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« Ne vous soulevez pas » : les consignes contradictoires aux Français

Londres, Vichy, le palais de Buckingham : depuis ce matin, plusieurs voix se disputent l'oreille des Français. Toutes appellent au sang-froid, aucune ne dit la même chose. Entre les postes et les avis de l'occupant, la population avance à tâtons.

Henriette Vasseur 6 juin 1944, 13h00 6 min de lecture
Le maréchal Pétain lisant un discours devant un microphone de radiodiffusion.
Auteur anonyme (Keystone-France), « Pétain lisant un discours radiodiffusé » (entre 1940 et 1944) — domaine public (Wikimedia Commons).

Jamais peut-être les Français n'auront, en une seule matinée, tendu l'oreille à tant de voix qui se contredisent. Derrière les volets clos, l'aiguille du poste glisse d'une longueur d'onde à l'autre, et chaque station ajoute sa consigne au tumulte : Londres, Vichy, et jusqu'à la voix du roi d'Angleterre. Toutes réclament du calme. Aucune ne s'accorde sur ce qu'il faut faire de ce calme.

Depuis l'aube, le pays sait qu'il se passe quelque chose sur les côtes du nord-ouest. Radio-Paris, dès les premières heures, a parlé d'un débarquement « sur les côtes de Normandie », aussitôt présenté comme contenu. En fin de matinée, un communiqué du commandement allié a confirmé, sans plus, le début d'opérations de grande envergure. Mais à l'intérieur des terres, on n'a pour seul horizon que les ondes, et les ondes, ce matin, parlent en désordre.

Le citoyen qui cherche à comprendre se heurte d'abord à une question sans réponse : à qui obéir ? Et derrière elle, une autre, plus sourde : que risque-t-on à se tromper ?

De Londres : du sang-froid, et surtout pas d'imprudence

Les émissions venues d'outre-Manche, captées dans les conditions que l'on sait, multiplient depuis ce matin les recommandations à la population. La consigne, répétée, tient en quelques mots : garder son calme, ne pas se soulever prématurément, attendre les instructions. Il n'est pas demandé de bouger, mais de se tenir prêt, et de ne rien entreprendre qui ne soit commandé.

Le général de Gaulle, au micro de la radio de Londres, a tenu un propos plus martial. Il a annoncé l'ouverture de ce qu'il a nommé « la bataille suprême » de la France, appelant ses compatriotes à se battre « en bon ordre » — c'est-à-dire, a-t-on compris, en suivant les directives et sans initiative dispersée. Combattre, oui, mais de manière coordonnée et au moment voulu : le mot d'ordre récuse autant l'attentisme que le coup de tête.

Cette insistance sur la discipline n'est pas de pure forme. Chacun, ici, garde en mémoire le raid de Dieppe, voici près de deux ans : une opération sur la côte, un assaut, puis le reflux et les représailles. Le souvenir de cet été de 1942 plane sur les consignes de prudence et donne un sens concret à l'avertissement : ne pas se découvrir trop tôt.

De Vichy : discipline et mise en garde

À midi, la voix du maréchal Pétain s'est fait entendre sur la radio d'État. Le chef de l'État y a, une fois de plus, exhorté les Français à la discipline et au sang-froid, et à ne rien faire qui puisse aggraver leurs souffrances.

Le message invite explicitement la population à accepter les dispositions prises par l'armée allemande dans les zones où des combats se dérouleraient, et met en garde contre tout geste qui appellerait, dit-il, de « tragiques représailles ». Là où Londres demande de se tenir prêt, Vichy demande de ne pas bouger.

Pour le Français ordinaire, l'écart entre les deux appels n'est pas une querelle abstraite. Il se traduit, au coin de chaque rue, par une question pratique et lourde de conséquences : faut-il obéir aux affiches de l'occupant, ou aux voix qui parlent depuis l'autre rive de la Manche ?

De Londres encore : la prière du roi

À ces consignes politiques s'est ajoutée, dans la journée, une voix d'un autre ordre. Le roi George VI s'est adressé à ses peuples pour les appeler à la prière, conviant les fidèles à se tourner vers le Ciel en cette heure incertaine.

Ce registre — l'invocation plutôt que la directive — dit assez l'ampleur de ce qui se joue, et le sentiment, partagé d'un bord à l'autre, qu'on est entré dans une épreuve dont nul ne mesure encore l'issue.

La vie quotidienne sous la contrainte

Tandis que les postes se disputent les consciences, la rue, elle, obéit à d'autres règles, autrement tangibles. Les avis de l'autorité d'occupation, placardés et relayés, rappellent les couvre-feux, les interdictions de circuler, les peines encourues par qui s'en écarte. La consigne du calme, ici, n'est pas seulement un conseil : elle est gardée par des sentinelles et des affiches comminatoires.

On rapporte ici et là des restrictions de déplacement renforcées, des contrôles plus nombreux, une nervosité accrue des patrouilles. Dans les campagnes proches des zones que l'on dit touchées, des familles se demandent s'il faut rester ou partir ; en ville, on fait des provisions par prudence, on évite de sortir sans nécessité. Ces nouvelles circulent de bouche à oreille et restent, à cette heure, impossibles à recouper.

De toutes ces voix, le Français retient surtout ce qu'elles partagent : ne pas s'exposer, ne pas se livrer à des gestes que rien encore ne commande. Pris entre l'appel de Londres à se tenir prêt, l'injonction de Vichy à ne rien tenter et la menace très réelle de l'occupant, il avance comme on marche dans le noir — un pied après l'autre, l'oreille tendue vers le prochain communiqué.

Le contexte

Depuis le tout début de la matinée, la population a entendu plusieurs annonces successives : Radio-Paris, contrôlée par l'occupant, évoquant un débarquement en Normandie « contenu » ; puis, en fin de matinée, un communiqué allié confirmant sobrement le début d'opérations de grande envergure dans le nord de la France.

Le raid de Dieppe, en août 1942 — un débarquement allié sur la côte normande soldé par un échec sanglant et de lourdes représailles —, reste dans toutes les mémoires et nourrit la prudence des consignes actuelles.

Le maréchal Pétain comme le général de Gaulle s'adressent régulièrement aux Français par la radio depuis plusieurs années ; c'est la première fois, toutefois, que leurs appels se croisent autour d'un même événement en cours, et l'écart entre eux n'a jamais paru aussi net.

État des informations

Cette édition s'en tient à ce qui était connaissable à Paris ce 6 juin et ne préjuge en rien de la tournure des événements ; les propos prêtés aux différentes radios sont restitués d'après ce qui a pu en être capté et entendu dans la journée.

Ce que l’on sait

  • Des opérations de grande envergure ont débuté ce matin sur les côtes du nord-ouest de la France, confirmées en fin de matinée par un communiqué du commandement allié.
  • Des consignes de calme et de prudence ont été diffusées depuis Londres à la population française, lui demandant de ne pas se soulever prématurément et d'attendre les instructions.
  • Le général de Gaulle s'est adressé aux Français au micro de la radio de Londres, appelant au combat « en bon ordre » et au respect des directives.
  • Le maréchal Pétain a pris la parole à la mi-journée sur la radio d'État pour appeler à la discipline, demander d'accepter les dispositions de l'armée allemande dans les zones de combat et mettre en garde contre des représailles.
  • Le roi George VI a invité ses peuples à la prière.

Ce que l’on ignore

  • On ignore quelle ampleur ont réellement ces opérations, et même s'il s'agit de l'effort principal ou d'une manœuvre parmi d'autres.
  • On ne sait pas combien de temps ces consignes resteront en vigueur, ni quelles « instructions » Londres entend donner par la suite à la population.
  • L'heure exacte de chacune des allocutions n'a pu être établie avec certitude depuis Paris ; on s'en tient à « ce matin », « à la mi-journée », « dans la journée ».
  • Nul ne peut dire, à cette heure, quel comportement protégera le mieux les populations des zones concernées.

Sources historiques utilisées

primary

Discours radiodiffusé, Londres, 6 juin 1944

Charles de Gaulle · 1944

Texte du discours de De Gaulle à la radio de Londres le 6 juin 1944 (« la bataille suprême », combattre « en bon ordre ») — fonds de la Fondation Charles de Gaulle.

secondary

Le message du maréchal Pétain le 6 juin 1944

1944

Analyse du message diffusé sur la radio d'État à la mi-journée du 6 juin : appel à la discipline, acceptation des dispositions allemandes dans les zones de combat, mise en garde contre les représailles.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » de cet article imitent la prose d'un quotidien français du moment, sous occupation et sous censure ; elles ne reflètent que ce qui pouvait être capté et compris à Paris dans la journée du 6 juin 1944.

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