Cnaeus Pompée le Jeune, l’héritier d’un nom qui joue sa dernière carte
À la tête de l’armée que la Bétique a levée contre César, il y a un jeune homme d’une trentaine d’années et un nom immense : Cnaeus Pompeius, fils aîné du Grand. Portrait de celui qui a relevé en Hispanie les enseignes de son père mort, et qui tient aujourd’hui la dernière armée organisée de son parti.
On l’appelle Cnaeus Pompeius, comme son père ; et c’est bien tout le poids de ce nom qu’il traîne avec lui à travers l’Hispanie. Le fils aîné de Cnaeus Pompeius Magnus, celui que Rome nommait le Grand, commande aujourd’hui l’armée que la Bétique révoltée a dressée contre César. Il n’a guère plus d’une trentaine d’années. Autour de lui se sont rassemblés les débris d’un parti battu à Pharsale, chassé d’Afrique, et qui a trouvé sur cette terre d’Occident un dernier point d’appui.
À l’heure où César est passé les monts pour venir en découdre en personne, il n’est pas inutile de dire qui est l’homme que ces légions suivent. Non pour préjuger de ce qui se décidera dans les plaines de Bétique, mais parce que sur son nom repose une partie de la cause, et qu’on attend de lui, ici, ce que ce nom a longtemps promis.
Ce que l’on sait de lui est encore mince, et se mêle de ce qu’on en raconte. Sa jeunesse n’a pas eu le temps des triomphes ; sa gloire, il la tient d’abord de son sang. Reste à voir ce qu’un héritier peut faire d’un héritage aussi lourd.
Le fils du Grand
Cnaeus est né du mariage de Pompée le Grand avec Mucia, voici une trentaine d’années. Il est l’aîné ; un frère cadet, Sextus, le suit de près et se trouve, dit-on, dans la région. Enfant, puis jeune homme, il a grandi dans l’ombre du plus grand nom militaire de son temps, à l’âge où son père redessinait l’Orient et montait au Capitole en triomphateur.
La guerre civile l’a jeté hors de Rome avec les siens. Quand César passa le Rubicon en armes, voici quatre ans, Cnaeus suivit son père dans le repli d’Italie, puis en Grèce. Il était là-bas quand se joua Pharsale, la bataille qui brisa la fortune du Grand. Il n’avait pas vingt-cinq ans qu’il voyait déjà s’effondrer l’édifice paternel.
De la mort de son père, survenue peu après sur une plage d’Égypte, il tient une part de sa légitimité et, dit-on, de sa rancune. C’est un fils qui relève les enseignes tombées d’un homme assassiné loin des siens. Beaucoup, dans le camp, voient en lui moins un chef nouveau que la continuation d’un chef qu’ils ont aimé.
D’Afrique en Hispanie
Après Pharsale, le parti sénatorial se reconstitua en Afrique, autour de Caton, de Metellus Scipion et du roi Juba. Cnaeus y fut, et il n’y resta pas les bras croisés : on le vit armer et mener des forces sur mer, du côté des côtes et des îles. La défaite de Thapsus, l’an dernier, dispersa encore cette résistance ; les chefs y périrent ou s’y perdirent, et les survivants cherchèrent où porter leurs armes.
C’est l’Hispanie ultérieure qui leur ouvrit ses portes. La province, lourde des exactions du gouverneur césarien Quintus Cassius Longinus, était mûre pour le soulèvement. Cnaeus et son frère y passèrent, y trouvèrent des légions déjà remuantes, des cités prêtes à se déclarer, et des vétérans que le nom de Pompée suffisait à rallier. En peu de temps s’est formée là une armée nombreuse, qu’on dit forte de plusieurs légions et grossie d’auxiliaires du pays.
Autour de lui se sont rangés des hommes de guerre aguerris : Titus Labienus, l’ancien lieutenant de César passé jadis à Pompée, et Publius Attius Varus, vétéran des campagnes d’Afrique. Le jeune Cnaeus porte le nom ; ces vieux capitaines apportent le métier. C’est de cet attelage que dépend, pour une bonne part, la solidité de l’armée qu’il commande.
Un nom, un caractère
Que vaut l’homme derrière le nom ? Sur ce point, on en est aux propos de camp, qu’il faut prendre pour ce qu’ils sont. On le dit brave, prompt à payer de sa personne, dur au mal. On lui prête aussi une âpreté, une rudesse envers les cités qui hésitent et envers ceux qu’il tient pour tièdes, là où son père savait mêler la clémence au calcul. Ceux qui l’ont approché le disent moins habile que le Grand à manier les hommes et les alliances — plus soldat que politique.
On rapporte aussi qu’il porterait, de la guerre ou d’un mal, une blessure qui le gêne à la marche ; le détail court au camp sans qu’on en garantisse rien. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a ni l’âge, ni les campagnes, ni le crédit que son père avait accumulés au même point de sa vie. Il lui manque le temps.
Il tient pourtant entre ses mains ce qui reste de plus organisé du parti vaincu : la dernière armée en pied que les adversaires de César aient su reconstituer. Tout le reste — ses chances contre le meilleur capitaine de l’époque, la stratégie qu’il choisira, l’issue d’un choc que chacun sent venir — appartient aux jours qui viennent. Nous rapportons ce que l’on sait de lui et ce que l’on en dit, sans confondre les deux.