Un triomphe sur des Romains : Rome se divise
La nouvelle d’Hispanie à peine reçue, le Sénat a voté des honneurs et un triomphe pour César. J’ai voté ces honneurs sans réserve. Mais je dois dire, en homme attaché à nos coutumes, le malaise qu’un triomphe décrété sur une victoire remportée contre d’autres Romains laisse dans bien des cœurs.
On a reçu hier, à Rome, la nouvelle de la bataille d’Hispanie. La guerre entre citoyens, dit-on, est éteinte ; les fils de Pompée sont défaits, et l’on parle du proconsul comme d’un second fondateur de la Ville. Le Sénat s’est réuni, et il a voté à César des honneurs comme on n’en avait pas encore décernés. Parmi eux, un triomphe. Je n’ai pas retenu ma voix : j’ai voté ces honneurs, et je le referais. Nul ne conteste ni le péril couru là-bas, ni le soulagement de voir cesser les armes.
Et pourtant, je veux dire ici, posément, ce que beaucoup se disent tout bas sous les portiques et que peu osent porter à la tribune. Un triomphe, chez nous, n’a jamais été une simple fête de la victoire. C’est un acte sacré, réglé par la coutume de nos pères. On le célèbre sur un ennemi étranger, sur des peuples vaincus au nom du peuple romain. Jamais, dans la mémoire de nos annales, on ne l’a célébré sur des concitoyens tombés les armes à la main dans une guerre entre Romains.
Je n’écris pas contre César. Je n’écris pas non plus au nom d’un parti : ceux dont je pourrais passer pour la voix ont été vaincus, et je n’ai pas pris les armes contre le proconsul. J’écris en homme qui a vieilli dans le respect de nos usages, et qui craint qu’en voulant honorer un homme au-delà de toute mesure, on ne défasse le sens même de ce qu’on lui accorde.
Ce qu’un triomphe a toujours voulu dire
Rappelons ce qu’est un triomphe, car à force de l’accorder on risque d’en oublier la mesure. Le général vainqueur monte au Capitole, le visage peint, sur le char, escorté de son armée et des dépouilles ; il conduit devant lui les captifs et les rois pris à l’ennemi, et il rend grâce à Jupiter d’avoir agrandi le domaine du peuple romain. Tout, dans cette cérémonie, dit une chose : Rome a vaincu au-dehors, elle s’est accrue, elle a soumis un adversaire qui n’était pas d’elle.
Nos anciens y tenaient si fort qu’ils refusaient le triomphe à qui n’avait pas tué un certain nombre d’ennemis, ou à qui n’avait pas étendu les bornes de la République. On ne triomphait pas d’une émeute, ni d’une sédition d’esclaves célébrée en grande pompe, ni d’un désastre réparé. On triomphait d’un peuple étranger. C’était la règle, et cette règle disait au fond que la gloire d’un Romain ne pouvait se bâtir sur le sang d’autres Romains.
Voilà ce qui trouble. La victoire d’Hispanie, si grande soit-elle, a été remportée sur des légions romaines, commandées par des Romains, sous des enseignes romaines. Les captifs qu’on mènera, s’il y en a, seront des citoyens ou des alliés d’Italie. Devant quel spectacle nous demandera-t-on de nous réjouir ? Devant la défaite des nôtres. C’est là que la coutume se cabre, et avec elle le sentiment de bien des gens simples qui ne raisonnent pas mais qui sentent ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.
Honorer sans défaire nos usages
Qu’on m’entende bien : je ne demande pas qu’on retire à César ce qu’il a mérité. Le péril fut réel, on le rapporte ; le proconsul aurait payé de sa personne, descendant dans les rangs quand tout vacillait. Rome peut lui en savoir gré, prononcer des actions de grâces, marquer sa reconnaissance de cent manières. Nos pères avaient pour cela des honneurs qui ne heurtaient pas la religion du triomphe.
Ce que je crains, c’est l’excès et l’habitude qu’il installe. À multiplier les honneurs extraordinaires, à faire d’une victoire sur des concitoyens l’occasion d’une pompe qu’on réservait aux étrangers vaincus, on émousse ce que ces distinctions avaient de rare et de sacré. Un honneur qu’on prodigue cesse d’en être un ; une coutume qu’on plie une fois se plie ensuite plus aisément. Je ne sais comment la Ville accueillera cette cérémonie quand elle se tiendra, ni jusqu’où l’on poussera les marques de faveur. Mais je vois déjà que la question divise, et qu’elle divise jusque dans les rangs de ceux qui se rangent au proconsul.
Il se trouvera des gens pour dire que je m’attarde à des scrupules de vieillard quand la paix, enfin, revient. Peut-être. Mais une cité n’est faite que de ses usages, et l’on ne préserve pas la concorde en froissant, au moment même où on la célèbre, le sentiment de ceux qu’on vient de vaincre et de ceux qui, à Rome, restent attachés à la manière de nos pères. J’ai voté les honneurs de César. Je souhaite seulement qu’on les lui rende d’une façon qui ne blesse ni les dieux, ni la coutume, ni la moitié de la Ville.