Et si ce n’était qu’un coup de sonde ?
Avant de céder à l’ivresse des grandes nouvelles, un appel au sang-froid. Rien, ce soir, ne nous assure que ce qui s’est joué cette nuit sur nos côtes soit l’assaut décisif que chacun espère. Et l’espérance, mal conduite, peut se payer cher.
Toute la journée, on s’est répété de bouche à oreille les mêmes mots : « Ils sont là. » On les a dits en baissant la voix, mais les yeux brillaient. Je voudrais, le temps de cet article, qu’on baisse aussi les yeux, le temps de réfléchir. Car j’ai vu, ces dernières années, trop d’espoirs levés au matin et retombés au soir pour saluer celui d’aujourd’hui sans un mot de prudence.
Reprenons ce que nous savons vraiment. Cette nuit, des avions par centaines vers le nord-ouest, la canonnade au loin, une DCA déchaînée. Au matin, une radio contrôlée par l’occupant a parlé d’un débarquement sur les côtes de Normandie, aussitôt présenté comme contenu. Plus tard, un communiqué venu de Londres a confirmé le début d’opérations de grande envergure sur le nord de la France. Voilà. Le reste, ce sont des bruits, des chiffres qu’on grossit de relais en relais, et l’impatience d’un peuple qui n’en peut plus d’attendre.
Or de tout cela, une question demeure entière, et nul de France ne peut la trancher : est-ce l’attaque maîtresse, ou n’est-ce qu’une pointe, un coup de sonde lancé pour tâter la défense et voir où elle plie ? L’occupant, lui, jure que l’affaire est déjà repoussée. Je ne le crois pas davantage que je ne le démens : il ment quand cela l’arrange, mais il dirait peut-être vrai par hasard. Et c’est précisément cette incertitude qui doit commander notre conduite.
La mémoire de Dieppe
Il y a moins de deux ans, en août 1942, des troupes venues d’Angleterre touchèrent la côte à Dieppe. On crut un instant que l’heure avait sonné. En quelques heures, ce fut une boucherie, et les survivants rembarquèrent en laissant la plage jonchée. Ceux qui, ce jour-là, s’étaient découverts trop tôt l’ont payé. Je ne dis pas que ce qui se prépare aujourd’hui connaîtra le même sort ; je dis seulement que Dieppe nous a appris à ne pas confondre un assaut avec une victoire, ni un assaut maîtresse avec une simple reconnaissance.
Une opération peut être réelle, considérable même, et n’être qu’un préliminaire, une feinte, une diversion destinée à fixer des forces ailleurs pendant que le vrai coup se prépare sur un autre rivage. Nul ne sait, ce soir, où portera l’effort principal, ni s’il a déjà porté, ni s’il portera demain. Bâtir notre conduite sur la certitude que « c’est le grand jour » serait bâtir sur du sable.
Le piège de l’emballement
Voici ce que je redoute le plus. Qu’ici ou là, des hommes courageux, croyant l’heure venue, sortent de l’ombre, s’arment, paradent, et désignent par leur empressement même ceux qu’il fallait protéger. Si l’événement de cette nuit n’est qu’une manœuvre, un soulèvement prématuré n’aura servi qu’à offrir des cibles et à appeler des représailles. Ce ne sont pas les imprudents seuls qui les subiraient : ce seraient des villages entiers, des otages, des innocents.
On nous adjure de partout au calme. De Londres, on demande à la population de rester maîtresse d’elle-même, de ne pas se soulever avant l’heure, d’attendre les instructions. Le général de Gaulle lui-même, à la radio, appelle à combattre dans l’ordre et selon les directives, non dans la fièvre. Et de Vichy, le Maréchal met en garde contre de tragiques représailles. Que des voix si opposées se rejoignent sur ce point devrait nous donner à penser : nul, parmi ceux qui parlent, ne tient l’affaire pour gagnée.
Je n’écris pas ces lignes pour éteindre l’espérance. Je les écris pour qu’elle dure. L’espoir qui flambe d’un coup s’éteint d’un coup ; celui qui couve tient des mois. Gardons donc nos forces et notre sang-froid. Tendons l’oreille, recoupons, méfions-nous des nouvelles trop belles comme des nouvelles trop noires. Le jour viendra peut-être où il faudra agir ; ce jour-là, il vaudra mieux être vivant, et prêt, que d’avoir crié victoire un soir de juin pour rien.