Corduba après la reddition, par une femme de la cité
La grande cité de la Bétique a ouvert ses portes après des mois de guerre, et le châtiment a suivi. Nous avons recueilli le récit d’une femme de Corduba : les réquisitions, la peur, la reddition, les hommes emmenés. La voix d’une ville qui n’a pas choisi et qui paie.
On parle des chefs, des légions, des enseignes prises. On parle moins des villes qui restent derrière, une fois les armées reparties. Corduba, la plus grande cité de la province, a été disputée tout l’hiver, puis prise, puis châtiée. Nous avons recueilli le récit d’une femme de la ville, épouse d’un artisan du bronze, qui a tout vu du dedans. Elle rapporte ce qu’elle a vécu, en séparant ce qu’elle a constaté de ce qui se murmure d’une maison à l’autre.
Baebia, épouse d’un artisan du bronze de Corduba
Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent une position réelle de l’époque — celle des habitants non combattants de Corduba pris dans la guerre civile et sa répression — sans reproduire un individu attesté.
Depuis quand la guerre est-elle entrée dans votre vie, à Corduba ?
Depuis bien avant l’hiver. La province remuait déjà du temps du gouverneur, celui qu’on accusait de prendre plus que son dû ; on n’en finissait pas de se plaindre de lui dans les rues. Puis les fils du grand Pompée ont levé leur monde, et la ville s’est retrouvée du mauvais côté sans même l’avoir bien décidé. Un jour on est une cité qui vit de son fleuve et de ses ateliers, le lendemain on est une place forte, avec des hommes en armes sur les murs et des chefs qui décident pour vous. Personne ne m’a demandé mon avis. On ne demande jamais l’avis des femmes, ni celui des artisans, quand il s’agit de ces choses-là.
Que change la présence d’une armée dans une ville comme la vôtre ?
Tout. Il faut les loger, les nourrir, les entendre la nuit. Les greniers publics se vident les premiers, puis ce sont les nôtres. On mesure le grain, on compte les jarres d’huile, on emmène les bêtes. Mon mari a un atelier ; on lui a pris son métal et son charbon pour les besoins de la garnison, forger des pointes, réparer des armes. Un homme qui vivait de faire des vases et des lampes se met à travailler pour la guerre, qu’il le veuille ou non. Et quand les vivres manquent, les prix montent au point qu’une mesure d’orge coûte ce qu’on gagnait en un mois. On a serré la ceinture tout l’hiver, les enfants les premiers.
La ville était-elle tenue par les Pompéiens ? Que voyiez-vous d’eux ?
On disait le cadet des fils de Pompée dans nos murs, avec des troupes, chargé de nous garder pendant que l’aîné tenait la campagne. Nous, les gens des ateliers, on ne les approchait pas, ces grands-là. On voyait leurs soldats, on entendait leurs ordres. Il y avait aussi beaucoup d’hommes en armes qui n’étaient pas des soldats de métier : des esclaves qu’on avait affranchis ou armés pour tenir les remparts, des gens ramassés un peu partout. La ville était pleine de monde qui n’était pas d’ici, et chacun sentait bien que tout ce monde-là finirait par attirer un malheur.
Comment la nouvelle de la grande bataille est-elle arrivée dans la ville ?
Par bribes, comme toujours. D’abord des cavaliers qui rentrent au galop, la mine défaite, et qu’on n’a pas le droit d’interroger. Puis des blessés, des hommes qui marchent mal, qui parlent d’une journée terrible du côté de la plaine, d’un choc qui a duré du matin au soir, d’une déroute à la fin. On a compris que les nôtres — enfin, ceux qui tenaient la ville — avaient perdu, sans savoir au juste l’ampleur de la chose. Chacun racontait autrement. Ce qui était sûr, c’est que la peur, elle, est entrée dans Corduba avant même que l’armée du vainqueur n’en approche.
Et l’aîné, le chef de leur armée, qu’en disait-on ?
On disait qu’il avait échappé au désastre, qu’il fuyait quelque part, blessé peut-être, on ne savait pas où. Les uns le disaient vers la côte, les autres vers la montagne. Personne ne savait rien de sûr, et c’est cela le plus dur : on attend, on guette les chemins, on ne sait pas si celui qui devait nous défendre reviendra, s’est enfui pour de bon, ou si tout est fini. Aujourd’hui encore, je ne saurais vous dire où il est. Nous, dans la ville, nous n’avions plus de chef pour nous défendre et un vainqueur qui approchait. C’est dans cet état-là qu’on a vécu les derniers jours.
Comment la reddition s’est-elle décidée ? Qui a ouvert les portes ?
Cela ne s’est pas décidé d’une seule voix, croyez-moi. Il y avait ceux qui voulaient tenir jusqu’au bout, surtout les hommes en armes qui n’avaient plus rien à perdre, et ceux qui voulaient ouvrir avant que ce ne soit pris de force, en espérant la clémence. On raconte que la ville s’est déchirée là-dessus, qu’il y a eu du sang entre les nôtres, à l’intérieur des murs, avant même que l’ennemi n’entre. Je n’ai pas vu tout cela de mes yeux, je le rapporte comme on me l’a dit. Ce que j’ai vu, c’est ma rue barricadée, mon mari qui rentre le métal et cache ce qu’il peut, et l’attente, cette attente affreuse de ce qui allait suivre.
Qu’est-il arrivé quand la ville est tombée ?
Le châtiment. Je pèse mes mots, parce que je ne veux ni en rajouter ni faire comme s’il n’y avait rien eu. Les hommes qu’on avait pris les armes à la main, surtout ceux qu’on avait armés pour tenir les murs, on ne leur a pas fait grâce. Beaucoup ont péri. Il y a eu du feu dans certains quartiers, on a vu des fumées monter, on a entendu des choses la nuit qu’une femme ne devrait pas avoir à entendre. Je ne vous décrirai pas ce que je n’ai pas vu, et je me méfie des récits qui grossissent à chaque bouche. Mais qu’il y ait eu du sang, beaucoup de sang, cela, personne à Corduba ne vous dira le contraire.
On parle de prisonniers emmenés. Qu’en savez-vous, de vos yeux ?
On les a vus. Des colonnes d’hommes liés, qu’on faisait sortir par les portes, encadrés de soldats. Des combattants qu’on avait épargnés, des hommes de la ville aussi, je crois, qu’on emmenait je ne sais où — pour être vendus, pour servir, on ne nous dit pas. Une voisine cherchait son fils dans ces files, elle courait le long de la colonne en criant son nom. Je ne sais pas si elle l’a trouvé. C’est cela, une ville prise : des femmes qui courent au bord des chemins en cherchant un visage. Où on les emmène, ce qu’on en fera, je l’ignore. Nul ici ne le sait.
Et le tribut, l’argent : la ville doit-elle payer, en plus ?
Bien sûr. On ne châtie jamais une cité seulement dans sa chair, on la châtie aussi dans sa bourse. On dit qu’on va nous imposer une somme lourde, très lourde, pour nous punir d’avoir tenu contre le vainqueur. Qui paiera ? Nous. Les ateliers, les marchands, les gens qui ont un peu de bien et qu’on saura trouver. Mon mari, qui a déjà tout donné cet hiver, se demande avec quoi il rouvrira sa forge et avec quoi il paiera sa part. On a perdu des hommes, on a perdu du grain, et il faudra encore trouver de l’argent. Une ville, cela ne se relève pas d’une saison. On ne sait même pas si la nôtre se relèvera.
Le vainqueur passe pour clément. L’avez-vous éprouvé, cette clémence ?
On me l’a dit, oui, qu’il pardonne, qu’il relève ceux qui se soumettent. Peut-être est-ce vrai ailleurs, pour d’autres. Une cité qui lui a ouvert tout de suite a sans doute été mieux traitée que la nôtre, qui a résisté. Je veux bien croire qu’il n’aime pas la cruauté pour elle-même. Mais la clémence d’un maître, voyez-vous, cela reste la volonté d’un maître : elle vient quand il décide, elle s’arrête quand il décide, et une ville qui a tenu contre lui ne l’a pas connue. Je ne dis pas qu’il est cruel. Je dis que, vus d’ici, de mon seuil, les morts sont bien morts et les emmenés bien partis, qu’on appelle cela clémence ou non.
Comprenez-vous pourquoi cette guerre est venue mourir chez vous, en Bétique ?
Non, pas vraiment, et je ne suis pas la seule. C’est une querelle de Romains contre des Romains, née loin d’ici, dans leur ville, entre des grands qui se disputent le monde. On nous a mêlés à cela parce que les fils de Pompée sont venus lever leur armée sur nos terres, parce que le gouverneur nous avait poussés à bout. On s’est retrouvés dans leur guerre sans l’avoir cherchée. Ce que je vois, c’est que quand deux maîtres romains se battent, ce sont les provinces qui fournissent le champ, le grain et les morts. Nous avons donné les trois. Et quand ils auront fini, ils rentreront à Rome inscrire leur victoire, et nous, nous resterons ici à compter nos manques.
Que redoutez-vous, et qu’espérez-vous, maintenant ?
Je redoute que ce ne soit pas fini. On dit que d’autres tiennent encore les armes ailleurs dans la province, qu’un des fils court toujours. Tant qu’il y a des hommes en armes, il y a des villes à prendre et des châtiments à craindre. J’espère seulement qu’on nous oubliera un peu, que les colonnes cesseront de passer, qu’on nous laissera enterrer nos morts et rouvrir les ateliers. Je n’espère pas de justice, je n’attends rien des grands ; j’espère qu’on nous laisse tranquilles. Qu’il me reste un mari, mes enfants, un toit et de quoi recommencer. Pour une femme de Corduba, aujourd’hui, c’est déjà beaucoup demander.