« Ne vous soulevez pas » : les consignes contradictoires aux Français
Londres, Vichy, le palais de Buckingham : depuis ce matin, plusieurs voix se disputent l'oreille des Français. Toutes appellent au sang-froid, aucune ne dit la même chose. Entre les postes et les avis de l'occupant, la population avance à tâtons.
Jamais peut-être les Français n'auront, en une seule matinée, tendu l'oreille à tant de voix qui se contredisent. Derrière les volets clos, l'aiguille du poste glisse d'une longueur d'onde à l'autre, et chaque station ajoute sa consigne au tumulte : Londres, Vichy, et jusqu'à la voix du roi d'Angleterre. Toutes réclament du calme. Aucune ne s'accorde sur ce qu'il faut faire de ce calme.
Depuis l'aube, le pays sait qu'il se passe quelque chose sur les côtes du nord-ouest. Radio-Paris, dès les premières heures, a parlé d'un débarquement « sur les côtes de Normandie », aussitôt présenté comme contenu. En fin de matinée, un communiqué du commandement allié a confirmé, sans plus, le début d'opérations de grande envergure. Mais à l'intérieur des terres, on n'a pour seul horizon que les ondes, et les ondes, ce matin, parlent en désordre.
Le citoyen qui cherche à comprendre se heurte d'abord à une question sans réponse : à qui obéir ? Et derrière elle, une autre, plus sourde : que risque-t-on à se tromper ?
De Londres : du sang-froid, et surtout pas d'imprudence
Les émissions venues d'outre-Manche, captées dans les conditions que l'on sait, multiplient depuis ce matin les recommandations à la population. La consigne, répétée, tient en quelques mots : garder son calme, ne pas se soulever prématurément, attendre les instructions. Il n'est pas demandé de bouger, mais de se tenir prêt, et de ne rien entreprendre qui ne soit commandé.
Le général de Gaulle, au micro de la radio de Londres, a tenu un propos plus martial. Il a annoncé l'ouverture de ce qu'il a nommé « la bataille suprême » de la France, appelant ses compatriotes à se battre « en bon ordre » — c'est-à-dire, a-t-on compris, en suivant les directives et sans initiative dispersée. Combattre, oui, mais de manière coordonnée et au moment voulu : le mot d'ordre récuse autant l'attentisme que le coup de tête.
Cette insistance sur la discipline n'est pas de pure forme. Chacun, ici, garde en mémoire le raid de Dieppe, voici près de deux ans : une opération sur la côte, un assaut, puis le reflux et les représailles. Le souvenir de cet été de 1942 plane sur les consignes de prudence et donne un sens concret à l'avertissement : ne pas se découvrir trop tôt.
De Vichy : discipline et mise en garde
À midi, la voix du maréchal Pétain s'est fait entendre sur la radio d'État. Le chef de l'État y a, une fois de plus, exhorté les Français à la discipline et au sang-froid, et à ne rien faire qui puisse aggraver leurs souffrances.
Le message invite explicitement la population à accepter les dispositions prises par l'armée allemande dans les zones où des combats se dérouleraient, et met en garde contre tout geste qui appellerait, dit-il, de « tragiques représailles ». Là où Londres demande de se tenir prêt, Vichy demande de ne pas bouger.
Pour le Français ordinaire, l'écart entre les deux appels n'est pas une querelle abstraite. Il se traduit, au coin de chaque rue, par une question pratique et lourde de conséquences : faut-il obéir aux affiches de l'occupant, ou aux voix qui parlent depuis l'autre rive de la Manche ?
De Londres encore : la prière du roi
À ces consignes politiques s'est ajoutée, dans la journée, une voix d'un autre ordre. Le roi George VI s'est adressé à ses peuples pour les appeler à la prière, conviant les fidèles à se tourner vers le Ciel en cette heure incertaine.
Ce registre — l'invocation plutôt que la directive — dit assez l'ampleur de ce qui se joue, et le sentiment, partagé d'un bord à l'autre, qu'on est entré dans une épreuve dont nul ne mesure encore l'issue.
La vie quotidienne sous la contrainte
Tandis que les postes se disputent les consciences, la rue, elle, obéit à d'autres règles, autrement tangibles. Les avis de l'autorité d'occupation, placardés et relayés, rappellent les couvre-feux, les interdictions de circuler, les peines encourues par qui s'en écarte. La consigne du calme, ici, n'est pas seulement un conseil : elle est gardée par des sentinelles et des affiches comminatoires.
On rapporte ici et là des restrictions de déplacement renforcées, des contrôles plus nombreux, une nervosité accrue des patrouilles. Dans les campagnes proches des zones que l'on dit touchées, des familles se demandent s'il faut rester ou partir ; en ville, on fait des provisions par prudence, on évite de sortir sans nécessité. Ces nouvelles circulent de bouche à oreille et restent, à cette heure, impossibles à recouper.
De toutes ces voix, le Français retient surtout ce qu'elles partagent : ne pas s'exposer, ne pas se livrer à des gestes que rien encore ne commande. Pris entre l'appel de Londres à se tenir prêt, l'injonction de Vichy à ne rien tenter et la menace très réelle de l'occupant, il avance comme on marche dans le noir — un pied après l'autre, l'oreille tendue vers le prochain communiqué.