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« La voie a sauté cette nuit, et les Allemands sont fébriles »

Agent du rail dans une gare de la banlieue parisienne, il a passé une partie de la nuit et de la matinée à voir des trains arrêtés, des ordres se contredire et des soldats allemands courir d’un quai à l’autre. Il raconte, prudemment, ce qu’il a vu — rien de plus.

Henri Vasseur 6 juin 1944, 14h00 9 min de lecture

On l’a abordé sur le quai, casquette de travers, les yeux rouges d’une nuit sans sommeil. Il a d’abord refusé de parler, puis il a accepté, à condition de rester dans l’ombre. Voici, presque mot pour mot, ce qu’il nous a dit de sa nuit et de sa matinée le long des voies.

Grand entretien

Marcel D., agent de la SNCF dans une gare de la banlieue nord de Paris

Entretien recueilli cet après-midi du 6 juin, à voix basse, dans l’arrière-salle d’un café proche de la gare ; notre interlocuteur a demandé que ni son nom complet ni sa gare ne soient cités.

Vous avez travaillé cette nuit. À quel moment avez-vous senti que quelque chose n’allait pas comme d’habitude ?

Bien avant l’aube, sûr. D’abord il y a eu les avions. Pas un ou deux comme les autres nuits, non : des vagues, ça n’arrêtait pas, ça passait au-dessus des verrières et ça filait vers le nord-ouest. La DCA s’est mise à tirer du côté de la périphérie, on voyait le ciel s’éclairer par à-coups. Dans la cabine, le chef de service a éteint et on est restés là, à écouter. Quand le jour s’est levé, on a appris pour la voie.

La voie ? Laquelle, et qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

Une portion de ligne, plus loin que chez nous, vers le nord. On nous a dit qu’elle avait sauté pendant la nuit. Sauté, coupée, je ne sais pas le mot juste — moi je n’y étais pas, je rapporte ce qu’un collègue d’une autre gare a téléphoné au petit matin. Le ballast arraché, les rails tordus, paraît-il. Toujours est-il que dès six heures les trains ne passaient plus de ce côté-là. On les a arrêtés en gare, les uns derrière les autres.

Quels trains ? Des trains de voyageurs, de marchandises ?

Des deux. Un omnibus est resté à quai avec ses voyageurs dedans, sans qu’on sache quoi leur dire. Mais surtout des convois allemands — des wagons plats bâchés, des trucs qu’on n’a pas le droit de regarder de trop près. Ils étaient en attente, locomotive sous pression, et ça ne repartait pas. J’ai vu un mécanicien allemand descendre, gueuler, remonter, redescendre. Eux non plus ne savaient pas où on les envoyait.

Vous parlez d’une nervosité chez les Allemands. Vous l’avez vraiment constatée vous-même ?

De mes yeux. D’ordinaire, ils sont raides, ça donne un ordre et on exécute, point. Là, ce matin, c’était autre chose. Des sous-officiers couraient d’un quai à l’autre avec des papiers. Le téléphone du bureau de transport militaire n’arrêtait pas de sonner. À un moment, deux gradés se sont engueulés devant tout le monde sur le quai — ça, je ne l’avais jamais vu. Ils étaient fébriles, c’est le mot. Comme des gens qui attendent un ordre qui ne vient pas.

Vous a-t-on donné des consignes particulières, à vous, les cheminots ?

On nous a dit de ne pas faire circuler vers le nord jusqu’à nouvel ordre, et de garder les rames en place. Le chef de dépôt nous a répété de rester à notre poste, de ne pas nous éloigner, de ne pas « commenter ». Mot pour mot : ne pas commenter. Pour le reste, débrouillez-vous, faites comme d’habitude. Sauf que rien n’était comme d’habitude.

Savez-vous d’où venait la coupure ? Un accident, un bombardement, autre chose ?

Je ne sais pas, et je me garderai bien de l’inventer. Il y a eu des avions toute la nuit, alors un bombardement, ça se tient. D’autres disent autre chose, plus bas. Moi je m’en tiens à ce que je constate : la voie ne porte plus, les trains sont à l’arrêt. Le pourquoi, c’est pas mon affaire, et ce serait dangereux d’avoir un avis là-dessus en ce moment.

Sur le quai, parmi les voyageurs et les collègues, qu’est-ce qui se disait ?

Tout et son contraire, comme toujours quand personne ne sait. Une dame jurait que « ça y est, ils débarquent en Normandie », parce qu’elle l’avait entendu à la radio le matin. Un autre haussait les épaules : « la radio, c’est la radio des Allemands, méfie-toi. » Un troisième parlait du Pas-de-Calais, qu’il paraît que c’est là que ça doit se jouer. Chacun avait sa carte de France dans la tête. Moi, je regardais mes rails.

Vous, qu’avez-vous entendu à la radio, ce matin ?

Le bureau avait le poste allumé un instant. On a saisi des bribes : un débarquement sur les côtes de Normandie, présenté comme déjà contenu, repoussé. Mais venant de cette radio-là, on ne sait jamais ce qu’il faut en croire. Plus tard, un collègue qui écoute Londres en cachette — je ne dirai pas qui — a glissé qu’eux aussi parlaient d’une opération, mais autrement. Entre les deux versions, allez démêler. Je n’en sais pas plus que vous.

Cette incertitude entre Normandie et Pas-de-Calais, elle change quelque chose pour votre travail ?

Pour mon travail immédiat, non : un train à l’arrêt est à l’arrêt, qu’on débarque ici ou là. Mais sur le quai, ça fait causer. Si c’est au nord, tout le monde se dit que les convois allemands vont vouloir monter, et que c’est pour ça que tout est embouteillé. D’autres jurent que la vraie affaire est ailleurs et que ce qu’on voit n’est qu’une diversion. Je ne tranche pas. Personne ne peut trancher d’une gare de banlieue.

Avez-vous eu peur, cette nuit ?

On a toujours un peu peur, dans le métier, par les temps qui courent. Une voie qui saute, un avion qui se trompe de cible, un soldat à cran qui tire au lieu de réfléchir — ça suffit. Cette nuit, avec la DCA et les avions, oui, j’ai eu peur, comme tout le monde dans la cabine. Et ce matin, avec les Allemands à cran sur le quai, j’ai surtout fait attention à ne pas me trouver entre deux qui s’engueulent. On rentre la tête dans les épaules et on attend que ça passe.

Les voyageurs bloqués, comment réagissent-ils ?

Avec patience et résignation, comme on a appris à le faire. Certains ont fini par renoncer et sont repartis à pied avec leur valise. Une vieille s’inquiétait pour son fils, je n’ai pas su quoi lui répondre. Les gens ne se plaignent même plus du retard, vous savez ; ils sentent bien que c’est plus gros qu’un retard. Ils baissent la voix et ils guettent. Tout le monde guette, ce matin, sans savoir quoi.

Avez-vous une idée de quand les trains repartiront vers le nord ?

Aucune. On attend l’ordre de réouverture, et personne ne dit quand. Tant que la voie n’est pas réparée et tant que les Allemands n’ont pas redonné le feu vert, on ne bouge pas de ce côté. Ça peut être ce soir, ça peut être dans des jours. Dans le métier, on a l’habitude des coupures depuis les bombardements de ce printemps ; mais celle-ci ne ressemble pas aux autres, à cause de cette agitation autour.

En quoi cette journée ne ressemble-t-elle pas aux autres, justement ?

D’habitude, après une coupure, l’occupant prend les choses en main, sec et net, et on sait à quoi s’en tenir. Aujourd’hui, eux-mêmes ont l’air de chercher. C’est ça qui marque : pas tant la voie cassée que des hommes en uniforme qui, pour une fois, n’ont pas l’air sûrs de ce qu’ils font. Je ne sais pas ce que ça veut dire pour la suite. Je ne sais pas si ça va durer, ni comment ça finit. Je sais seulement que ce matin, dans ma gare, l’ordre habituel s’est fêlé.

Un dernier mot ?

Que je n’ai rien dit d’extraordinaire. J’ai vu des trains à l’arrêt, une voie coupée, et des Allemands fébriles. C’est tout. Le reste, ces grandes nouvelles qu’on s’échange sur le quai, je les laisse à ceux qui savent — s’il en existe. Moi, je retourne à mon poste, et je tiens ma langue. C’est ce qu’on m’a demandé, et c’est plus prudent.

Le contexte

Depuis le début du printemps 1944, les voies ferrées de la région parisienne et du nord de la France subissent des bombardements aériens répétés, multipliant coupures, retards et déraillements.

Radio-Paris, contrôlée par l’occupant, a annoncé ce matin un débarquement « sur les côtes de Normandie » présenté comme aussitôt contenu ; la nouvelle, de source ennemie, est tenue pour suspecte.

Sur les quais circulent depuis l’aube des bruits contradictoires sur le lieu d’un éventuel débarquement, la Normandie et le Pas-de-Calais étant tour à tour cités sans que rien ne permette de trancher.

État des informations

Ce témoignage se borne à ce qu’un agent du rail a vu et entendu dans une gare de banlieue ; il ne préjuge en rien de la nature, de l’ampleur ni de l’issue des événements militaires en cours, que nul ne peut connaître à cette heure.

Ce que l’on sait

  • Une portion de voie au nord de Paris est hors service depuis le petit matin, interrompant la circulation vers le nord.
  • Des convois, civils et allemands, sont retenus à l’arrêt en gare, locomotives sous pression, faute d’ordre de départ.
  • Une agitation inhabituelle a été constatée parmi les militaires allemands de la gare au cours de la matinée.

Ce que l’on ignore

  • La cause exacte de la coupure de voie (bombardement, accident ou autre) n’est pas établie par notre témoin.
  • L’ampleur et le lieu réels des opérations militaires en cours restent indéterminés ; rien ne permet de trancher entre Normandie et Pas-de-Calais.
  • La date de réouverture de la ligne et de reprise du trafic vers le nord est inconnue.

Sources historiques utilisées

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Débarquement de Normandie — Wikipédia

Cadre des opérations du 6 juin 1944 et des coupures de communications ferroviaires dans le nord de la France ; consulté pour situer le contexte connaissable à la date.

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Radio-Paris — Wikipédia

Statut de Radio-Paris comme organe contrôlé par l’occupant, expliquant la méfiance des cheminots envers ses annonces.

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Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Marcel D. est une figure composite et anonymisée. Les propos restituent, dans la langue d’un témoin de l’arrière le 6 juin 1944, ce qu’un agent du rail de la banlieue parisienne pouvait voir et entendre, sans connaissance de la suite.

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