Labienus, le transfuge revenu d’Afrique
Il fut dix ans durant le premier des lieutenants de César en Gaule. Passé à Pompée au début de la guerre civile, présent à Pharsale, échappé du désastre d’Afrique, il se retrouve aujourd’hui en Bétique aux côtés des fils de Pompée. Portrait de l’homme qui connaît César mieux que personne — et qui le combat sans relâche.
Dans le camp pompéien d’Hispanie ultérieure, un nom revient plus que les autres à la bouche des soldats et des officiers : Titus Labienus. Ce n’est pas un fils de Pompée, ce n’est pas un enfant du pays. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, vétéran de toutes les guerres de sa génération, qui a déjà tout perdu deux fois — devant Dyrrachium puis en Thessalie avec Pompée, l’an d’après en Afrique avec Scipion — et qui recommence ici, une troisième fois, à ranger des légions contre César. Sa seule présence dit l’acharnement de cette cause.
Car Labienus ne fut pas toujours l’ennemi. Il fut, dix ans durant, le bras droit de César en Gaule, son légat le plus sûr, l’homme à qui l’on confiait l’armée quand le proconsul s’absentait. Puis, au commencement de la guerre civile, il a quitté ce chef auquel son nom paraissait soudé pour rejoindre Pompée. De toutes les défections de cette guerre entre Romains, la sienne reste la plus lourde, et la plus commentée.
Le comprendre, c’est mesurer ce qui pousse un homme à combattre, année après année, celui qui fit sa grandeur. On rapporte beaucoup de choses sur ses raisons ; nous les rapportons pour ce qu’elles valent, sans prétendre lire dans le cœur d’un homme que César, mieux que quiconque, aura connu.
Dix ans de Gaule, puis la rupture
Labienus est né voici près d’un demi-siècle dans le Picénum, cette contrée de l’Adriatique qui est aussi le pays des Pompée : c’est là que la maison du Grand tient de longue date sa clientèle et ses fidélités. On n’oublie pas, au camp, que Labienus et les Pompée sont enfants de la même terre. Sa carrière, pourtant, l’avait d’abord porté du côté des amis de César : tribun de la plèbe voici une vingtaine d’années, il s’était fait le porte-parole du parti populaire avant de suivre César au-delà des Alpes.
Vint la Gaule, et dix années où il fut, dans les Commentaires que César fit connaître à Rome, le seul légat nommé avec constance. On lui prête la victoire sur les Trévires, l’expédition contre Lutèce chez les Parisii, la déroute des Gaulois soulevés à l’année du grand embrasement. Cavalier habile, meneur d’hommes rude, il passait pour le second de César sans retour possible.
Il n’en fut rien. Lorsque, la guerre civile ouverte, César passa en armes vers l’Italie, Labienus ne le suivit pas : il gagna le camp de Pompée, emmenant avec lui, dit-on, des cavaliers formés à la guerre sous César même. Il n’avait pas fui un vaincu ; il avait quitté César au faîte de sa fortune, et ce choix-là ne s’explique pas par la seule peur.
Pharsale, l’Afrique, l’Hispanie : trois fois recommencer
À Pharsale, en Thessalie, il commandait la nombreuse cavalerie de Pompée et comptait, dit-on, parmi ceux qui poussaient le plus fort à livrer bataille, assurant que les légions de César étaient usées et qu’on pouvait les briser en rase campagne. La journée tourna autrement. Le camp fut pris, Pompée quitta le champ, et Labienus, lui, ne se rendit pas. On rapporte qu’il rejoignit Caton et les autres à Corcyre, puis passa en Afrique pour y continuer la guerre.
En Afrique, aux côtés de Scipion et de Juba, il retrouva son métier de cavalier. Devant Ruspina, on rapporte qu’il faillit envelopper César avec ses escadrons et lui infligea une rude journée. Mais la résistance africaine s’acheva l’an dernier dans la défaite, et le parti se dispersa de nouveau. Une partie des rescapés — dont Labienus et Publius Attius Varus, autre vétéran d’Afrique — a gagné l’Hispanie ultérieure, où les fils de Pompée avaient déjà levé une armée sur le mécontentement des provinces.
Le voici donc en Bétique, engagé dans une troisième campagne contre le même adversaire. Deux fois la fortune l’a jeté à bas ; deux fois il a repris la route et les armes. Peu d’hommes, dans cette guerre, auront montré pareille obstination à ne pas plier.
L’homme qui connaît César
Ce que Labienus apporte au camp des Pompée n’est pas seulement un nom ni l’expérience d’un vieux soldat. C’est une connaissance : aucun chef, dans l’armée d’Hispanie, ne sait aussi bien comment César range ses lignes, lance ses réserves, mène ses hommes. Il a servi dix ans sous lui ; il l’a vu vaincre. Dans une guerre où l’on se bat entre Romains et où l’on se connaît d’un camp à l’autre, cette science-là compte.
Sur ce qui l’attache à cette cause, on ne peut que rapporter ce qui se dit. Les uns invoquent le Picénum et les liens anciens avec la maison de Pompée ; d’autres, la fidélité à la cause du Sénat et à la légalité que ce parti prétend défendre ; d’autres encore, l’orgueil d’un homme qui n’a pas voulu rester le second d’un maître devenu presque tout. Ces conjectures courent le camp ; nul n’en a la certitude, et Labienus n’est pas homme à s’expliquer.
Reste que sa présence trouble jusque dans le camp qu’il a rallié. Il commandera contre les légions qu’il a menées à la victoire, contre le chef qui fit sa grandeur. Sa constance dit l’état de cette guerre : aucune fidélité n’y est tenue pour acquise, et le passé d’un homme ne décide plus du camp où il combat. Ce que la campagne d’Hispanie réserve à cet homme-là, nul ici ne le sait.