Bogud le Maure, la charge qui a fait basculer le jour
On dit qu’à Munda, quand la ligne restait bloquée depuis des heures, ce sont ses cavaliers qui ont crevé un flanc pompéien et fait pencher la bataille. Qui est ce roi venu d’au-delà du détroit, engagé dans une querelle entre Romains ? Portrait de Bogud, roi de Maurétanie, allié de César.
Trois jours après le choc, un nom court d’un bout à l’autre du camp de César, et ce n’est pas un nom romain : Bogud, roi des Maures. On assure que la bataille était indécise, la mêlée figée depuis des heures dans la poussière, quand sa cavalerie a chargé sur un flanc de l’armée pompéienne, y a jeté le désordre, et que la ligne d’en face a fini par se rompre. Le récit se répète, se grossit peut-être ; il n’en reste pas moins qu’un roi africain aura pesé sur une journée où deux armées de citoyens romains se disputaient l’Hispanie.
L’homme n’est pas un inconnu de César. Depuis le début de la guerre civile, Bogud tient pour lui. Il règne sur la Maurétanie, ces terres qui s’étendent au-delà de la province d’Afrique, vers le couchant, jusqu’à la mer qui borde le détroit. C’est un allié du dehors, un roi que Rome nomme « ami », qui a mené ses propres cavaliers dans une guerre qui n’est pas la sienne, et qui se retrouve aujourd’hui au cœur d’une victoire romaine.
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Voici que le sort d’une bataille entre Romains, dans une plaine de Bétique, aura peut-être tenu à la manœuvre d’un prince berbère et de ses escadrons. Ce que cela dit de la guerre où nous sommes, chacun l’appréciera. Nous rapportons ici ce que l’on sait de Bogud, et ce que l’on raconte au camp de sa charge.
Un roi d’au-delà du détroit
La Maurétanie est le bout du monde romain vers le couchant. Au-delà de la Numidie et de la province d’Afrique, ses cavaliers, ses chevaux petits et infatigables, ses javeliers ont une réputation ancienne : on dit les Maures redoutables en escarmouche, insaisissables, habitués à harceler plutôt qu’à charger de front. Le royaume est partagé entre deux frères : Bogud tient les terres de l’ouest, vers l’Océan et le détroit ; l’autre, Bocchus, celles du levant. Rome traite avec l’un et l’autre comme avec des rois « amis et alliés », selon l’usage qui lie ces princes du dehors au parti qui l’emporte à l’intérieur de la cité.
Bogud, lui, a choisi César, et de longue date. Quand la guerre civile a gagné l’Afrique, il n’est pas resté à sa frontière : on rapporte qu’il a porté la guerre chez les partisans de Pompée, poussé son avantage jusqu’à des cités de l’intérieur, et contribué à détacher de leur cause des soutiens que l’on croyait acquis. Le roi Juba, qui tenait pour le camp adverse, a eu fort à faire de ce voisin remuant. Autant dire que Bogud n’est pas un allié de circonstance rallié au vainqueur du jour : il a lié son sort à César avant que rien ne fût joué.
On murmure aussi, au camp, des choses plus intimes sur les liens du roi maure et du proconsul. On prête à César un attachement pour Eunoé, l’épouse de Bogud, du temps de la guerre d’Afrique. Nous donnons le propos pour ce qu’il est, une rumeur de bivouac, de celles qui se colportent sur les grands et qu’aucun ne peut vérifier. Elle dit du moins la proximité qu’on suppose entre les deux hommes.
La charge qu’on lui prête à Munda
Vient le récit de la bataille, et là il faut être prudent. Ce qui se raconte au camp, et que rapporteront sans doute ceux qui écriront cette guerre, c’est qu’à l’heure la plus indécise, alors que l’infanterie s’épuisait sans avancer et que César lui-même avait dû descendre au premier rang, la cavalerie de Bogud s’est portée sur un flanc — les uns disent sur les arrières — du dispositif pompéien. Le mouvement aurait obligé l’adversaire à dégarnir sa ligne pour y faire face, ouvert une brèche, et changé une mêlée égale en déroute.
Nous rapportons ce récit sans le tenir pour arrêté dans le détail. La part exacte du roi maure dans la victoire, on ne la mesurera jamais avec certitude : une bataille est confuse, chacun de ceux qui la racontent grossit ce qu’il a vu de son côté, et le camp du vainqueur a toujours ses raisons de mettre en avant tel épisode plutôt que tel autre. Que la cavalerie de Bogud ait chargé, on l’affirme partout ; qu’elle ait à elle seule décidé du jour, c’est ce que l’on dit, non ce que l’on peut prouver.
Reste le fait, et il suffit à l’étonnement : dans cette guerre où Rome se déchire elle-même, un roi venu d’au-delà du détroit, avec ses cavaliers, aura tenu un rôle que personne ici ne conteste. Les uns y verront la force d’un homme qui sait choisir son camp ; d’autres, l’étrange dépendance où une querelle romaine met désormais jusqu’aux princes du dehors. César, lui, sait ce qu’il doit à ses alliés, et l’on ne doute pas que le roi maure recevra sa part de reconnaissance.