← Retour à l’édition Analyse

Pourquoi la Normandie — et est-ce vraiment là que tout se joue ?

Si les nouvelles venues du nord-ouest se confirment, c’est sur les plages normandes que l’assaut aurait porté. Reste à comprendre pourquoi cette côte plutôt qu’une autre — et à se garder d’une certitude trop vite acquise : nul ne sait encore si l’on tient là le grand coup attendu, ou seulement un coup destiné à fixer le regard pendant qu’on frappe ailleurs.

Henri Vaucresson 6 juin 1944, 16h30 8 min de lecture

Depuis l’aube, un nom revient : la Normandie. La radio de Paris l’a prononcé ce matin pour annoncer un débarquement qu’elle disait aussitôt contenu ; le communiqué allié de fin de matinée a parlé, lui, du « nord de la France », sans préciser davantage. Entre ces deux sources que tout oppose, le lecteur cherche un point d’appui. Tâchons d’en fournir un, non pas en devinant l’issue — personne ne le peut —, mais en relisant la carte.

Car la question n’est pas seulement « où ? ». Elle est aussi « pourquoi là ? », et, plus inquiétante encore, « est-ce bien là que se joue la partie ? ». Un état-major qui prépare la plus grande traversée de l’Histoire ne choisit pas une côte au hasard ; il pèse les distances, les ports, le ciel, les marées. Mais le même état-major sait aussi qu’une attaque bruyante en un point peut n’avoir d’autre but que de retenir les réserves loin du point décisif. Nous avancerons donc par hypothèses, en les laissant ouvertes.

Nous écrivons ces lignes sans aucune source militaire de première main, à partir de ce que la géographie et le bon sens autorisent. Le lecteur voudra bien y voir des questions plus que des réponses.

L’argument de la distance : le Pas-de-Calais, ce voisin trop évident

Que l’on prenne une carte du détroit : entre Douvres et le cap Gris-Nez, à peine plus de trente kilomètres de mer. C’est le passage le plus court entre l’Angleterre et le continent, celui que l’on traverse par beau temps à la vue de l’autre rive. Pour une armée qui doit transporter hommes, blindés, vivres et munitions, et les ravitailler sans relâche, cette brièveté est un trésor : moins de mer à franchir, c’est moins de temps offert à l’adversaire pour frapper le convoi, et des rotations plus rapides.

À cette proximité s’ajoute un autre avantage, capital : la couverture aérienne. Un avion de chasse n’a qu’un rayon d’action limité ; plus la côte visée est proche des terrains anglais, plus longtemps les appareils peuvent demeurer au-dessus de la tête des troupes pour les protéger. Au-dessus du Pas-de-Calais, les chasseurs partis du sud-est de l’Angleterre tiendraient l’air sans peine. Plus on descend vers l’ouest, vers la Seine, vers le Cotentin, plus cette protection se fait courte et chère à entretenir.

Tout, sur le papier, désignait donc le Pas-de-Calais. C’est si vrai que l’occupant lui-même paraît l’avoir cru : c’est là, dit-on, que les défenses du « Mur de l’Atlantique » sont réputées les plus denses, les batteries les plus lourdes, les divisions les mieux tenues en réserve. Et c’est précisément ce qui doit nous rendre prudents.

L’argument inverse : frapper là où l’on n’est pas attendu

Car le raisonnement le plus évident est aussi celui que l’adversaire a fait. Si chacun, des deux côtés de la Manche, juge le détroit le plus probable, alors le détroit est aussi le plus défendu — et donc, peut-être, le moins choisi. Débarquer en face des canons les plus nombreux serait courir au massacre. La mémoire de Dieppe, en août 1942, est dans tous les esprits : un coup de main sur un port fortement tenu, et des pertes effroyables en quelques heures. La leçon, si leçon il y a, serait d’éviter le point fort.

La côte normande, plus à l’ouest, offre alors d’autres atouts. Ses longues plages basses, ouvertes, permettent de mettre à terre des hommes sur un large front, là où une côte de falaises ou un port verrouillé interdit tout débordement. La baie de Seine est plus abritée des coups de vent dominants. Et surtout, l’assaillant y serait moins attendu : la surprise, dans une telle entreprise, vaut des divisions.

Reste le prix à payer. Plus loin de l’Angleterre, c’est une mer plus longue à franchir, des chasseurs qui ne tiendront l’air qu’un temps compté, des convois plus exposés. C’est l’échange permanent de toute opération de ce genre : ce que l’on gagne en surprise, on le perd en commodité. Que l’un des deux camps ait tranché cet échange, nous l’ignorons.

La question des ports : on ne nourrit pas une armée par la plage

Il est un point que tout examen sérieux ne peut éluder : une armée moderne se ravitaille par tonnes, chaque jour, et la plage nue ne suffit pas à décharger un tel flot. Il faut des quais, des grues, des bassins — il faut un port. Or la côte normande n’en compte qu’un de quelque importance à portée immédiate, Cherbourg, à la pointe du Cotentin, et l’occupant l’a fortifié à l’extrême.

Cette nécessité du port pourrait, au contraire, parler en faveur du Pas-de-Calais et de ses installations, ou de la basse Seine. Comment une armée engagée sur les plages normandes compterait-elle se ravitailler durablement sans s’emparer vite d’un grand port en état ? La question reste pour nous entière. On imagine mal qu’un commandement averti l’ait laissée sans réponse ; mais quelle réponse, nul ne saurait le dire de Paris ce soir.

Cherbourg, justement, devient dès lors un nom à surveiller. Si l’effort principal porte sur la Normandie, c’est vers cette pointe que devrait se tourner la poussée des prochains jours. Si rien de tel ne se dessine, on pourra légitimement se demander si la Normandie n’était qu’un acte d’une pièce dont le centre est ailleurs.

Le doute qu’il faut tenir : opération principale, ou diversion ?

Voilà où le raisonnement bute, et où il faut avoir le courage de s’arrêter. Tout ce qui précède peut se lire dans les deux sens. La Normandie peut être le grand coup, choisi précisément parce qu’on l’y attendait moins. Elle peut aussi n’être qu’un coup de boutoir spectaculaire, jeté pour attirer les réserves et dégarnir un autre secteur — le Pas-de-Calais, ou quelque autre rivage — où tomberait alors le vrai poids de l’assaut, demain ou dans dix jours.

L’Histoire des guerres est pleine de feintes où l’attaquant sacrifie une force pour égarer la défense. Rien, à cette heure, ne permet de dire de quel côté nous sommes. Les deux radios qui nous parviennent — l’une qui crie la victoire, l’autre qui annonce l’assaut maîtrisé — ne nous aident en rien : ce sont des voix de combattants, non de témoins.

Notre conseil, si conseil il faut donner, tient en un mot : patience. Les jours qui viennent diront si l’effort normand s’épaissit, gagne du terrain, marche sur un port — auquel cas il faudra le tenir pour sérieux —, ou s’il reste sans lendemain pendant qu’ailleurs le ciel s’embrase. D’ici là, se persuader que « tout se joue en Normandie » serait aussi imprudent que d’en jurer le contraire. On observe, on doute, on note. Le reste appartient au temps.

Le contexte

Le « Mur de l’Atlantique » désigne le système de fortifications côtières édifié par l’occupant le long des côtes de l’Ouest, de la Norvège à la frontière espagnole ; il est réputé inégalement achevé, plus dense en certains secteurs qu’en d’autres.

En août 1942, un raid allié de grande ampleur sur le port de Dieppe s’était soldé par un échec sanglant en quelques heures ; il pèse sur toute réflexion concernant un assaut contre une côte fortifiée.

La portée des avions de chasse de l’époque, limitée, fait de la proximité des terrains anglais un facteur décisif pour protéger des troupes débarquées.

État des informations

Cette analyse s’en tient à ce qui est raisonnable d’avancer le 6 juin au soir, à partir de la seule géographie et des nouvelles contradictoires reçues à Paris. Elle ne prétend trancher ni la nature de l’opération ni son issue, et ne dispose d’aucune source militaire de première main.

Ce que l’on sait

  • Le détroit du Pas-de-Calais est le passage le plus court entre l’Angleterre et le continent.
  • Une armée débarquée doit, pour durer, s’assurer rapidement d’un port en état de fonctionner.
  • La couverture des chasseurs est d’autant plus longue que la côte visée est proche des bases anglaises.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si l’action signalée en Normandie constitue l’effort principal ou une opération destinée à fixer les forces adverses ailleurs.
  • On ignore l’ampleur réelle des moyens engagés et l’étendue exacte du front d’assaut.
  • On ignore comment un assaut porté sur les plages normandes compterait se ravitailler en attendant la prise d’un grand port.
  • On ignore si d’autres points de la côte seront attaqués dans les jours qui viennent.

Sources historiques utilisées

secondary

Débarquement de Normandie — Wikipédia

Cadre général de l’opération : côtes visées, contraintes de distance, de ports et de couverture aérienne. Consulté pour recouper la géographie de l’assaut.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les raisonnements et formulations à chaud de cette analyse imitent une chronique de presse du 6 juin 1944 ; ils n’engagent que la fiction éditoriale du site et ne révèlent rien de la suite des événements.

Articles liés