Faut-il y croire ?
Toute la journée, une question revient, murmurée d’un seuil à l’autre : est-ce enfin la chose attendue ? On voudrait répondre oui. La mémoire, elle, conseille la retenue.
Il faut une singulière prudence pour écrire ce soir sans se laisser emporter. Depuis l’aube, la ville bruisse d’une rumeur qui n’est plus tout à fait une rumeur : des troupes auraient pris pied sur nos côtes du Nord-Ouest. L’ennemi lui-même l’a dit, puis l’a corrigé ; un communiqué allié, plus tard, a parlé d’opérations engagées. Et voilà que chacun, dans le secret de sa poitrine, se pose la même question, celle que je n’ose poser en titre qu’avec un point d’interrogation : faut-il y croire ?
Je voudrais, comme vous, répondre d’un seul élan. Quelque chose en moi le veut. Mais une voix plus ancienne me retient, et je crois honnête de la laisser parler aussi.
Le souvenir de Dieppe
Nous avons déjà connu un matin où l’espérance a touché nos plages. C’était à Dieppe, en août 1942. Des hommes venus de la mer s’étaient jetés sur les galets ; et l’on avait, ce jour-là aussi, prêté l’oreille au canon comme à une promesse. On sait ce qu’il advint : une journée, et le reflux. Les galets sont retombés au silence, et ceux qui s’y étaient avancés n’en sont pas tous revenus.
Je ne rappelle pas ce souvenir pour décourager qui que ce soit. Je le rappelle parce qu’il est en nous, qu’on le veuille ou non, et qu’il serait malhonnête de faire comme s’il n’existait pas. Celui qui a vu une espérance se briser apprend à n’en plus accueillir aucune sans la regarder en face.
Ce que nous ne savons pas
Que savons-nous, au juste, ce soir ? Fort peu. Que des combats ont lieu quelque part sur le littoral ; que les nouvelles, selon qu’elles viennent d’un bord ou de l’autre, se contredisent jusqu’à l’absurde — ici l’on affirme l’assaut rejeté à la mer, là on assure les troupes solidement à terre. Entre les deux, nous, qui n’avons que nos fenêtres et nos postes, ne pouvons trancher.
Et puis il y a cette autre incertitude, dont nul ne parle à voix haute mais que tout esprit averti soupèse : ce qui se passe là-bas est-il l’effort principal, celui qu’on attend depuis des saisons, ou n’est-ce qu’une manœuvre, un coup de sonde, une diversion destinée à fixer l’adversaire ailleurs ? Je n’en sais rien. Personne autour de moi n’en sait rien. Et il faut avoir le courage de l’écrire au lieu de combler le vide par des certitudes commodes.
Espérer sans se mentir
On me dira : à quoi bon une opinion qui doute de tout ? À ceci, peut-être : qu’il y a une manière d’espérer qui ne se ment pas. Je n’annonce aucune victoire ; je n’en ai pas le droit, ni les moyens. Je ne dis pas que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Je dis seulement que ce soir, pour la première fois depuis longtemps, la question vaut d’être posée — et que la poser, déjà, n’est pas rien.
Gardons-nous des deux excès. Celui de l’ivresse, qui prendrait pour acquis ce qui n’est qu’ébauché et nous exposerait, demain, à une cruelle retombée. Celui de l’amertume, aussi, qui par peur d’être déçu refuserait jusqu’à l’ombre d’une lueur. Entre les deux, il reste une place étroite : celle d’un espoir tenu en bride, lucide, qui regarde la mer sans crier victoire et sans détourner les yeux.
Faut-il y croire ? Je n’ose dire oui sans réserve. Mais je n’ai pas non plus le cœur de dire non. Ce soir, j’en suis à ce point précis, et je crois que beaucoup d’entre nous y sont aussi : on n’a pas encore le droit de se réjouir, on n’a plus tout à fait celui de désespérer.