En Hispanie, la guerre civile rallumée
On la croyait éteinte après Pharsale, Thapsus et la mort de Pompée le Grand. Elle a repris en Hispanie ultérieure, où la Bétique s’est soulevée et où les deux fils de Pompée ont levé une armée nombreuse. César, parti de Rome cet hiver, a gagné la province à marche forcée. Nul, ici, ne sait encore jusqu’où ira ce feu rallumé.
La guerre entre citoyens n’est pas finie. On la disait close depuis que Pompée le Grand est tombé sur la côte d’Égypte, et que les derniers de son parti se sont brisés l’an passé en Afrique. Elle a repris là où presque personne ne l’attendait : en Hispanie ultérieure, dans cette Bétique riche et lointaine que Rome croyait tenir. Depuis l’automne, la province a basculé, cité après cité, et l’on y lève des armes contre le parti de César.
À la tête du soulèvement, les deux fils de Pompée le Grand : Cnaeus, l’aîné, qui a pris le commandement, et son cadet Sextus. Autour d’eux se sont ralliés des rescapés d’Afrique, et non des moindres — on nomme Titus Labienus, l’ancien lieutenant des Gaules passé jadis à Pompée, et Publius Attius Varus, vétéran de la guerre d’Afrique. La province leur a fourni des hommes, des légions déjà présentes ont fait défection, et les cités indigènes ont grossi les rangs. On dit cette armée nombreuse, plus nombreuse peut-être que celle qui vient la combattre.
Car César est venu lui-même. Parti de Rome au cœur de l’hiver, il a gagné l’Hispanie en un temps qu’on peine à croire, brûlant les étapes pour paraître avant qu’on l’attende. Il est là depuis quelques semaines, et déjà la guerre a pris son visage de saison froide : non pas la bataille rangée, mais le siège, la place forte disputée, la cité qu’on secourt ou qu’on affame. Ce qu’on ignore, c’est où et quand — si tant est que ce soit — les deux armées finiront par se chercher en terrain découvert.
Pourquoi l’Hispanie a pris feu
La province ne s’est pas soulevée sans raisons. Après Pharsale, l’Hispanie ultérieure fut tenue au nom de César par Quintus Cassius Longinus, un gouverneur dont on rapporta de partout la cupidité et la dureté. Exactions, levées d’argent, rigueurs contre les cités : son administration a semé un ressentiment durable, avant qu’il ne disparaisse voici deux ans. Le mécontentement, lui, est resté — une province lasse d’avoir été pressurée, plus encore que gagnée à une cause.
Sur ce fond, les fils de Pompée ont trouvé des portes ouvertes. Le nom de leur père compte encore en Hispanie, où Pompée le Grand a jadis guerroyé et laissé des clientèles. Les légions présentes dans la province se sont mutinées, la Bétique a basculé, et Caius Trébonius, le gouverneur envoyé par César, en a été chassé. Aux mécontents se sont joints les débris de la résistance d’Afrique, venus chercher ici un dernier théâtre. De ce mélange est née une armée que nul ne croyait possible voici un an : la guerre civile, qu’on tenait pour morte, s’est reconstituée un corps.
Les forces en présence
Sur le nombre, on avance des chiffres qu’il faut prendre pour ce qu’ils sont : des estimations de camp, non des comptages. On prête aux fils de Pompée une dizaine de légions et davantage, gonflées de contingents provinciaux et de cavalerie ; César, lui, en aurait moins, mais des légions aguerries qui l’ont suivi de loin. Le rapport paraît lui être défavorable en nombre — ce ne serait pas la première fois qu’il livre la guerre à un contre plusieurs.
Le commandement adverse inquiète autant que la troupe. Labienus connaît le métier de César mieux que quiconque, pour l’avoir servi dix ans en Gaule ; Varus a l’expérience d’Afrique. Cnaeus, l’aîné, mène le tout avec l’ardeur d’un homme qui joue le nom de sa maison. Ce que vaut vraiment cette armée, on ne le saura qu’à l’épreuve : une troupe nombreuse et mêlée n’est pas encore une troupe sûre.
Une guerre de sièges
Pour l’heure, la campagne se joue autour des places. On rapporte qu’Ulia, cité restée fidèle à César et assiégée par Cnaeus, a reçu du secours. Ailleurs, c’est César qui presse : il tient bloquée Corduba, la grande ville de la province, où l’on dit Sextus Pompée établi. Les nouvelles y sont maigres et contradictoires ; on parle d’assauts, de sorties, de progrès limités de part et d’autre. L’hiver et le pays coupé de ravins n’aident ni l’un ni l’autre à conclure.
C’est le trait de cette guerre naissante : elle avance par places fortes plus que par batailles. Chacun cherche à s’assurer les cités, leurs vivres et leurs murs, avant de risquer le choc. Les fils de Pompée savent qu’une défaite rangée les perdrait ; César, qu’un siège qui traîne mange le temps et les hommes. De cette prudence des deux camps naît une campagne d’usure, dont on ne voit pas encore le dénouement.
Ce que l’on ignore
Rien n’assure que le soulèvement gagnera toute l’Hispanie. La Bétique a basculé, mais on ignore la loyauté réelle des cités : combien tiennent par conviction, combien par crainte, combien attendent de voir tourner la fortune pour se ranger. Une province qui s’est donnée peut se reprendre ; les défections d’aujourd’hui pourraient être celles de demain, dans un sens comme dans l’autre.
On ignore de même où se portera la décision, ni si elle se portera. Labienus et Sextus tiendront-ils si les places tombent ? L’armée des Pompée cherchera-t-elle la bataille, ou l’usure ? Nous rapportons ce que l’on voit et ce que l’on dit depuis le théâtre des opérations, sans confondre les deux, et sans préjuger d’une issue que nul, ici, ne connaît.