Cette nuit, le ciel et la mer grondent : la BBC s’emballe
Dans la nuit du 5 au 6 juin, la radio de Londres a déversé un flot inhabituel de « messages personnels », tandis que des vagues d’avions filaient vers le nord-ouest et que la défense antiaérienne crachait dans le noir. De Paris occupé aux campagnes, on a guetté sans rien comprendre.
Il faut avoir veillé cette nuit-là pour le dire : quelque chose remue. Dès la tombée du jour, ceux qui, l’oreille collée au poste malgré l’interdiction, cherchent dans le grésillement la voix de Londres, ont entendu une chose qu’ils n’avaient jamais entendue à ce point. Les « messages personnels » de la radio britannique, ces formules sans queue ni tête glissées entre deux bulletins, se sont succédé sans fin, par dizaines, comme on n’en avait pas le souvenir.
« Les sanglots longs des violons… », « Jean a de longues moustaches », « Il fait chaud à Suez », « La flèche ne percera pas » : on rapporte des bribes pareilles, recueillies de bouche à oreille au matin, invérifiables et déjà déformées. Personne, dans Paris, ne sait ce que ces phrases veulent dire, ni à qui elles s’adressent. On devine seulement, à leur nombre, qu’elles ne sont pas dites pour rien.
Et puis il y a eu le ciel. Vers le milieu de la nuit, un grondement sourd, continu, est monté du sud et de l’est, ce vrombissement lourd des grandes formations qu’on a appris à reconnaître depuis quatre ans. Des centaines d’appareils, peut-être davantage, semblaient tirés vers le nord-ouest, vers la Manche. La défense antiaérienne a répondu ; on a vu, du côté des faubourgs, les lueurs blêmes des projecteurs fouiller les nuages et les traits rouges de la flak monter en pointillé.
Une nuit qu'on ne saurait nommer
Au loin, derrière le roulement des moteurs, certains assurent avoir perçu, par instants, un battement plus grave encore, comme un canon très lointain venu de la côte. D’autres n’ont rien entendu de tel et n’y voient que l’écho des bombardements coutumiers qui s’abattent depuis des semaines sur les voies, les ponts et les gares du Nord et de l’Ouest. Il est impossible, depuis Paris, de démêler le vrai du ressenti.
Dans les rues désertes, sous le couvre-feu, la ville a paru retenir son souffle. Aux fenêtres entrebâillées, derrière les rideaux noirs de la défense passive, on s’est interrogé du regard. Faut-il y voir une grande opération aérienne de plus, ou bien l’annonce de quelque chose d’autre ? Nul ne peut le dire, et celui qui prétendrait le savoir mentirait.
Dans les campagnes, la même attente muette
Les nouvelles qui filtrent des départements de l’Ouest et de la Normandie sont rares et contradictoires — les communications sont coupées ou ralenties, et l’on se garde de prêter foi au premier récit venu. On parle, ici et là, de fortes rumeurs d’avions toute la nuit, de tirs nourris du côté des côtes, d’un ciel zébré de lumières. Rien de tout cela ne se vérifie aisément ; tout se chuchote.
Les anciens, eux, se souviennent d’autres alertes qui n’ont rien donné. Beaucoup hésitent à céder à l’excitation. La prudence est devenue, après quatre années d’occupation, une seconde nature : on a trop souvent vu les espoirs trop vite levés retomber lourdement.
Guetter, sans savoir
Au petit matin, alors que ces lignes s’écrivent, le grondement s’est en partie apaisé, mais l’inquiétude demeure entière. Aucune voix officielle, ni de Londres ni d’ailleurs, n’est encore venue dire ce que cette nuit signifiait. Les autorités d’occupation, de leur côté, n’ont rien laissé paraître.
Reste cette sensation tenace, partagée par tous ceux qui ont veillé : la nuit n’était pas comme les autres. Le ciel, la mer, la radio — tout semblait dire, à mots couverts, qu’une heure se préparait. Laquelle ? On l’ignore. On guette. Et l’on attend que le jour, peut-être, parle plus clair que la nuit.