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« On a vu passer les avions, on a entendu le canon toute la nuit »

Joint par un correspondant, un habitant de l’arrière-pays normand raconte une nuit blanche sous le vrombissement des moteurs, le grondement lointain de l’artillerie et les ordres allemands qui se durcissent d’heure en heure. Il ne sait rien du front ; il sait seulement ce qu’il a vu et entendu de sa fenêtre.

Henriette Vasseur 6 juin 1944, 18h00 9 min de lecture

Loin des côtes où, depuis l’aube, des opérations se dérouleraient, des villages de l’intérieur ont passé la nuit à écouter le ciel et l’horizon. Notre correspondant a pu joindre l’un de leurs habitants, un cultivateur d’âge mûr qui a accepté de dire ce qu’il avait vécu, à condition de taire son nom et celui de son bourg. Voici ses propos, recueillis au fil d’une communication difficile.

Grand entretien

Marcel D., cultivateur dans un village de l’intérieur normand (nom et localité tus à sa demande)

Entretien recueilli par téléphone en fin d’après-midi du 6 juin, par une liaison hachée et plusieurs fois coupée ; les propos sont rapportés tels que notre interlocuteur a pu les confier, sans qu’aucune vérification sur place n’ait été possible.

Quand avez-vous compris que cette nuit n’était pas comme les autres ?

Vers le milieu de la nuit, je crois. On a l’habitude des avions, ici, depuis des mois : ils passent, on les compte, on se rendort. Mais cette nuit, ça n’arrêtait pas. Un grondement continu, par vagues, qui venait du large et filait vers le nord-ouest. Ma femme s’est levée, les enfants se sont réveillés. On est restés dans la cuisine sans allumer, à écouter les vitres qui tremblaient. Vers les petites heures, on entendait, très loin, comme un orage qui ne finissait pas. Mais ce n’était pas un orage : c’était le canon.

Aviez-vous entendu, la veille au soir, quelque chose à la radio ?

On écoute Londres en cachette, comme tout le monde, l’oreille collée au poste, le volume au plus bas. Hier soir, il y a eu une quantité de ces petits messages personnels, vous savez, ces phrases qui ne veulent rien dire pour nous. D’habitude il y en a quelques-uns ; là, ça n’en finissait pas. Je me suis dit que ça remuait quelque part. Mais on ne comprend rien à ces messages, c’est fait pour ça. On a éteint, on s’est couchés, et puis le ciel s’est mis à gronder.

Qu’avez-vous vu, quand le jour s’est levé ?

Du ciel plein d’avions, monsieur. Je n’avais jamais vu ça. Des formations entières, haut, qui revenaient et repartaient. On voyait les éclatements de la défense allemande autour d’eux, des petits flocons noirs dans le bleu. Vers l’horizon, du côté de la mer, il y avait des fumées, une grande traînée sombre qui montait et restait là, pendue au-dessus de la terre. Et toujours ce roulement, ce roulement sourd qui ne s’arrêtait pas, qui faisait vibrer le plancher quand on posait la main dessus.

Vos voisins, votre famille, comment ont-ils passé ces heures ?

Chacun chez soi, terré. Les vieux se signaient. Les femmes ont descendu les enfants à la cave dès qu’on a senti que ça chauffait. Chez moi, on a sorti des matelas dans le caveau où je garde les pommes et le cidre, c’est le coin le plus sûr, sous la terre. Les petits pleuraient à cause du bruit. On leur a dit que c’était l’orage, mais les grands savent bien que non. Ma vieille mère répétait qu’elle avait connu l’autre guerre et qu’on n’en avait jamais fini avec les guerres. On a partagé du pain et un peu de lard, et on a attendu.

Les Allemands, dans votre secteur, comment se sont-ils comportés ?

Dès le matin, ça s’est tendu d’un cran. Ils étaient nerveux, ils criaient, ils couraient. Des camions sont passés en trombe sur la route, dans les deux sens, on ne savait plus s’ils montaient ou s’ils redescendaient. Ils ont fait sortir des gens de chez eux pour qu’ils dégagent des charrettes au bord du chemin. Un sous-officier est venu chez nous voir si on n’écoutait pas la radio ; heureusement le poste était caché. Ils nous regardent autrement depuis ce matin, comme si chacun de nous pouvait être un ennemi.

Avez-vous reçu des ordres, des consignes précises ?

Oui, et ils changent d’heure en heure, c’est ça le pire. D’abord on nous a dit de rester chez nous, de ne pas circuler, de fermer les volets. Puis, vers le milieu de la journée, voilà qu’on annonce dans certains hameaux qu’il faudra peut-être partir, évacuer vers l’intérieur, laisser les maisons. On ne sait jamais lequel est le bon ordre. On prépare un baluchon, on le défait, on le refait. On a attelé la jument à tout hasard et on la dételle le soir. On vit la valise à la main sans savoir où aller.

Les routes, justement, sont-elles praticables ?

Une partie est coupée. Les Allemands ont barré des carrefours, abattu des arbres en travers de certains chemins, miné des passages, dit-on, mais ça je ne l’ai pas vu de mes yeux. Ce que j’ai vu, c’est qu’on ne peut plus aller au bourg voisin par la route haute, il y a une barrière et des sentinelles. Les avions, eux, s’en prennent aux ponts et aux voies, paraît-il. Alors on ne sait plus comment on circulera si on doit fuir. C’est ça qui serre le cœur : être pris au piège chez soi.

Et les bombardements ? En avez-vous subi près de chez vous ?

Pas directement sur le village, Dieu merci, mais tout autour. Cette nuit, des bombes sont tombées du côté de la gare et des routes, on a vu le ciel s’éclairer par à-coups, des lueurs rouges, et le souffle nous arrivait après, à retardement, à faire claquer les portes. Une ferme a brûlé, plus loin, on a vu la fumée tout le jour. On dit qu’il y a des morts dans des bourgs voisins, des maisons écrasées avec les gens dedans. Je ne peux rien affirmer, je rapporte ce qui se dit de proche en proche. Mais des morts, il y en a, ça c’est sûr.

Comment se débrouille-t-on pour le bétail, pour la ferme ?

Voilà encore un tourment. Les bêtes, on ne peut pas les emmener et on ne peut pas les abandonner. J’ai lâché les vaches dans le clos le plus éloigné de la route, pour qu’elles soient à l’abri des éclats, et j’ai laissé la barrière de manière à pouvoir les libérer vite s’il faut tout planter là. Une vache qui meugle dans une étable, un cheval qui s’affole quand le canon gronde, ça vous déchire. On a déjà perdu une génisse, prise de panique, qui s’est blessée contre une clôture. La terre, les foins, tout ça attend, et personne ne sait s’il y aura quelqu’un pour les rentrer.

Savez-vous ce qui se passe exactement, où en sont les combats ?

Non, monsieur, et c’est ça le plus dur à supporter. On entend le canon, on voit les fumées, on devine que ça se joue vers la côte, mais à quelle distance, dans quel sens, qui l’emporte, on n’en sait rien. Le poste allemand dit une chose, les bruits du chemin en disent une autre. Chacun y va de son histoire. On vit dans le noir, au sens propre comme au figuré. On tend l’oreille au grondement pour deviner s’il se rapproche ou s’il s’éloigne, et on n’arrive même pas à en être sûr.

Qu’est-ce qui circule, justement, comme nouvelles, de bouche à oreille ?

De tout et son contraire. L’un jure que ça débarque par milliers sur le sable, l’autre assure que tout a été rejeté à la mer avant midi. On dit que des parachutistes sont tombés dans les prés et les marais pendant la nuit, qu’on en a ramassé dans des arbres et des haies. On dit aussi que ce n’est qu’une feinte, un coup de main pour tromper son monde, et que le vrai coup viendra ailleurs. Moi je ne crois personne et je crois tout le monde à la fois, parce que je n’ai aucun moyen de trier. Ce sont des paroles qui passent, pas des certitudes.

Avez-vous peur ? Comment tient-on, dans ces heures-là ?

On a peur, bien sûr, on aurait honte de dire le contraire. Mais la peur, à un moment, elle se range derrière les gestes : il faut nourrir les petits, calmer les bêtes, fermer un volet qui bat. On s’occupe les mains pour ne pas que la tête tourne en rond. Et puis on est ensemble, c’est ce qui sauve : les voisins viennent aux nouvelles, on se passe un seau d’eau, un quignon de pain, on se tient. Le soir tombe et le canon n’a toujours pas faibli. On va redescendre à la cave pour la nuit. Demain, on verra bien ce que demain apporte.

Un dernier mot, pour ceux qui, ailleurs, ne savent pas ce que vous vivez ?

Qu’ils pensent aux gens d’ici, simplement. On n’a rien demandé, on est entre deux feux, sur sa propre terre. On voudrait juste mettre les enfants à l’abri et garder la maison debout. Pour le reste, ce qui se décide là-bas, du côté de la mer, ça nous dépasse. On l’entend, on le subit, mais on ne le commande pas. Alors on attend, le dos rond, et on prie chacun à sa façon que ça finisse vite et qu’il en reste quelque chose de nos villages.

Le contexte

Depuis 1940, la Normandie comme tout le nord de la France vit sous l’occupation allemande, avec couvre-feu, réquisitions, contrôle des déplacements et interdiction d’écouter les radios alliées.

Les bombardements aériens sur les voies ferrées, les ponts et les nœuds routiers du nord de la France se sont intensifiés au cours du printemps, faisant déjà de nombreuses victimes civiles dans les villes et les bourgs visés.

Le souvenir du raid de Dieppe, en août 1942, soldé par un échec sanglant sur cette même côte normande, hante les esprits et nourrit la prudence quant à ce qui se joue aujourd’hui.

État des informations

Ce témoignage rapporte le seul vécu d’un habitant de l’intérieur, recueilli à chaud par une liaison difficile ; il ne renseigne en rien sur l’état réel du front, que nul ne connaît à cette heure. La rédaction s’en tient à ce qui est connaissable ce 6 juin et ne préjuge pas de la suite.

Ce que l’on sait

  • Un trafic aérien massif et inhabituel a survolé l’arrière-pays normand dans la nuit du 5 au 6 juin, accompagné de tirs de défense antiaérienne.
  • Un grondement d’artillerie venu de la direction de la côte a été perceptible toute la nuit et toute la journée à l’intérieur des terres.
  • Les autorités d’occupation ont durci leurs consignes envers la population : interdictions de circuler, barrages, et menaces d’évacuation de certains hameaux.

Ce que l’on ignore

  • La nature, l’ampleur et la localisation exacte des opérations en cours sur la côte sont inconnues de la population de l’intérieur.
  • Nul ne sait, sur place, qui prend l’avantage ni si la côte normande est le seul point visé.
  • Le bilan humain et matériel des bombardements alentour ne peut être ni établi ni vérifié.

Sources historiques utilisées

secondary

Raid de Dieppe

Page Wikipédia sur l’opération Jubilee d’août 1942 ; citée comme référence d’époque légitime nourrissant la prudence des habitants face aux événements du 6 juin.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale des « Échos du Passé »

Cet entretien est une recomposition : le témoin est une figure anonymisée et composite, et les propos rapportés imitent la parole d’un civil normand recueillie à chaud le 6 juin 1944, sans recul sur la suite des événements.

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