Ulia, la cité qui a tenu pour César, par un de ses décurions
Pendant que la Bétique passait aux fils de Pompée, une petite cité est restée fidèle à César et a soutenu le blocus de Cnaeus le Jeune. Nous avons recueilli le récit d’un décurion d’Ulia : pourquoi la province a basculé, pourquoi la sienne a tenu, et comment un secours s’est glissé de nuit à travers les lignes. La voix d’un notable provincial pris dans une guerre de Romains.
On raconte la guerre par les grands noms — les fils de Pompée, César accouru de Rome, les légions qui s’observent autour des places. On la raconte moins par les petites cités qui, elles, doivent choisir un camp et vivre avec ce choix. Ulia a choisi César quand presque toute la province choisissait ses adversaires, et elle en a payé le prix d’un long blocus. Nous avons recueilli le récit d’un membre de son ordre décurional, notable de la ville, qui a siégé aux délibérations et vu le siège du dedans. Il rapporte ce qu’il a constaté, en le séparant de ce qui se murmure d’une maison à l’autre, et avance ses propres raisons là où les faits ne tranchent pas.
Marcus Herennius, décurion d’Ulia
Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent une position réelle de l’époque — celle des notables des cités de Bétique restées fidèles à César dans la guerre civile — sans reproduire un individu attesté.
Vous siégez au conseil de votre cité. Qu’est-ce qu’Ulia, et quelle est votre place dans ses affaires ?
Ulia est une petite cité de la Bétique, administrée par ses duumvirs et par un ordre de décurions dont je fais partie — notre sénat, si vous voulez, à la mesure d’une ville modeste. Nous ne sommes ni Corduba ni Hispalis ; nous vivons de nos terres, de nos oliviers, du peu de commerce qui passe. Un décurion, ici, ce n’est pas un grand personnage : c’est un homme de quelque bien qui délibère des affaires communes, qui vote les dépenses, qui répond des décisions de la ville devant plus fort que lui. Et cet hiver, ces décisions n’ont plus été de savoir qui paierait la réfection d’une fontaine, mais de savoir pour qui nous tiendrions, et si nous tiendrions.
Toute la province, ou presque, s’est déclarée pour les fils de Pompée. Comment cela a-t-il pris si vite ?
Il faut comprendre ce qu’est ce pays. Le grand Pompée a commandé en Espagne il y a une génération, contre Sertorius, puis il a gouverné nos provinces par ses légats. Il y a laissé partout des obligés : des familles qu’il a faites citoyennes, des affranchis qui portent son nom, des cités qui lui doivent une faveur ou une charte. Tout cela ne meurt pas avec un homme ; cela passe aux fils. Quand Cnaeus et son cadet sont venus lever leur monde, ils n’arrivaient pas en étrangers : ils venaient recueillir une fidélité que leur père avait semée. Ajoutez à cela deux légions de vétérans, d’anciens soldats de leur cause, qui se sont déclarées pour eux et ont chassé le gouverneur de César. Une fois ces légions debout et le nom de Pompée levé, les cités ont suivi, les unes par attachement, les autres par crainte de rester seules.
On dit aussi que le gouvernement de César, avant la guerre, avait mécontenté la province. Est-ce vrai ?
Je ne vous le cacherai pas, même si je tiens pour César : oui. Le gouverneur qu’il avait laissé, Cassius, s’est fait détester. On l’accusait de prendre bien au-delà de son dû, de pressurer les cités, de frapper les riches pour se faire des ressources et une garde. À Corduba, on en est venu aux mains contre lui ; ses propres soldats ont fini par se mutiner. Je ne dis pas cela pour l’approuver — c’était un mauvais gouvernement, et il a fait grand tort à la cause qu’il servait. Mais quand un homme pèse ainsi sur un pays au nom de César, il prépare le pays à écouter quiconque parlera contre César. Les fils de Pompée n’ont eu qu’à se présenter comme le soulagement qu’on attendait.
Comment les Pompéiens ont-ils fait passer les cités dans leur camp, une fois le gouverneur écarté ?
Par les légions d’abord, qui font toujours pencher les choses. Les vétérans qui s’étaient déclarés pour Cnaeus ont chassé le successeur de Cassius, et dès lors qui tenait les armes tenait la province. Ensuite ils ont levé une grande armée : leurs vétérans, des citoyens romains établis ici, des provinciaux comme nous. Là où une cité hésitait, la présence d’une troupe et le souvenir de Pompée suffisaient. On m’a rapporté que Cnaeus ne ménageait pas celles qui résistaient — qu’il fondait sur elles, qu’il levait des sommes de force, qu’il faisait périr des hommes riches pour payer les siens. Cela, je ne l’ai pas vu de mes yeux, et ce sont les gens de César qui le disent le plus haut ; mais que la contrainte ait été de la partie, dans plus d’une ville, je le crois sans peine.
Alors pourquoi Ulia, elle, a-t-elle refusé de suivre le mouvement général ?
Voilà la question que tout le monde me pose, et je veux être honnête : je vous donne mon sentiment, pas une vérité gravée dans le marbre. Personne, hors de nos murs, ne sait vraiment pourquoi nous avons choisi comme nous avons choisi, et je ne prétends pas parler pour chaque maison d’Ulia. Ce que je puis dire, c’est ce que j’ai entendu au conseil et dans les rues. Nos attaches, à nous, n’allaient pas du côté de Pompée ; nos obligations, nos amitiés romaines penchaient de l’autre bord. Et il y a le voisinage : quand une grande cité proche prend un parti, la petite d’à côté prend volontiers le parti contraire, par vieille rivalité autant que par calcul. Nous n’aimions pas nous voir dictée notre loi par ceux qui menaient le soulèvement. Prenez tout cela ensemble, et vous avez, je crois, nos raisons. Mais je le répète : c’est ma lecture, celle d’un homme d’ici, pas une chose que je pourrais vous prouver.
Cette décision de tenir pour César, comment s’est-elle prise, concrètement, dans une cité comme la vôtre ?
Pas d’une seule voix, jamais. L’ordre s’est assemblé, on a discuté longuement, âprement. Il y avait ceux qui disaient qu’on ne résiste pas à toute une province en armes, qu’il valait mieux plier et sauver la ville. Il y avait ceux qui répondaient que se livrer à Cnaeus, après avoir refusé de le suivre, c’était s’exposer au pire. On a pesé nos murs, nos vivres, nos hommes. On a fini par décider de tenir et d’envoyer demander secours à César, où qu’il fût. C’est une chose grave, vous savez, pour un conseil de notables, d’engager toute une population sur un pari pareil : si l’on se trompe, ce sont nos concitoyens qui paient, et nous avec. Nous avons dépêché des émissaires par des chemins détournés, en priant qu’ils passent.
Puis Cnaeus est venu mettre le siège. À quoi ressemble la vie dans une ville bloquée ?
À une longue attente sous la menace. Cnaeus est venu avec son armée et nous a serrés de près, coupant les abords, guettant nos portes. Dès lors, on vit replié sur soi. On garde les murs jour et nuit, on relève les tours, on ferme les portes, on change le mot de passe, on veille aux heures sombres — car c’est la nuit qu’on redoute l’assaut ou la trahison. On rentre le bétail dans l’enceinte, on emplit les citernes, on compte le grain. Le grain, c’est tout : dans ces guerres, la place qui a du grain tient, celle qui n’en a plus se rend. Nous avons rationné, serré chaque mesure d’orge, mangé moins pour manger plus longtemps. Les hommes montaient au rempart à tour de rôle ; le reste du temps, on attendait, et l’attente ronge autant que la faim.
N’aviez-vous pas à craindre, aussi, des divisions au-dedans de vos propres murs ?
C’est la peur qui ne dort jamais. Une cité assiégée n’est pas d’un seul bloc. Il y a toujours des gens qui pensent qu’on a mal choisi, qui voudraient ouvrir les portes pour en finir, et que l’ennemi, du dehors, sait flatter. On surveille les siens presque autant que l’adversaire. Car je sais ce qui se fait dans ces guerres : dans une place divisée, ceux qui la tiennent n’hésitent pas à faire périr les hommes du dedans qu’ils soupçonnent de pencher pour l’autre camp, au moindre indice. Chez nous, il fallait tenir les hommes ensemble, rassurer les uns, garder l’œil sur les autres. Une ville qui se déchire du dedans est déjà à demi prise.
On raconte qu’un secours vous est parvenu de façon extraordinaire. Qu’avez-vous vu ?
Cela, je l’ai vu, et je ne l’oublierai pas. César, averti de notre appel, avait envoyé un homme qui connaît le pays, Paciaecus, avec six cohortes et de la cavalerie, pour se glisser jusqu’à nous. Il est arrivé de nuit, à la faveur d’une tempête comme on en voit peu — un orage si épais, si noir, qu’on ne reconnaissait pas son voisin à deux pas. C’est ce déluge qui les a sauvés : les lignes de Cnaeus ne voyaient rien, n’entendaient rien que le vent et la pluie. La troupe a passé au travers du blocus, gagné une de nos portes, donné le mot de passe convenu, et nous avons ouvert. Songez à ce que c’est : des hommes de César qui surgissent de la nuit et de l’orage, au milieu de l’ennemi, et entrent dans la ville qu’on croyait perdue. On a pris cela pour un signe que nous n’avions pas été abandonnés.
Et le siège, comment a-t-il fini par se desserrer ?
Par la venue de César lui-même. On a su qu’il avait quitté Rome en plein hiver et gagné l’Hispanie en une marche qu’on dit d’une rapidité extraordinaire, en quelques semaines à peine, par l’intérieur. À mesure qu’il approchait et qu’il portait la menace vers Corduba, la grande ville de la province, Cnaeus n’a plus pu rester devant nos murs : il a dû lever son camp et courir au plus pressé. Nous avons vu l’armée qui nous serrait se défaire et s’éloigner. Ce fut un soulagement immense, je ne le cache pas — mais un soulagement prudent. Car ce n’est pas nous qui avons vaincu quoi que ce soit : c’est la guerre qui s’est déplacée ailleurs, et elle peut aussi bien revenir.
La guerre continue, en effet, tout près de vous. Qu’en savez-vous, aujourd’hui ?
Elle se joue autour des places, et pas loin d’ici. On dit César occupé du côté de Corduba, où l’on tient que le cadet des fils de Pompée commande, et qu’il presse une forte place voisine, un magasin de grain de Cnaeus. Cnaeus, lui, dispose encore d’une grande armée — on la dit nombreuse en légions —, de la plus grande partie de la province, de cités solides. Labienus, qui fut lieutenant de César en Gaule et sert à présent contre lui, est de leur côté, et d’autres capitaines encore. Les nouvelles nous arrivent maigres et se contredisent d’un jour à l’autre : des assauts, des sorties, des cités qui ouvrent ou qu’on force. Nul, ici, ne saurait vous dire comment tout cela finira, ni où se videra la querelle.
Que redoutez-vous, et qu’espérez-vous, à présent que le blocus est levé ?
Je redoute que Cnaeus revienne. Tant qu’il tient la campagne avec son armée, rien ne l’empêche, si César s’éloigne, de repasser sur nous et de nous faire payer d’avoir résisté. Une cité qui a tenu contre lui n’attend pas de douceur s’il rentre en maître. Je redoute aussi la disette après un tel hiver, et je redoute, toujours, qu’une faction du dedans ne perde patience. J’espère, moi, que notre fidélité sera reconnue, que César nous saura gré d’avoir tenu quand d’autres pliaient, et qu’il nous protégera pour de bon. J’espère la fin des réquisitions, qu’on nous laisse rentrer nos récoltes et rouvrir nos maisons. Nous avons parié sur César en des temps où le pari coûtait cher ; il nous reste à espérer qu’il ne l’oubliera pas. Pour une petite cité comme la nôtre, c’est là toute la politique : durer, et n’être pas oubliée par le plus fort.