veut rassurant. À l’en croire, l’assaut aurait été « partout contenu » et les troupes engagées « rejetées » ou « clouées sur les plages » par la défense côtière. Nulle ampleur, nul lieu précis au-delà de cette mention de la Normandie ; nul aveu d’inquiétude. La radio de l’occupant parle de tentative repoussée, non de front ouvert.
Reste qu’à cette heure, c’est la seule source à avoir parlé. Aucun communiqué allié n’est encore parvenu jusqu’à nous ; la voix de Londres, que tant d’oreilles guettent dans l’ombre, n’a rien confirmé. Une information venue de l’ennemi, qui se félicite d’avoir paré le coup, ne saurait être tenue pour acquise. Nous la rapportons telle qu’elle a été diffusée, sans la faire nôtre.
Une nuit de signes
Ceux qui veillaient l’ont entendu : la nuit du 5 au 6 juin n’a pas été une nuit ordinaire. Les flottes aériennes paraissaient innombrables, leur ronflement continu dans une seule direction, vers la mer du nord-ouest. La défense contre avions a donné par endroits ; au plus loin, on a cru distinguer la basse rumeur d’une canonnade. Autant d’indices d’une opération de grande envergure — sans qu’aucun, pris isolément, dise sa nature ni son but.
Beaucoup, dans la capitale, avaient noté la veille l’étrange abondance des « messages personnels » que la radio de Londres égrène chaque soir. Un détail, peut-être ; mais accolé aux bruits de cette nuit, il nourrit l’idée que quelque chose de considérable se prépare ou vient de commencer sur les côtes.
Le mot de l’occupant, et le silence des autres
Le communiqué de Radio-Paris a ceci de neuf qu’il avance, pour la première fois, un lieu : la Normandie. Mais c’est l’occupant qui le nomme, et il le nomme pour dire aussitôt qu’il y tient bon. Faut-il y lire le vrai théâtre de l’affaire, ou une part seulement d’un mouvement plus vaste ? Rien, à Paris, ne permet d’en juger.
On se gardera des conclusions hâtives. Une côte est citée ; d’autres pourraient l’être plus tard. Tant que la voix alliée n’aura pas elle-même fait état des opérations en cours, et précisé où et avec quelle force, l’annonce de ce matin demeure ce qu’elle est : la version de l’adversaire, livrée dans les termes qui l’arrangent.
La mémoire des Parisiens n’a pas oublié l’affaire de Dieppe, voici près de deux ans : un coup de main porté sur la côte, repoussé dans le sang, et longtemps présenté par l’occupant comme la preuve de sa muraille. Cette prudence-là, l’expérience l’a apprise. Nous attendrons d’autres voix avant de mesurer ce que vaut, ce matin, le mot de Radio-Paris.