« J’écoute Londres l’oreille collée au poste, le son au plus bas »
Depuis l’aube, deux récits du même jour se disputent l’esprit des Parisiens : celui de Radio-Paris et de Vichy, celui de la BBC. Pour démêler le vrai du faux, beaucoup tournent en cachette le bouton de leur poste vers Londres — un geste interdit, qui se paie cher. Nous avons recueilli, sous le sceau de l’anonymat, le témoignage d’un de ces auditeurs clandestins.
On l’a rencontré à la nuit tombante, dans une pièce aux volets clos. Sur la table, un poste de TSF ordinaire, de ceux qu’on trouve dans n’importe quel intérieur. Rien ne le distingue — sinon l’usage qu’il en fait. Comme des dizaines de milliers de Français en ce jour si singulier, il a passé une partie de sa journée l’oreille contre l’appareil, à guetter Londres entre deux nappes de brouillage. Il a accepté de raconter, à voix basse, ce que c’est qu’écouter la guerre quand l’écoute elle-même est un délit.
Un auditeur clandestin de la BBC, Parisien (identité tenue secrète)
Entretien recueilli à Paris dans la soirée du 6 juin 1944. Notre interlocuteur a requis l’anonymat le plus strict : écouter la radio de Londres est formellement interdit et sévèrement réprimé. Nous ne donnons ni son nom, ni son quartier, ni son métier.
Cette nuit, qu’avez-vous entendu en premier ?
Le ciel, avant la radio. Vers le milieu de la nuit, un grondement d’avions comme je n’en avais jamais entendu — pas une patrouille, une marée. Ça passait au-dessus des toits, vague après vague, vers le nord-ouest. Puis la DCA qui se met à tousser de partout, et plus loin, très loin, quelque chose de sourd qui n’était plus de l’avion. Du canon, j’en mettrais ma main au feu. On ne dort pas avec ça dans les oreilles. Je me suis levé, j’ai allumé le poste, le son tout en bas, et j’ai cherché Londres.
Et que disait Londres, cette nuit-là ?
Des messages. Des phrases sans queue ni tête, les « messages personnels », vous savez, ceux qu’on diffuse à la file après les informations. D’ordinaire il y en a quelques-uns. Cette nuit, c’était un défilé, ça n’en finissait pas. « Les sanglots longs… », des choses comme ça, des bouts de poésie, des consignes pour je ne sais qui. On sent bien que ce n’est pas pour nous, que ce sont des signaux. On ne comprend pas, mais on comprend que quelque chose se prépare. Quand il y a tant de messages d’un coup, ce n’est pas une nuit comme les autres.
C’est pourtant Radio-Paris qui a parlé la première, ce matin.
Oui, et ça m’a fait sursauter. Sept heures, à peu près. La voix de Radio-Paris qui annonce un débarquement sur les côtes de Normandie. J’ai d’abord cru avoir mal entendu : que l’occupant l’annonce lui-même, et si tôt ! Mais aussitôt c’était « contenu », « repoussé », « rejeté à la mer ». Tout l’art est là. On vous donne la nouvelle et on vous donne en même temps la conclusion rassurante, pour vous, j’entends, du point de vue d’en face. On vous dit : il y a eu quelque chose, mais c’est déjà fini, n’y pensez plus.
Vous n’avez pas cru à cette version ?
Croire, c’est beaucoup dire. J’ai retenu une chose et écarté l’autre. Qu’il y ait eu un débarquement, ça, venant même de Radio-Paris, je le prends — on n’annonce pas une attaque sur ses propres côtes pour le plaisir, surtout si fort, surtout si tôt. Mais « repoussé », « contenu » ? C’est une source ennemie qui parle de sa propre défense. Vous demanderiez à un boxeur qui vient de prendre un coup s’il a mal ? Il vous dira que non. La nouvelle, je la garde ; le verdict, je le mets de côté. Et j’attends l’autre cloche.
L’autre cloche, c’est Londres. Vous l’avez eue, finalement ?
En fin de matinée, oui. Et là, le ton n’était pas le même du tout. Un communiqué très court, très sec — le commandement allié, le général Eisenhower, des forces de débarquement engagées sur le nord de la France. C’est tout. Pas de chiffres, pas de tableau, pas de « victoire ». Une dépêche militaire, froide. Et c’est précisément cette froideur qui m’a paru sérieuse. Quand on en rajoute, je me méfie. Quand on dit le minimum, je tends l’oreille. Londres confirmait le fait, sans rien promettre.
Comment fait-on, concrètement, pour écouter la BBC sans se faire prendre ?
On apprend des gestes. Le son au plus bas, presque rien, l’oreille collée au haut-parleur — on lit plus qu’on n’entend, par moments. Volets fermés, on choisit une pièce qui ne donne pas sur le palier. On guette le bruit dans l’escalier. Et on connaît son immeuble : à quelle heure le voisin du dessus rentre, lequel il vaut mieux ne pas avoir au-dessus de soi. Le pire ennemi, ce n’est pas tant la patrouille dans la rue, c’est la cloison mince et le voisin qui en veut à un autre. La dénonciation, voilà ce qui fait peur. On peut être prudent avec l’occupant ; on l’est plus difficilement avec son palier.
Le brouillage gêne-t-il beaucoup l’écoute ?
Énormément. Sur la longueur d’onde de Londres, par moments, c’est un sifflement, un grésillement épais, une espèce de mur sonore qu’on vous jette dessus exprès. Il faut pêcher la voix dedans, attraper trois mots, deviner le reste. On tourne le bouton d’un cheveu, on revient, on attend une accalmie. C’est épuisant. Il y a des jours où l’on n’arrache qu’une phrase sur deux et où l’on reste avec ce demi-renseignement qui tourne dans la tête toute la journée. Aujourd’hui, justement, le brouillage était terrible — comme s’ils savaient que, ce jour-là plus que tout autre, on serait tous penchés sur le poste.
Entre Radio-Paris, Vichy et Londres, comment démêlez-vous le vrai du faux ?
Je ne le démêle pas tout à fait. Je triangule, comme on dit. Radio-Paris, c’est l’occupant : tout ce qui le sert, je le tiens pour suspect ; tout ce qui le gêne et qu’il avoue quand même, ça, ça pèse. Vichy, c’est le maréchal, c’est la discipline, la prudence, « ne bougez pas, acceptez les dispositions de l’armée allemande » — un discours d’ordre. Londres, c’est l’autre camp, qui a ses raisons de gonfler les choses mais qui, ce matin, ne les a pas gonflées. Alors je regarde où les deux récits se rejoignent malgré eux. Là où l’ennemi et l’allié disent la même chose sans le vouloir, il y a une chance que ce soit vrai. Aujourd’hui, ils se rejoignent sur un point : il y a eu, cette nuit, un débarquement sur nos côtes. Sur le reste, ils s’opposent point par point.
Sur quoi, exactement, s’opposent-ils ?
Sur l’essentiel : qui l’emporte. Berlin et Paris disent l’assaut rejeté à la mer ; Londres dit les troupes solidement engagées à terre. Les deux ne peuvent pas être vrais en même temps. Et de ma cuisine, je n’ai aucun moyen de savoir lequel ment, ou s’ils mentent tous les deux un peu. Je n’ai pas de carte, pas de dépêche, pas de fenêtre sur la Manche. J’ai deux voix dans une boîte, et il faut vivre la journée tiraillé entre les deux, sans pouvoir trancher. C’est ça, le plus dur : non pas l’ignorance, mais l’écartèlement.
Et la Normandie ? Cette précision-là, vous y croyez ?
C’est Radio-Paris qui l’a dite, donc je la prends avec des pincettes. La Normandie, peut-être. Mais on parle depuis si longtemps du Pas-de-Calais, c’est le point le plus court, celui qu’on désigne du doigt depuis des mois quand on imagine un débarquement. Alors, est-ce la Normandie pour de bon ? Est-ce un point parmi d’autres, le premier d’une série, ou bien une affaire qui va se jouer ailleurs ? Je n’en sais rien, et je me garde de choisir. Quand l’ennemi vous nomme un endroit, ça peut être qu’il dit vrai, ça peut être autre chose. Je note « Normandie » au crayon, pas à l’encre.
Avez-vous entendu les consignes adressées à la population ?
Oui, et de partout à la fois, ce qui est troublant. De Londres, on nous dit de rester calmes, de ne pas nous soulever trop tôt, d’attendre les instructions, d’agir dans l’ordre. Le général de Gaulle a parlé dans ce sens — combattre, mais en discipline, en se coordonnant, pas dans la pagaille. Et puis Vichy, le maréchal, qui appelle au calme lui aussi mais d’une autre manière : se tenir tranquille, accepter les dispositions de l’armée allemande dans les zones de combat, et cette mise en garde contre de « tragiques représailles ». Deux appels au calme, deux calmes qui n’ont rien à voir. L’un dit : tenez-vous prêts. L’autre dit : ne bougez pas. C’est au fond la même prudence avec des arrière-pensées opposées.
Que faites-vous de cette mise en garde contre les représailles ?
Elle me glace, et elle me fait réfléchir. Le souvenir de ce qui se paie quand on s’agite trop tôt, on l’a tous. On a en tête Dieppe, il y a deux ans, une grande affaire de débarquement qui a tourné court en quelques heures, un échec sanglant. Si l’on bouge et que, derrière, rien ne suit, c’est nous qui resterons, et c’est sur nous que ça retombera. Alors je comprends qu’on dise aux gens d’attendre. Garder la tête froide aujourd’hui, ce n’est pas de la lâcheté, c’est peut-être la seule façon d’être encore là demain. On écoute, on note, on se tait, et on attend la suite. C’est tout ce qu’on peut faire pour l’instant.
Ce soir, qu’allez-vous faire de votre poste ?
Le rallumer. À la nuit, quand le brouillage faiblit parfois un peu, je reprendrai Londres pour le bulletin du soir, voir si le récit a bougé d’un côté ou de l’autre. Et demain, et après-demain, tant qu’on aura du courant. On a vécu si longtemps sur des nouvelles vieilles de plusieurs jours, sur des rumeurs de quartier, qu’aujourd’hui, d’avoir la guerre en direct dans le creux de l’oreille, ça donne presque le vertige. Mais je ne me raconte pas d’histoires. Je sais seulement qu’il s’est passé quelque chose de grand cette nuit. Ce que ça vaudra, où ça mènera, je l’ignore comme tout le monde. Je tourne le bouton, et j’attends.