Cinq ans qu’entre nous coule le sang romain
Je ne prends parti ni pour César ni pour les fils de Pompée : je suis las des deux. Cinq années que le sang des citoyens se répand de province en province — le Rubicon, l’Ilerda, la Thessalie, l’Afrique, et voici l’Hispanie encore. Peut-on appeler chose publique des Romains qui s’entre-détruisent ?
Je m’appelle Aulus Vettius Longus. Je porte les armes depuis plus longtemps que je n’ai connu de mois de paix. Pour un homme parti faire la guerre des Gaules, ce furent huit années au-delà des Alpes, et à peine rentré, la guerre entre citoyens : plus de douze ans sous le glaive, à compter au plus juste. Je n’écris pas pour qu’on me tienne pour brave. J’écris parce que je suis fatigué, et que je ne suis pas seul à l’être sous la tente.
Qu’on me comprenne bien. Je ne plaide ni pour César ni pour les fils de Pompée. Je ne dis pas que l’un a raison et l’autre tort ; je dis que le sang qui coule des deux côtés est romain, et que cela, je ne parviens plus à me l’expliquer. Le camp d’en face, ce sont des hommes qui parlent ma langue et prient les mêmes dieux. Je les ai peut-être servis autrefois sous les mêmes aigles.
Comptons. Voici cinq ans que nous sommes entrés dans la guerre entre citoyens, depuis le passage du Rubicon, au mois de Januarius, il y a cinq hivers. Et voici le quatrième pays où l’on range des légions romaines en face de légions romaines. Après la Thessalie, après l’Afrique, l’Hispanie de nouveau — cette même Hispanie qui avait déjà saigné à l’Ilerda, l’été de la première année. Deux fois la même province. Je ne connais pas de guerre étrangère qui revienne ainsi mordre deux fois au même endroit.
De province en province, le même sang
Suivez le chemin avec moi, car je l’ai marché. Le Rubicon d’abord, au mois de Januarius. Puis l’Ilerda, l’été de cette première année, ici même en Hispanie citérieure : Romains contre Romains sur le Sicoris. Puis la Grèce et la Thessalie, où tout devait se jouer. À Pharsale, le camp vainqueur parle de six mille tués et de vingt-quatre mille prisonniers — ce sont les chiffres du vainqueur, et je les donne pour ce qu’ils sont, un décompte dressé par ceux qui l’emportèrent.
On croyait tenir la fin. Pompée le Grand fuit vers l’Égypte, et à Péluse une main l’égorge sur le rivage : un homme qui avait été trois fois consul, abattu comme on n’abat pas un ennemi public. Ce ne fut pas la fin. Il fallut encore courir à Zéla contre le roi du Pont, puis repasser la mer pour l’Afrique. À Thapsus, l’armée d’Afrique fut anéantie, et Caton se donna la mort à Utique plutôt que de survivre à sa cause. Là encore on disait : c’est terminé.
Ce n’est jamais terminé. Deux légions de Bétique se sont déclarées pour Cnaeus, le fils aîné de Pompée, et nous voici repartis au bout du monde, en plein hiver, à conduire des sièges devant Ategua. La ville tient encore ; rien n’a cédé, on ne s’est rendu nulle part. Chaque bataille qu’on nous avait dite la dernière en appelle une autre, plus loin, dans une province de plus. Je ne sais plus où finit cette guerre, ni si elle finit.
Une chose publique qu’on ne reconnaît plus
Compte-t-on ce que cela coûte aux Romains eux-mêmes ? Nous nous entre-tuons. Les rangs se vident d’hommes qui, en temps ordinaire, laboureraient. On nous a promis des terres, des colonies pour la vieillesse ; la promesse recule à chaque campagne, repoussée toujours d’une province encore à réduire. On nous a promis la solde doublée — deux cent vingt-cinq deniers pour l’année, dit-on. À quoi bon la solde si l’on ne rentre pas la toucher chez soi ?
Nos maisons se passent de nous. Les champs restent en friche faute de bras, et les fils grandissent sans que le père les voie grandir. Je ne suis pas le premier à le dire tout haut. Il y a deux ans, en Campanie, les légions vétéranes se sont mutinées : elles réclamaient leur congé, leur solde, les terres dues. On raconte que César les fit taire d’un seul mot, en les appelant « Quirites », citoyens, et non plus soldats — comme s’il les congédiait. Le mot piqua plus que le fouet. C’est qu’un vétéran veut bien mourir soldat, mais il veut savoir pour quoi.
Et voilà ce qui me pèse le plus. Peut-on encore appeler res publica, chose publique, des citoyens qui se détruisent de province en province ? À Rome, on parle de rétablir la paix et de relever la chose publique. Je veux le croire. Mais celle que j’ai connue, je ne la reconnais plus : elle me paraît abîmée, malade. Je ne sais pas si l’on peut la remettre debout, ni sous quelle forme.
On a réformé le calendrier au premier jour de Januarius de cette année, et l’an passé fut rallongé pour remettre les mois d’accord avec les saisons. On a su corriger le compte des jours. La guerre, elle, n’a pas de terme qu’on ait su lui fixer. Moi, je voudrais seulement poser les armes et rentrer. Reste à savoir lequel des deux camps, une fois vainqueur, me le permettrait.