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La clémence de César a-t-elle des limites ?

Tribune d’un chevalier de la suite du proconsul, fidèle mais troublé. Corduba est tombée dans le sang, et je m’interroge : la dureté qui frappe aujourd’hui les cités de Bétique ne ruine-t-elle pas la clémence qui a fait, depuis le Rubicon, la force morale de notre parti ?

Caius Sempronius Rufus, chevalier romain 28 Martius 45 av. J.-C. 6 min de lecture

Je sers César, et je ne m’en cache pas. J’ai passé les monts derrière ses enseignes, j’ai partagé le froid de cette campagne d’hiver, et si j’écris aujourd’hui, ce n’est pas pour donner raison à ceux d’en face. C’est parce que j’ai vu ce qu’il est advenu de Corduba, et que ce que j’ai vu me pèse. On peut être des siens et n’en pas moins parler franc : je le fais en homme de son ordre, non en juge de sa cause.

Depuis que la guerre entre citoyens a commencé, notre parti s’est distingué par une chose que les Romains n’avaient plus vue depuis longtemps : le vainqueur épargnait le vaincu. Là où Sylla dressait des listes et vidait les rangs du Sénat, César, lui, a renvoyé chez eux des adversaires pris les armes à la main. Cette clémence n’est pas seulement une vertu privée ; c’est, je le crois, ce qui a rallié à lui des cités et des hommes que la seule crainte n’aurait jamais fléchis. On sert de bon cœur un chef dont on n’a pas à redouter la vengeance.

Or voici que la guerre repart en Hispanie, et avec elle revient la dureté. Les places qui résistent sont réduites ; celles qui se rendent tremblent ; et à Corduba, on rapporte que la ville s’est emplie de morts, que les rues ont été jonchées de corps et que le fer n’a pas épargné les habitants. Je ne sais où s’arrête, dans ces récits, ce que l’on a vu et ce que la peur grossit. Mais je sais qu’une chose est certaine : ce n’est pas là le visage de la clémence dont nous nous réclamions.

Ce que la clémence nous a valu

Qu’on me comprenne bien. Je n’ignore pas ce qu’est une guerre entre citoyens qui renaît de ses cendres. Une province soulevée, des légions qui avaient déjà déposé les armes et les ont reprises, des transfuges qui trahissent une seconde fois : tout cela pousse à la sévérité, et un chef qui pardonnerait sans fin passerait pour dupe. Celui qu’on a épargné après Pharsale et qu’on retrouve en armes en Bétique n’a plus le même droit à l’indulgence. Je l’accorde.

Mais je demande qu’on mesure ce que la douceur nous a rapporté. Si des cités entières ont ouvert leurs portes à César, si des soldats de Pompée sont passés dans nos rangs, si des chevaliers comme moi l’ont suivi sans être des siens de longue date, c’est en grande partie parce qu’on tenait pour acquis qu’on pouvait, sous ses faisceaux, poser les armes sans y laisser la vie. Ôtez cette certitude, et vous ôtez à notre parti ce qui faisait sa force autant que ses légions.

Car la crainte est une mauvaise alliée. Elle soumet un moment, puis elle durcit. L’homme qui sait qu’en se rendant il sera massacré se bat jusqu’au bout ; la ville qui n’attend nulle merci se défend jusqu’à la cendre. La dureté, loin d’abréger la guerre, risque de la prolonger, en ôtant aux vaincus la seule chose qui les décide à cesser le combat : l’espérance de vivre.

Une force morale qu’on peut dilapider

Je ne prétends pas dicter au proconsul sa conduite. Il voit le théâtre entier ; je ne vois qu’un coin de Bétique et le sang qui y a coulé. Peut-être ce qui s’est passé à Corduba tient-il moins à sa volonté qu’à la fureur d’une troupe qu’une longue guerre a rendue avide et que nul ne retient plus quand la ville est prise. Cela, je veux bien le croire, et je le souhaite. Mais alors même que le chef n’a pas voulu le carnage, c’est son nom qu’on y attache, et c’est sa réputation qui en pâtit.

Voilà ce qui m’inquiète, et que je dis sans détour : la clémence n’est pas un trésor inépuisable. Elle se dépense. Chaque cité châtiée, chaque égorgement dans une rue prise, entame le crédit patiemment amassé depuis le Rubicon. On ne peut se targuer d’épargner les Romains un jour et les faire massacrer le lendemain sans que le premier renom en soit terni. Le monde retient les actes, non les intentions.

Je souhaite donc, en homme fidèle et pour cela même libre de parler, que passé le moment des armes revienne le temps de la mesure. Que l’on distingue le chef ennemi encore en fuite, qu’il faut bien réduire, de l’habitant d’une cité qui n’a d’autre tort que d’avoir subi une garnison. Qu’on n’étende pas à la province le châtiment qu’appelle une poignée d’obstinés. Ce n’est pas trahir César que de le lui demander : c’est vouloir lui garder ce qui, plus que Munda peut-être, a fait sa grandeur aux yeux des Romains.

Le contexte

Depuis le début de la guerre entre citoyens, César s’est fait une réputation en épargnant les vaincus, par contraste avec les proscriptions sanglantes de Sylla, une génération plus tôt. Cette clémence lui a rallié cités et partisans.

La guerre s’est rallumée en Hispanie ultérieure, où les fils de Pompée et des rescapés d’Afrique ont levé une armée. Après la bataille de Munda, le 17 Martius, les places qui tenaient encore pour le parti pompéien sont réduites l’une après l’autre.

Corduba, tenue notamment par des partisans de Pompée, est tombée après un siège ; on rapporte que sa prise s’est accompagnée d’un grand carnage. Cnaeus Pompée, l’aîné des fils, est donné pour en fuite, sans qu’on sache où.

État des informations

Tribune d’opinion signée d’un chevalier romain de la suite de César (personnage composite reconstitué, sans reproduire un individu attesté). Elle exprime un point de vue personnel et une inquiétude — non la ligne du journal, qui ne l’endosse pas. Le débat sur la clémence de César est réel et connaissable à la date ; l’issue politique de la campagne, elle, reste indécise.

Ce que l’on sait

  • César s’est fait, depuis le Rubicon, une réputation de clémence en épargnant nombre d’adversaires vaincus, à rebours des proscriptions de Sylla.
  • La prise de Corduba s’est accompagnée d’une répression sévère, avec de nombreux morts dans la ville.
  • La guerre entre citoyens, qu’on croyait éteinte après l’Afrique, s’est rallumée en Hispanie ultérieure, poussant à la dureté envers les places qui résistent.

Ce que l’on ignore

  • Jusqu’où ira la sévérité envers les cités de Bétique une fois les combats achevés.
  • L’effet que cette dureté aura sur le ralliement des cités et sur la volonté des vaincus de déposer les armes.
  • La part qui revient, dans le sac de Corduba, à la volonté du chef et à la fureur incontrôlée de la troupe.

Sources historiques utilisées

primary

Guerre d’Espagne (Bellum Hispaniense)

Continuateur anonyme de César · -40

Récit de la campagne d’Hispanie, des sièges et de la prise des places ; texte lacunaire et de qualité inégale, à manier avec prudence sur le détail des représailles.

primary

Histoire romaine, livre XLIII

Dion Cassius · 230

Campagne d’Hispanie et sac de Corduba ; ampleur du carnage donnée en ordre de grandeur, à traiter comme estimation d’auteur ancien.

primary

Vie de César

Plutarque · 110

Politique de clémence de César envers les vaincus de la guerre civile, opposée aux proscriptions de Sylla ; matière du débat d’époque sur la clementia.

secondary

Siège de Corduba (45 av. J.-C.)

Wikipédia · 2026

Synthèse moderne : prise de Corduba, violences dans la ville, discipline rompue de la troupe ; les chiffres avancés sont des ordres de grandeur.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Caius Sempronius Rufus est un chevalier romain fictif, personnage composite : sa voix illustre un débat réel de l’époque — les limites de la clémence de César face à une guerre civile qui repart — sans reproduire un individu attesté. Tribune signée, distincte de la ligne du journal.

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