À Nantes, on négocie une paix de religion
La cour est en Bretagne. Autour du roi, des députés des réformés et ses conseillers arrêtent, article après article, un édit de pacification dont nul ne connaît encore la teneur définitive.
Depuis quelques semaines, la cour tient ses quartiers à Nantes, et l’on n’y parle que d’une chose : l’édit de pacification que le roi veut donner à ceux de la religion. Le texte n’est pas arrêté. On en discute encore les articles, l’un après l’autre, entre les gens du roi et les députés des Églises réformées venus le presser d’aboutir. Nul, à cette heure, ne peut dire ce que contiendra le règlement final ni le jour où il sera scellé.
Henri est en Bretagne parce qu’il vient d’y réduire la dernière province qui lui tenait tête. Le duc de Mercœur, gouverneur du pays, gendre pressenti du roi par le mariage projeté de sa fille avec César, s’est soumis en personne le mois dernier et a prêté serment. La guerre des ligueurs s’achève donc ici, dans l’Ouest, au moment même où se plaide la question religieuse. Les deux affaires se tiennent : le roi ne veut pas quitter la Bretagne apaisée sans emporter aussi un accord avec les protestants.
Ceux de la religion ne se présentent pas les mains vides. Leur assemblée générale, tenue l’an passé à Châtellerault, a nommé des députés chargés de porter leurs demandes et de ne rien céder sans garanties. Ils réclament la liberté de servir Dieu à leur façon là où ils le font déjà, l’accès aux charges et aux justices sans qu’on les inquiète pour leur foi, et surtout des places tenues par leurs gens, avec garnison, où ils puissent se savoir en sûreté. Le mot de méfiance revient dans toutes les bouches : on a trop vu de papiers signés puis déchirés.
Car ce serait, si l’on aboutit, la neuvième fois que l’on tente de refermer par un édit la plaie ouverte depuis près de quarante ans. Huit paix ont déjà été jurées — Amboise, Saint-Germain, Beaulieu, Poitiers et les autres — et huit fois la guerre a repris. Chacun ici garde en mémoire ces édits promis solennellement, enregistrés à grand-peine, et rompus dès que le rapport des forces changeait. Nul ne s’avance donc à promettre que celui-ci tiendra mieux que les précédents.
Qui parle, et pour qui
Du côté du roi, ce sont ses conseillers et ses secrétaires qui tiennent la plume et arrêtent les formules. On y voit à l’œuvre Pierre Forget de Fresnes, secrétaire d’État, chargé de coucher les articles dans une langue qui puisse être reçue des deux bords. Autour de lui gravitent des serviteurs du roi acquis à la religion réformée, tel M. de Mornay, qui plaide de longue date pour un règlement stable et sert d’intermédiaire naturel entre la cour et les Églises.
La difficulté n’est pas mince. Il faut un texte que les catholiques du royaume — et d’abord les cours souveraines qui devront le vérifier — puissent souffrir, et qui contente pourtant assez les réformés pour qu’ils déposent les armes. Chaque article se pèse à cette double aune. Ce que l’un tient pour une juste sûreté, l’autre le dénonce comme un État dans l’État. On avance donc lentement, mot à mot.
Ce qui reste à trancher
Plusieurs points demeurent en suspens. L’exercice public du culte réformé : jusqu’où l’étendre, dans quelles villes le permettre, lesquelles en excepter ? Les places que les protestants tiendraient pour leur garde : combien, pour combien de temps, à la charge de qui pour l’entretien des garnisons ? Les charges et les justices : à quelles conditions ceux de la religion y seront-ils admis sans qu’on leur cherche querelle sur leur foi ? Sur chacune de ces questions, les avis courent, mais rien n’est encore scellé.
Restera, l’édit une fois donné, à le faire vérifier et enregistrer par les parlements. Nul n’ignore ici que c’est là que se joue le sort d’un édit : un texte que les cours souveraines refusent d’enregistrer demeure lettre morte. Or l’humeur des magistrats, à Paris comme en province, est connue pour être rétive à ce genre de concessions. Cette épreuve-là est encore devant, et personne, à Nantes, ne la tient pour gagnée.