La clémence de César a-t-elle des limites ?
Tribune d’un chevalier de la suite du proconsul, fidèle mais troublé. Corduba est tombée dans le sang, et je m’interroge : la dureté qui frappe aujourd’hui les cités de Bétique ne ruine-t-elle pas la clémence qui a fait, depuis le Rubicon, la force morale de notre parti ?
Je sers César, et je ne m’en cache pas. J’ai passé les monts derrière ses enseignes, j’ai partagé le froid de cette campagne d’hiver, et si j’écris aujourd’hui, ce n’est pas pour donner raison à ceux d’en face. C’est parce que j’ai vu ce qu’il est advenu de Corduba, et que ce que j’ai vu me pèse. On peut être des siens et n’en pas moins parler franc : je le fais en homme de son ordre, non en juge de sa cause.
Depuis que la guerre entre citoyens a commencé, notre parti s’est distingué par une chose que les Romains n’avaient plus vue depuis longtemps : le vainqueur épargnait le vaincu. Là où Sylla dressait des listes et vidait les rangs du Sénat, César, lui, a renvoyé chez eux des adversaires pris les armes à la main. Cette clémence n’est pas seulement une vertu privée ; c’est, je le crois, ce qui a rallié à lui des cités et des hommes que la seule crainte n’aurait jamais fléchis. On sert de bon cœur un chef dont on n’a pas à redouter la vengeance.
Or voici que la guerre repart en Hispanie, et avec elle revient la dureté. Les places qui résistent sont réduites ; celles qui se rendent tremblent ; et à Corduba, on rapporte que la ville s’est emplie de morts, que les rues ont été jonchées de corps et que le fer n’a pas épargné les habitants. Je ne sais où s’arrête, dans ces récits, ce que l’on a vu et ce que la peur grossit. Mais je sais qu’une chose est certaine : ce n’est pas là le visage de la clémence dont nous nous réclamions.
Ce que la clémence nous a valu
Qu’on me comprenne bien. Je n’ignore pas ce qu’est une guerre entre citoyens qui renaît de ses cendres. Une province soulevée, des légions qui avaient déjà déposé les armes et les ont reprises, des transfuges qui trahissent une seconde fois : tout cela pousse à la sévérité, et un chef qui pardonnerait sans fin passerait pour dupe. Celui qu’on a épargné après Pharsale et qu’on retrouve en armes en Bétique n’a plus le même droit à l’indulgence. Je l’accorde.
Mais je demande qu’on mesure ce que la douceur nous a rapporté. Si des cités entières ont ouvert leurs portes à César, si des soldats de Pompée sont passés dans nos rangs, si des chevaliers comme moi l’ont suivi sans être des siens de longue date, c’est en grande partie parce qu’on tenait pour acquis qu’on pouvait, sous ses faisceaux, poser les armes sans y laisser la vie. Ôtez cette certitude, et vous ôtez à notre parti ce qui faisait sa force autant que ses légions.
Car la crainte est une mauvaise alliée. Elle soumet un moment, puis elle durcit. L’homme qui sait qu’en se rendant il sera massacré se bat jusqu’au bout ; la ville qui n’attend nulle merci se défend jusqu’à la cendre. La dureté, loin d’abréger la guerre, risque de la prolonger, en ôtant aux vaincus la seule chose qui les décide à cesser le combat : l’espérance de vivre.
Une force morale qu’on peut dilapider
Je ne prétends pas dicter au proconsul sa conduite. Il voit le théâtre entier ; je ne vois qu’un coin de Bétique et le sang qui y a coulé. Peut-être ce qui s’est passé à Corduba tient-il moins à sa volonté qu’à la fureur d’une troupe qu’une longue guerre a rendue avide et que nul ne retient plus quand la ville est prise. Cela, je veux bien le croire, et je le souhaite. Mais alors même que le chef n’a pas voulu le carnage, c’est son nom qu’on y attache, et c’est sa réputation qui en pâtit.
Voilà ce qui m’inquiète, et que je dis sans détour : la clémence n’est pas un trésor inépuisable. Elle se dépense. Chaque cité châtiée, chaque égorgement dans une rue prise, entame le crédit patiemment amassé depuis le Rubicon. On ne peut se targuer d’épargner les Romains un jour et les faire massacrer le lendemain sans que le premier renom en soit terni. Le monde retient les actes, non les intentions.
Je souhaite donc, en homme fidèle et pour cela même libre de parler, que passé le moment des armes revienne le temps de la mesure. Que l’on distingue le chef ennemi encore en fuite, qu’il faut bien réduire, de l’habitant d’une cité qui n’a d’autre tort que d’avoir subi une garnison. Qu’on n’étende pas à la province le châtiment qu’appelle une poignée d’obstinés. Ce n’est pas trahir César que de le lui demander : c’est vouloir lui garder ce qui, plus que Munda peut-être, a fait sa grandeur aux yeux des Romains.