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Et si ce n’était qu’un coup de sonde ?

Avant de céder à l’ivresse des grandes nouvelles, un appel au sang-froid. Rien, ce soir, ne nous assure que ce qui s’est joué cette nuit sur nos côtes soit l’assaut décisif que chacun espère. Et l’espérance, mal conduite, peut se payer cher.

Aubin Vassart 6 juin 1944, 17h00 5 min de lecture

Toute la journée, on s’est répété de bouche à oreille les mêmes mots : « Ils sont là. » On les a dits en baissant la voix, mais les yeux brillaient. Je voudrais, le temps de cet article, qu’on baisse aussi les yeux, le temps de réfléchir. Car j’ai vu, ces dernières années, trop d’espoirs levés au matin et retombés au soir pour saluer celui d’aujourd’hui sans un mot de prudence.

Reprenons ce que nous savons vraiment. Cette nuit, des avions par centaines vers le nord-ouest, la canonnade au loin, une DCA déchaînée. Au matin, une radio contrôlée par l’occupant a parlé d’un débarquement sur les côtes de Normandie, aussitôt présenté comme contenu. Plus tard, un communiqué venu de Londres a confirmé le début d’opérations de grande envergure sur le nord de la France. Voilà. Le reste, ce sont des bruits, des chiffres qu’on grossit de relais en relais, et l’impatience d’un peuple qui n’en peut plus d’attendre.

Or de tout cela, une question demeure entière, et nul de France ne peut la trancher : est-ce l’attaque maîtresse, ou n’est-ce qu’une pointe, un coup de sonde lancé pour tâter la défense et voir où elle plie ? L’occupant, lui, jure que l’affaire est déjà repoussée. Je ne le crois pas davantage que je ne le démens : il ment quand cela l’arrange, mais il dirait peut-être vrai par hasard. Et c’est précisément cette incertitude qui doit commander notre conduite.

La mémoire de Dieppe

Il y a moins de deux ans, en août 1942, des troupes venues d’Angleterre touchèrent la côte à Dieppe. On crut un instant que l’heure avait sonné. En quelques heures, ce fut une boucherie, et les survivants rembarquèrent en laissant la plage jonchée. Ceux qui, ce jour-là, s’étaient découverts trop tôt l’ont payé. Je ne dis pas que ce qui se prépare aujourd’hui connaîtra le même sort ; je dis seulement que Dieppe nous a appris à ne pas confondre un assaut avec une victoire, ni un assaut maîtresse avec une simple reconnaissance.

Une opération peut être réelle, considérable même, et n’être qu’un préliminaire, une feinte, une diversion destinée à fixer des forces ailleurs pendant que le vrai coup se prépare sur un autre rivage. Nul ne sait, ce soir, où portera l’effort principal, ni s’il a déjà porté, ni s’il portera demain. Bâtir notre conduite sur la certitude que « c’est le grand jour » serait bâtir sur du sable.

Le piège de l’emballement

Voici ce que je redoute le plus. Qu’ici ou là, des hommes courageux, croyant l’heure venue, sortent de l’ombre, s’arment, paradent, et désignent par leur empressement même ceux qu’il fallait protéger. Si l’événement de cette nuit n’est qu’une manœuvre, un soulèvement prématuré n’aura servi qu’à offrir des cibles et à appeler des représailles. Ce ne sont pas les imprudents seuls qui les subiraient : ce seraient des villages entiers, des otages, des innocents.

On nous adjure de partout au calme. De Londres, on demande à la population de rester maîtresse d’elle-même, de ne pas se soulever avant l’heure, d’attendre les instructions. Le général de Gaulle lui-même, à la radio, appelle à combattre dans l’ordre et selon les directives, non dans la fièvre. Et de Vichy, le Maréchal met en garde contre de tragiques représailles. Que des voix si opposées se rejoignent sur ce point devrait nous donner à penser : nul, parmi ceux qui parlent, ne tient l’affaire pour gagnée.

Je n’écris pas ces lignes pour éteindre l’espérance. Je les écris pour qu’elle dure. L’espoir qui flambe d’un coup s’éteint d’un coup ; celui qui couve tient des mois. Gardons donc nos forces et notre sang-froid. Tendons l’oreille, recoupons, méfions-nous des nouvelles trop belles comme des nouvelles trop noires. Le jour viendra peut-être où il faudra agir ; ce jour-là, il vaudra mieux être vivant, et prêt, que d’avoir crié victoire un soir de juin pour rien.

Le contexte

En août 1942, le raid allié sur Dieppe s’est soldé par un échec sanglant et un rembarquement précipité, laissant dans les mémoires l’image d’un assaut côtier brisé en quelques heures.

Depuis des semaines, l’attente d’un débarquement allié sur les côtes de l’ouest nourrit rumeurs et fausses alertes ; l’occupant a multiplié les avertissements et les menaces de représailles contre toute agitation.

Au cours de la journée, des appels au calme ont été lancés à la population : consignes de Londres, allocution du général de Gaulle invitant à combattre dans l’ordre, mise en garde du Maréchal Pétain contre de tragiques représailles.

État des informations

Cette tribune s’en tient à ce qui est connaissable au soir du 6 juin 1944 et ne préjuge en rien de la nature ni de l’issue des opérations. Le doute qu’elle exprime est celui de son auteur, à chaud, et n’est pas tranché.

Ce que l’on sait

  • Une activité aérienne et un bombardement intenses ont été perçus dans la nuit du 5 au 6 juin en direction du nord-ouest.
  • Une radio contrôlée par l’occupant a évoqué au matin un débarquement sur les côtes de Normandie, présenté comme contenu.
  • Un communiqué du commandement allié a confirmé dans la journée le début d’opérations de débarquement de grande envergure sur le nord de la France.
  • Plusieurs autorités, de Londres comme de Vichy, ont appelé la population au calme et mis en garde contre tout soulèvement prématuré.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne peut dire de France si l’opération de cette nuit est l’assaut principal ou une simple pointe, une reconnaissance ou une diversion.
  • On ignore où portera l’effort allié décisif, et même s’il a déjà été engagé.
  • L’ampleur réelle des forces engagées et le sort des combats demeurent inconnus.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Tribune d’opinion fictive composée pour Les Échos du Passé ; ses formulations à chaud et son ton imitent une chronique de presse du soir du 6 juin 1944, sans recourir à aucune connaissance postérieure.

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