Le dernier chef ligueur ploie le genou en Bretagne
Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne et dernier des chefs de la Ligue encore en armes, s'est soumis au roi. Le traité passé à Angers le mois dernier a été scellé peu après par une soumission en personne, à Briollay, où le duc s'est jeté aux pieds d'Henri IV et lui a prêté serment. La Ligue perd sa dernière province ; le roi tient aujourd'hui Nantes.
Le duc de Mercœur s'est rendu. Celui qui, seul parmi les grands, tenait encore une province au nom de la Ligue a passé accord avec le roi, puis est venu lui faire sa soumission de sa personne. Avec lui tombe la dernière armée qui, dans le royaume, se disait de l'union catholique et refusait d'obéir à Henri de Bourbon. Le roi est aujourd'hui à Nantes, dans la ville même que le duc gouvernait.
Voici près de neuf ans que dure cette guerre où les sujets d'un même royaume se font la guerre pour la religion et pour la couronne. Les autres chefs du parti ont plié l'un après l'autre : le duc de Mayenne le premier, voici deux ans, puis les villes et les gouverneurs. Il ne restait que la Bretagne, tenue par le duc de Mercœur, appuyée par les garnisons et les vaisseaux d'Espagne. C'est cette dernière poche qui vient de se refermer.
Nous rapportons ici ce que nous avons recueilli auprès de ceux qui suivent la cour et de gens venus d'Angers. Le détail de l'accord n'est pas tout connu, et l'on en dit des choses diverses, que nous distinguons de ce qui est tenu pour assuré.
L'accord d'Angers, puis le serment à Briollay
Le roi, ayant pacifié une partie du royaume, avait tourné ses forces vers la Bretagne, la seule province qui lui tînt encore tête. Plutôt que de la réduire par les armes ville après ville, il a préféré traiter. Un accord a été arrêté à Angers le mois dernier, où furent réglées les conditions de la soumission du duc.
L'accord ne fut pas seulement écrit. Peu après, le duc de Mercœur est venu au-devant du roi, à Briollay, près d'Angers, et là s'est soumis de sa personne. Ceux qui étaient présents rapportent qu'il se jeta aux pieds du roi et lui prêta serment de fidélité. Le roi l'a relevé et reçu en grâce. C'est le geste qui scelle la chose : non plus un traité entre partis, mais un sujet qui reconnaît son maître.
Le duc était de grande maison, de la maison de Lorraine, et allié par sa femme aux plus grands du royaume. Sa soumission n'est pas celle d'un capitaine ordinaire ; elle emporte avec elle la province qu'il gouvernait et les places qu'il tenait.
Le prix de la paix : argent et mariage
On ne se soumet pas les mains vides, et l'on dit que le duc n'a pas cédé sans y trouver son compte. Le bruit court qu'il aurait reçu, pour prix de sa reddition et des places rendues, une somme considérable — plus de quatre millions de livres, à ce que l'on répète. Nous donnons ce chiffre pour ce qu'il vaut : c'est le nombre que l'on redit, non un compte que nous ayons vu arrêté, et de tels comptes enflent souvent de bouche en bouche.
À l'argent s'ajoute une alliance. On tient pour arrêté un projet de mariage entre la fille du duc, Françoise, encore enfant, et César, fils du roi que Sa Majesté a fait légitimer. Par ce lien, le roi attache à sa maison les biens et le rang de la maison de Mercœur, et le duc s'assure que sa fille entrera dans le sang de France. Les deux parties y trouvent leur avantage, et c'est pourquoi on tient l'affaire pour ferme, quoique le mariage lui-même ne se puisse faire avant des années, l'un et l'autre enfants étant en bas âge.
On observera qu'ainsi le roi ne châtie pas le dernier de ses adversaires : il l'achète et l'allie. Telle est sa manière depuis qu'il ramène à lui les grands du parti contraire, préférant la dépense et l'accord au fer.
La Ligue sans place forte, mais la partie non close
Avec la Bretagne se rend la dernière province où la Ligue commandait. Le parti qui, depuis la mort du feu roi Henri, refusait Henri de Bourbon pour n'être pas de leur religion, n'a plus ni chef en armes ni terre à lui. Ceux qui le composaient sont rentrés dans l'obéissance, par accord ou par lassitude.
Reste que la présence des Espagnols en Bretagne, qui soutenaient le duc et occupaient quelques places sur la côte, n'est pas par là même effacée. Le roi a affaire au roi d'Espagne autant qu'à ses propres sujets, et l'on parle de pourparlers de paix ouverts d'un autre côté. Ce qu'il adviendra de ces garnisons étrangères, on ne le sait pas encore de source sûre.
Enfin, nul ici ne dira que tout est fini pour l'avoir vu commencer. La Ligue s'est déjà relevée plus d'une fois de ses défaites, et un parti défait n'est pas un parti mort. Que la soumission du duc soit sincère et durable, ou qu'elle couve d'autres desseins, c'est ce que le temps montrera et que nous ne saurions trancher aujourd'hui.