Une tombe pour Labienus : que doit-on aux transfuges ?
On rapporte du camp que César a fait rendre les honneurs funèbres à Titus Labienus, son ancien lieutenant devenu son plus âpre ennemi, tombé à Munda. Grandeur du vainqueur, ou faiblesse envers un traître ? Une voix du camp prend parti.
Je n’écris pas ici au nom de ce journal, mais en mon nom seul, et je sais que ce que j’avance déplaira. Depuis quelques jours, on rapporte au camp que César, après le carnage de Munda, a fait chercher parmi les morts le corps de Titus Labienus, et qu’il lui a fait rendre une sépulture. Le même bruit court pour Attius Varus. On me dira que rien n’est confirmé de la manière dont la chose s’est faite, et c’est vrai. Mais le fait, lui, ne se dément pas, et il pose une question que chacun sous la tente se garde de poser tout haut.
Cette question est simple : que doit-on à un Romain passé à l’ennemi ? Labienus fut, des années durant, le premier bras de César dans les Gaules. Puis il l’a quitté pour Pompée, et depuis il n’a cessé de porter les armes contre lui, à Pharsale, en Afrique, et jusqu’à ce champ de Bétique où il est tombé. Nul, dans cette guerre, ne l’a combattu avec plus d’acharnement. Et c’est à celui-là qu’on donne une tombe. Je ne le comprends pas, et je crois qu’il faut le dire.
Ce qu’un transfuge a rompu
Qu’on m’entende bien : je ne parle pas de refuser au mort le respect qu’on doit à tout homme couché sur un champ de bataille. Je parle de l’honneur, qui est autre chose. Rendre à Labienus des funérailles, le tirer du tas anonyme des vaincus pour lui donner un bûcher à part, c’est plus qu’ensevelir un cadavre : c’est saluer une mémoire. Et cette mémoire, quelle est-elle ? Celle d’un homme qui a trahi la foi qu’il devait à son chef.
Un ennemi étranger qui nous combat suit sa loi ; on peut l’estimer sans le blâmer. Le transfuge, lui, a rompu quelque chose que Rome tient pour sacré : la fides, la parole donnée, le lien qui attache l’homme à celui qu’il a servi. Labienus a mangé la solde de César, il a partagé ses conseils, il a connu ses ordres et ses secrets — et il a porté tout cela dans le camp d’en face. Ceux qui, comme lui, sont passés d’un bord à l’autre ne se sont pas trompés de cause : ils ont vendu la première pour la seconde. On ne bâtit pas une tombe honorable sur ce sol-là.
Je pense aux nôtres, à ceux qui sont tombés à Munda du bon côté de la ligne, et dont on ne cherchera pas les corps un à un. Le vainqueur qui distingue le traître d’entre les morts prend le risque d’un message cruel : que le courage à nous nuire vaut, à la fin, autant que la fidélité à nous servir.
La grandeur qu’on prête au vainqueur
On me répondra, et je connais l’argument, qu’il y a là au contraire une grandeur. César, dit-on, honore le courage partout où il le trouve, fût-ce chez celui qui l’a le plus haï. Rendre une tombe à Labienus, ce serait montrer qu’on domine assez sa victoire pour n’en pas abuser, qu’on distingue l’homme de la faute, le soldat du parti. Cette clémence a servi César plus d’une fois : on a vu, tout au long de cette guerre, des ennemis épargnés se rallier, et des cités désarmées par la douceur plutôt que par le fer.
Je veux bien croire à la noblesse du geste. Mais je remarque qu’une même action peut naître d’un beau motif comme d’un calcul, et que nous ne lisons pas dans le cœur du proconsul. Honorer Labienus mort ne coûte rien et rapporte gros : cela dit à tous les officiers d’en face encore vivants qu’on ne s’acharne pas sur les vaincus, pas même sur les pires. La magnanimité, ici, est aussi une arme. Je ne reproche pas à César d’en user ; je refuse seulement qu’on m’oblige à prendre le calcul pour de la vertu.
Et quand bien même le motif serait pur, il resterait cette gêne : la générosité envers un transfuge se paie de la mémoire de la fidélité. Trop de clémence pour qui a rompu la foi, et la foi elle-même finit par ne plus rien peser. Je préférerais qu’on couvrît Labienus de terre en silence, sans éloge et sans outrage, et qu’on gardât les honneurs pour ceux qui ne les ont pas trahis.