← Retour à l’édition À la une

Cette nuit, le ciel et la mer grondent : la BBC s’emballe

Dans la nuit du 5 au 6 juin, la radio de Londres a déversé un flot inhabituel de « messages personnels », tandis que des vagues d’avions filaient vers le nord-ouest et que la défense antiaérienne crachait dans le noir. De Paris occupé aux campagnes, on a guetté sans rien comprendre.

Henri Vaquier 5 juin 1944, 22h00 5 min de lecture
Affiche publicitaire Philips pour postes récepteurs de radio, années 1930-1940.
J. Dem, affiche Philips « Postes récepteurs » (v. 1930-1940), Bibliothèque municipale de Nancy — domaine public (Wikimedia Commons).

Il faut avoir veillé cette nuit-là pour le dire : quelque chose remue. Dès la tombée du jour, ceux qui, l’oreille collée au poste malgré l’interdiction, cherchent dans le grésillement la voix de Londres, ont entendu une chose qu’ils n’avaient jamais entendue à ce point. Les « messages personnels » de la radio britannique, ces formules sans queue ni tête glissées entre deux bulletins, se sont succédé sans fin, par dizaines, comme on n’en avait pas le souvenir.

« Les sanglots longs des violons… », « Jean a de longues moustaches », « Il fait chaud à Suez », « La flèche ne percera pas » : on rapporte des bribes pareilles, recueillies de bouche à oreille au matin, invérifiables et déjà déformées. Personne, dans Paris, ne sait ce que ces phrases veulent dire, ni à qui elles s’adressent. On devine seulement, à leur nombre, qu’elles ne sont pas dites pour rien.

Et puis il y a eu le ciel. Vers le milieu de la nuit, un grondement sourd, continu, est monté du sud et de l’est, ce vrombissement lourd des grandes formations qu’on a appris à reconnaître depuis quatre ans. Des centaines d’appareils, peut-être davantage, semblaient tirés vers le nord-ouest, vers la Manche. La défense antiaérienne a répondu ; on a vu, du côté des faubourgs, les lueurs blêmes des projecteurs fouiller les nuages et les traits rouges de la flak monter en pointillé.

Une nuit qu'on ne saurait nommer

Au loin, derrière le roulement des moteurs, certains assurent avoir perçu, par instants, un battement plus grave encore, comme un canon très lointain venu de la côte. D’autres n’ont rien entendu de tel et n’y voient que l’écho des bombardements coutumiers qui s’abattent depuis des semaines sur les voies, les ponts et les gares du Nord et de l’Ouest. Il est impossible, depuis Paris, de démêler le vrai du ressenti.

Dans les rues désertes, sous le couvre-feu, la ville a paru retenir son souffle. Aux fenêtres entrebâillées, derrière les rideaux noirs de la défense passive, on s’est interrogé du regard. Faut-il y voir une grande opération aérienne de plus, ou bien l’annonce de quelque chose d’autre ? Nul ne peut le dire, et celui qui prétendrait le savoir mentirait.

Dans les campagnes, la même attente muette

Les nouvelles qui filtrent des départements de l’Ouest et de la Normandie sont rares et contradictoires — les communications sont coupées ou ralenties, et l’on se garde de prêter foi au premier récit venu. On parle, ici et là, de fortes rumeurs d’avions toute la nuit, de tirs nourris du côté des côtes, d’un ciel zébré de lumières. Rien de tout cela ne se vérifie aisément ; tout se chuchote.

Les anciens, eux, se souviennent d’autres alertes qui n’ont rien donné. Beaucoup hésitent à céder à l’excitation. La prudence est devenue, après quatre années d’occupation, une seconde nature : on a trop souvent vu les espoirs trop vite levés retomber lourdement.

Guetter, sans savoir

Au petit matin, alors que ces lignes s’écrivent, le grondement s’est en partie apaisé, mais l’inquiétude demeure entière. Aucune voix officielle, ni de Londres ni d’ailleurs, n’est encore venue dire ce que cette nuit signifiait. Les autorités d’occupation, de leur côté, n’ont rien laissé paraître.

Reste cette sensation tenace, partagée par tous ceux qui ont veillé : la nuit n’était pas comme les autres. Le ciel, la mer, la radio — tout semblait dire, à mots couverts, qu’une heure se préparait. Laquelle ? On l’ignore. On guette. Et l’on attend que le jour, peut-être, parle plus clair que la nuit.

Le contexte

Depuis des semaines, les bombardements alliés s’intensifient sur les voies ferrées, les ponts et les nœuds de communication du nord et de l’ouest de la France, au point qu’on s’y est presque habitué.

La radio de Londres, écoutée clandestinement malgré les brouillages et les sanctions, glisse régulièrement entre ses émissions des « messages personnels » dont le sens échappe au plus grand nombre.

Le souvenir du coup de main allié sur Dieppe, en août 1942, durement repoussé, reste présent dans les esprits et invite chacun à la circonspection devant toute rumeur d’opération sur les côtes.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui était perceptible et connaissable cette nuit-là, depuis la France occupée ; elle ne préjuge ni du sens des signaux entendus ni de ce que le jour révélera.

Ce que l’on sait

  • La nuit du 5 au 6 juin a été marquée, au-dessus de Paris et de sa région, par un trafic aérien massif vers le nord-ouest et par une intense activité de la défense antiaérienne.
  • La radio britannique a diffusé un nombre exceptionnellement élevé de « messages personnels » au cours de la soirée et de la nuit.

Ce que l’on ignore

  • La signification réelle des « messages personnels » et leurs destinataires.
  • La nature et l’ampleur exactes des opérations qui se déroulent du côté des côtes, et le lieu précisément visé.
  • Si l’agitation de cette nuit annonce une action terrestre, ou seulement une opération aérienne de grande envergure de plus.

Sources historiques utilisées

secondary

Raid de Dieppe (août 1942)

1942

Article Wikipédia sur l’opération Jubilee ; consulté pour étayer le souvenir de Dieppe comme référence de prudence d’époque.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations à chaud de cet article imitent le ton d’un témoin-journaliste écrivant à Paris occupé dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 ; elles ne reposent que sur ce qui était perceptible sur place.

Articles liés