Le roi signe à Nantes un édit de pacification
En sa ville de Nantes, où il est venu réduire la dernière poche de la Ligue, le roi Henri, quatrième du nom, a signé ce jour un édit qui règle le fait de la religion dans tout le royaume. Il accorde à ceux de la religion réformée la liberté de conscience partout, un exercice de leur culte encadré et limité à certains lieux, et une part des charges et des droits communs. Deux brevets l'accompagnent, qui promettent garnisons et places de sûreté pour huit ans. C'est le neuvième accord de ce genre depuis le commencement des troubles.
Le roi a signé. Ce jour, à Nantes, où la cour se tient depuis qu'il a réduit la Bretagne, Henri IV a donné son édit sur le fait de la religion. Il y règle ce qui, depuis trente-six ans, a mis le royaume à feu : la place que doivent tenir, dans un État catholique, ceux qui suivent la religion réformée. L'intitulé ne porte que le mois, « avril mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit », sans le jour.
Nous rapportons ici ce que nous avons pu apprendre de la teneur de l'édit, par ceux qui approchent le conseil et par les copies qui commencent à courir. Le texte est long et se compose de plusieurs pièces ; nous en donnons la substance telle qu'on nous la redit, sans prétendre en avoir lu chaque article.
Il faut le dire d'entrée : ce n'est pas la première fois qu'un roi arrête par édit le fait de la religion. Depuis les premiers troubles, on en compte plusieurs, faits puis rompus. Celui-ci vient après beaucoup d'autres, et nul, à Nantes, ne se hâte de dire s'il sera mieux gardé que les précédents.
Ce que l’édit accorde
Le premier point, et le plus large, est la liberté de conscience. L'édit porte que nul ne sera recherché ni inquiété pour le fait de sa religion, par tout le royaume et pays de l'obéissance du roi. On peut donc, en tout lieu, tenir la foi réformée sans en être poursuivi.
Il en va autrement de l'exercice public du culte, c'est-à-dire du prêche et de l'assemblée. Là, l'édit ne donne pas partout : il permet le culte réformé aux lieux où il se faisait déjà les années passées, dans les terres des seigneurs hauts-justiciers, et en deux localités par bailliage. Ailleurs, il ne l'autorise pas. Il le défend expressément dans Paris et en plusieurs grandes villes, comme Rouen, Dijon, Toulouse et Lyon.
L'édit ouvre encore à ceux de la religion l'accès des charges et offices, l'entrée des universités, écoles et hôpitaux, sans qu'on les en puisse écarter pour leur foi. Pour les procès où se mêlent gens des deux religions, il est prévu des chambres de justice composées par moitié de conseillers de l'une et de l'autre. Le roi et l'État demeurent catholiques ; c'est dans cet État que l'édit fait une place réglée aux réformés.
Un texte à plusieurs pièces
Ce qu'on nomme l'édit n'est pas un seul écrit. Il y a d'abord l'édit proprement dit, un long corps d'articles — on nous en dit plus de quatre-vingt-dix — qui forme la loi générale et sera présenté aux parlements pour être vérifié.
Il y a ensuite une seconde suite d'articles, dits particuliers, plus nombreux encore, qui précisent le détail de l'application, lieu par lieu et cas par cas. Ceux-là ne sont pas destinés à la même publicité que le corps principal ; on les tient plus discrets.
Il y a enfin deux brevets, signés de la main du roi, l'un ces derniers jours, l'autre de ce jour même. Ce sont des lettres de grâce et de promesse, non des articles de loi : par elles le roi s'engage sur les garanties matérielles — l'entretien des ministres et des garnisons, la garde de certaines places. On distingue donc trois choses : l'édit qui fera loi, les articles particuliers qui le règlent, et les brevets qui promettent.
Les garanties : garnisons et places de sûreté
Le point qui, ici, retient le plus l'attention est celui des places de sûreté. Par brevet, le roi laisse à ceux de la religion la garde d'un certain nombre de villes et de châteaux qu'ils tiennent, avec leurs garnisons entretenues aux frais du roi, et cela pour un terme de huit années.
Combien de places au juste ? On nous en donne des comptes qui ne s'accordent pas. Les uns parlent d'une cinquantaine de places tenues en garde, les autres y joignent quantité de lieux de refuge et les maisons des seigneurs justiciers, ce qui monte le nombre bien plus haut. Nous nous gardons d'arrêter un chiffre : disons qu'il s'agit de plusieurs dizaines de places fortes, outre les refuges, pour un temps limité.
Le roi promet aussi de pourvoir à l'entretien des ministres de la religion réformée par un subside pris sur ses deniers. Aux réformés, ces garanties valent assurance que l'édit ne restera pas lettre morte ; à d'autres, elles paraissent un État dans l'État, des villes armées laissées à un parti. Le débat est vif et il ne fait que commencer.
Un accord signé, non encore vérifié
Que le roi ait signé ne fait pas encore de l'édit une loi tenue partout. Pour être exécuté, il doit être présenté aux parlements du royaume, qui le vérifient et l'enregistrent. Cette vérification n'est pas faite, et l'on ne sait, à cette heure, comment les cours souveraines la recevront. Plus d'un magistrat, plus d'un prélat regardent d'un mauvais œil qu'on accorde tant à ceux de la religion.
Du côté catholique, beaucoup tiennent qu'on a trop donné. Du côté réformé, les uns se disent satisfaits d'un exercice enfin garanti, les autres se plaignent que le culte soit refusé dans Paris et les grandes villes, et que l'égalité promise demeure partielle. Le texte officiel nomme leur foi « la Religion Prétendue Réformée » ; c'est le mot de l'administration du roi, non le nôtre — nous disons, comme chacun ici, les protestants ou ceux de la religion.
Reste enfin l'affaire d'Espagne. Le roi, ayant pacifié le dedans, tourne les yeux vers le dehors : on tient à Nantes que la paix avec le roi d'Espagne se traite et pourrait se conclure sous peu. De l'un et de l'autre côté, tout est encore à voir. On a signé un accord ; on n'a pas fini une guerre.