Ulia, Corduba : la campagne d’hiver des sièges
Depuis son arrivée en Bétique, César ne livre pas de bataille rangée : il court d’une place à l’autre. Il a dégagé Ulia, restée fidèle et serrée de près par Cnaeus ; il tient à présent Corduba sous ses coups, sans l’emporter. L’hiver se passe en manœuvres et en coups de main, et nul ne sait si l’ennemi finira par accepter le choc en pleine campagne.
La guerre d’Hispanie n’a pas encore eu son grand jour de bataille. Depuis que César a paru en Bétique, au terme d’une marche qu’on dit menée à un train inouï, la campagne se déroule d’une place forte à l’autre : on assiège, on dégage, on manœuvre, on se dérobe. Les deux armées se cherchent sans vraiment se joindre, et c’est la possession des villes, non le sort d’un choc frontal, qui rythme l’hiver.
À son arrivée, le proconsul a trouvé l’une de ses rares fidélités locales en péril. Ulia, cité qui n’avait pas suivi le soulèvement, était serrée depuis des mois par l’armée de Cnaeus Pompée le Jeune. César a fait de son secours sa première affaire ; il a réussi à l’en dégager. Puis il s’est retourné contre Corduba, la grande ville de la province, tenue pour l’ennemi. Là, l’affaire traîne : il presse la place sans parvenir à la réduire.
Ce que l’on peut dire à cette heure tient en peu de mots. La guerre est une guerre de places, elle use les deux camps, et personne, dans les lignes, ne se hasarde à dire quand — ni même si — Cnaeus Pompée consentira à descendre en plaine pour une bataille rangée. Le reste, les détails de tel assaut ou de tel chiffre, court de bouche en bouche et demande prudence.
Ulia dégagée
Ulia est de ces villes qui coûtent cher à défendre une cause. Restée du côté de César quand la province basculait, elle a payé sa fidélité d’un long siège : Cnaeus Pompée en personne, dit-on, s’était employé à la réduire, et l’étau durait depuis des mois quand le proconsul a paru en Bétique. Pour une place ainsi tenue, l’arrivée de César changeait tout — encore fallait-il l’en avertir et lui faire passer du secours à travers les lignes ennemies.
On rapporte que la chose se fit par ruse et à la faveur du mauvais temps. Un officier connu des Uliens et du pays, envoyé avec une poignée de cohortes, serait arrivé de nuit sous l’orage et aurait fait glisser ses hommes entre les postes pompéiens, les sentinelles ne reconnaissant pas dans l’obscurité et sous la pluie les enseignes qui passaient. La garnison ainsi renforcée, la ville a tenu, et l’approche du gros de l’armée a achevé de desserrer l’étreinte. Nous donnons le détail de cette entrée nocturne pour ce qu’il vaut : un récit de camp, que le continuateur de César est seul à rapporter avec cette précision.
Ce qui est sûr, c’est le résultat : Ulia est dégagée, et Cnaeus a dû lever le siège d’une place qu’il tenait presque. Le premier acte de la campagne tourne ainsi à l’avantage de César, sans qu’une bataille ait été livrée.
Corduba, que l’on presse sans la prendre
D’Ulia, César s’est porté sur Corduba, la ville maîtresse de la Bétique, dont la possession pèse lourd pour qui veut tenir la province. La place est aux mains de l’ennemi ; on dit qu’un des fils de Pompée, le cadet Sextus, y commande. Le proconsul l’a investie et cherche à l’emporter, coupant les abords, poussant ses ouvrages contre les murs, portant la guerre jusque sous les remparts.
Mais Corduba n’est pas Ulia. La ville est forte, sa garnison résolue, et l’on assure que des renforts y sont entrés. On rapporte des affaires de nuit autour d’un pont et des abords du fleuve, des coups de main de part et d’autre, sans que rien de décisif en sorte. À l’heure où nous écrivons, la place tient. Le succès de César, ici, reste mince : il tient l’ennemi en haleine, il ne le réduit pas.
Cette résistance a un effet qui dépasse la ville elle-même. Tant que Corduba oblige César à s’attarder, elle fixe son armée et lui interdit d’aller chercher ailleurs la décision. C’est peut-être là le calcul du camp d’en face : refuser le grand choc, laisser les murs et l’hiver faire l’ouvrage, et user un adversaire qui doit, lui, en finir vite.
Une guerre de places qui use les deux camps
À prendre du recul sur ces semaines, un trait s’impose : cette guerre est d’abord une guerre de sièges. On se dispute les villes une à une — Ulia dégagée, Corduba investie, et l’on parle déjà d’autres places que l’un ou l’autre camp voudrait tenir. Les armées se déplacent en fonction d’elles, campent devant elles, s’épuisent à les prendre ou à les garder. La bataille rangée, celle qui déciderait d’un coup, se dérobe.
Cette manière de faire n’épargne personne. Elle coûte à César, contraint d’assiéger en pays d’hiver, loin de tout, avec une armée qu’on dit moins nombreuse que celle d’en face. Elle coûte aussi aux Pompéiens, qui doivent défendre chaque point à la fois et voient déjà, avec Ulia, qu’une place peut leur échapper. Les désertions, dit-on, commencent à travailler certaines garnisons ; nous y reviendrons quand la chose sera avérée.
Reste la question que nul ne tranche : jusqu’à quand cette guerre de places durera-t-elle, et débouchera-t-elle sur le choc que César, semble-t-il, recherche ? Cnaeus Pompée dispose d’une armée nombreuse ; on ignore s’il la risquera en bataille ou s’il s’en tiendra aux murs et à la temporisation. Nous rapportons ce que l’on voit devant les places et ce que l’on en dit au camp, sans confondre les deux, et sans préjuger de ce que l’hiver réserve.