Ces cités qu’on a jetées dans une guerre romaine
Depuis deux hivers, nos villes de Bétique choisissent leur camp sous la contrainte, ravitaillent les armées qui campent devant leurs murs, et paient la note quand l’autre l’emporte. Je voudrais, une fois, qu’on entende ce que coûte, à une cité de province, une querelle entre Romains.
Je n’écris pas au nom du conseil de ma cité, qui ne m’a rien demandé, ni au nom d’un parti, car je n’en tiens aucun. J’écris comme un homme de Bétique qui, ces deux derniers hivers, a vu passer devant sa cité des colonnes, des réquisitions et des menaces, et qui voudrait poser tout haut une question que beaucoup, ici, remâchent tout bas : cette guerre est-elle la nôtre ?
Elle a commencé loin d’ici, au forum de Rome, entre des hommes que nous ne connaissons que de nom. Et pourtant, c’est chez nous qu’on la fait. C’est à Corduba, à Ategua, à Ulia, à Ucubi qu’on assiège, qu’on affame, qu’on prend et qu’on reprend. Ce sont nos greniers qu’on vide pour nourrir les légions, nos jeunes gens qu’on enrôle de gré ou de force, nos murs qu’on somme d’ouvrir sous peine du pire. On nous demande de choisir un camp ; on ne nous demande jamais si nous voulions de cette guerre.
Que l’on m’entende bien : je ne prends la défense de personne. Je constate seulement que, dans cette affaire, la province est le champ, jamais l’acteur — et que le champ, on le laboure sans lui demander son avis.
Prises entre deux camps, punies par les deux
Une cité de Bétique, aujourd’hui, n’a pas de bon choix. Ouvre-t-elle ses portes au proconsul, et voilà que le camp adverse, s’il repasse, la traite en traîtresse. Tient-elle pour les fils de Pompée, et c’est César qui, le jour de sa victoire, lui fait payer sa fidélité. On raconte qu’à Ucubi, l’an passé, le parti pompéien a fait périr ceux qu’il soupçonnait de pencher pour l’autre bord ; et l’on sait ce qu’il en coûte, ailleurs, d’avoir tenu jusqu’au bout pour le vaincu. La cité qui parie se trompe une fois sur deux ; celle qui hésite est suspecte aux deux.
Ulia, qui est restée fidèle au proconsul, l’a payé d’un siège. Ategua, qui tenait pour les Pompéiens, a fini par se rendre, désertée de l’intérieur, et l’on n’a pas ménagé ceux qui l’avaient défendue. Corduba vient de tomber, et les nouvelles qui en arrivent parlent d’une répression dont on n’ose répéter les chiffres. À chaque fois, ce ne sont pas les chefs venus de Rome qui restent sous les décombres : ce sont des gens d’ici, des marchands, des laboureurs, des conseillers de cité comme moi, qui n’avaient d’autre tort que d’habiter là où la guerre a voulu passer.
Et je ne parle même pas de ce qui précède les sièges : les réquisitions. Le blé, l’orge, les bêtes, les chariots, l’argent des caisses municipales. On prend chez nous pour l’un, puis on prend chez nous pour l’autre, et quand les deux armées se sont nourries de nos récoltes, c’est encore nous qui aurons faim l’hiver prochain. Une province ne se ruine pas seulement quand on la brûle ; elle se ruine aussi quand on la mange.
Quelle place pour la province dans les querelles de Rome ?
On me dira que nous n’avons pas été innocents. C’est vrai. Le soulèvement qui a rallumé la guerre chez nous est né d’un gouverneur que Rome nous avait envoyé et que tout le monde ici détestait, pour sa cupidité et ses exactions. Beaucoup, alors, ont cru trouver dans les fils de Pompée un recours contre un césarien haï. Je le comprends. Mais voyez le résultat : nous avons échangé un gouverneur pesant contre une guerre entière. Le remède a coûté plus cher que le mal.
C’est là, je crois, la vraie question, et elle dépasse le sort d’une ville ou d’un camp. Que sommes-nous, provinces, dans les querelles de Rome ? Des sujets qu’on protège, ou des greniers qu’on dispute ? Quand deux Romains se battent pour savoir lequel commandera à Rome, pourquoi est-ce en Bétique qu’ils vident leurs comptes ? Nous payons l’impôt, nous fournissons les hommes, nous nourrissons les armées ; et quand vient l’heure des règlements, personne, à Rome, ne demande ce que la province a enduré.
Je n’ai pas la réponse, et je me garde de prédire ce qu’il adviendra de nos cités quand les armes se seront tues. Peut-être le vainqueur, quel qu’il soit, se souviendra-t-il que la Bétique existe autrement que comme un champ de bataille. Peut-être ne le fera-t-il pas. Je voudrais seulement qu’une chose soit dite, et consignée : nous n’avons pas voulu cette guerre, nous en portons le poids, et il serait juste qu’on nous compte pour autre chose que le décor d’une victoire romaine.