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Corduba après la reddition, par une femme de la cité

La grande cité de la Bétique a ouvert ses portes après des mois de guerre, et le châtiment a suivi. Nous avons recueilli le récit d’une femme de Corduba : les réquisitions, la peur, la reddition, les hommes emmenés. La voix d’une ville qui n’a pas choisi et qui paie.

Propos recueillis par la rédaction 28 Martius 45 av. J.-C. 9 min de lecture

On parle des chefs, des légions, des enseignes prises. On parle moins des villes qui restent derrière, une fois les armées reparties. Corduba, la plus grande cité de la province, a été disputée tout l’hiver, puis prise, puis châtiée. Nous avons recueilli le récit d’une femme de la ville, épouse d’un artisan du bronze, qui a tout vu du dedans. Elle rapporte ce qu’elle a vécu, en séparant ce qu’elle a constaté de ce qui se murmure d’une maison à l’autre.

Grand entretien

Baebia, épouse d’un artisan du bronze de Corduba

Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent une position réelle de l’époque — celle des habitants non combattants de Corduba pris dans la guerre civile et sa répression — sans reproduire un individu attesté.

Depuis quand la guerre est-elle entrée dans votre vie, à Corduba ?

Depuis bien avant l’hiver. La province remuait déjà du temps du gouverneur, celui qu’on accusait de prendre plus que son dû ; on n’en finissait pas de se plaindre de lui dans les rues. Puis les fils du grand Pompée ont levé leur monde, et la ville s’est retrouvée du mauvais côté sans même l’avoir bien décidé. Un jour on est une cité qui vit de son fleuve et de ses ateliers, le lendemain on est une place forte, avec des hommes en armes sur les murs et des chefs qui décident pour vous. Personne ne m’a demandé mon avis. On ne demande jamais l’avis des femmes, ni celui des artisans, quand il s’agit de ces choses-là.

Que change la présence d’une armée dans une ville comme la vôtre ?

Tout. Il faut les loger, les nourrir, les entendre la nuit. Les greniers publics se vident les premiers, puis ce sont les nôtres. On mesure le grain, on compte les jarres d’huile, on emmène les bêtes. Mon mari a un atelier ; on lui a pris son métal et son charbon pour les besoins de la garnison, forger des pointes, réparer des armes. Un homme qui vivait de faire des vases et des lampes se met à travailler pour la guerre, qu’il le veuille ou non. Et quand les vivres manquent, les prix montent au point qu’une mesure d’orge coûte ce qu’on gagnait en un mois. On a serré la ceinture tout l’hiver, les enfants les premiers.

La ville était-elle tenue par les Pompéiens ? Que voyiez-vous d’eux ?

On disait le cadet des fils de Pompée dans nos murs, avec des troupes, chargé de nous garder pendant que l’aîné tenait la campagne. Nous, les gens des ateliers, on ne les approchait pas, ces grands-là. On voyait leurs soldats, on entendait leurs ordres. Il y avait aussi beaucoup d’hommes en armes qui n’étaient pas des soldats de métier : des esclaves qu’on avait affranchis ou armés pour tenir les remparts, des gens ramassés un peu partout. La ville était pleine de monde qui n’était pas d’ici, et chacun sentait bien que tout ce monde-là finirait par attirer un malheur.

Comment la nouvelle de la grande bataille est-elle arrivée dans la ville ?

Par bribes, comme toujours. D’abord des cavaliers qui rentrent au galop, la mine défaite, et qu’on n’a pas le droit d’interroger. Puis des blessés, des hommes qui marchent mal, qui parlent d’une journée terrible du côté de la plaine, d’un choc qui a duré du matin au soir, d’une déroute à la fin. On a compris que les nôtres — enfin, ceux qui tenaient la ville — avaient perdu, sans savoir au juste l’ampleur de la chose. Chacun racontait autrement. Ce qui était sûr, c’est que la peur, elle, est entrée dans Corduba avant même que l’armée du vainqueur n’en approche.

Et l’aîné, le chef de leur armée, qu’en disait-on ?

On disait qu’il avait échappé au désastre, qu’il fuyait quelque part, blessé peut-être, on ne savait pas où. Les uns le disaient vers la côte, les autres vers la montagne. Personne ne savait rien de sûr, et c’est cela le plus dur : on attend, on guette les chemins, on ne sait pas si celui qui devait nous défendre reviendra, s’est enfui pour de bon, ou si tout est fini. Aujourd’hui encore, je ne saurais vous dire où il est. Nous, dans la ville, nous n’avions plus de chef pour nous défendre et un vainqueur qui approchait. C’est dans cet état-là qu’on a vécu les derniers jours.

Comment la reddition s’est-elle décidée ? Qui a ouvert les portes ?

Cela ne s’est pas décidé d’une seule voix, croyez-moi. Il y avait ceux qui voulaient tenir jusqu’au bout, surtout les hommes en armes qui n’avaient plus rien à perdre, et ceux qui voulaient ouvrir avant que ce ne soit pris de force, en espérant la clémence. On raconte que la ville s’est déchirée là-dessus, qu’il y a eu du sang entre les nôtres, à l’intérieur des murs, avant même que l’ennemi n’entre. Je n’ai pas vu tout cela de mes yeux, je le rapporte comme on me l’a dit. Ce que j’ai vu, c’est ma rue barricadée, mon mari qui rentre le métal et cache ce qu’il peut, et l’attente, cette attente affreuse de ce qui allait suivre.

Qu’est-il arrivé quand la ville est tombée ?

Le châtiment. Je pèse mes mots, parce que je ne veux ni en rajouter ni faire comme s’il n’y avait rien eu. Les hommes qu’on avait pris les armes à la main, surtout ceux qu’on avait armés pour tenir les murs, on ne leur a pas fait grâce. Beaucoup ont péri. Il y a eu du feu dans certains quartiers, on a vu des fumées monter, on a entendu des choses la nuit qu’une femme ne devrait pas avoir à entendre. Je ne vous décrirai pas ce que je n’ai pas vu, et je me méfie des récits qui grossissent à chaque bouche. Mais qu’il y ait eu du sang, beaucoup de sang, cela, personne à Corduba ne vous dira le contraire.

On parle de prisonniers emmenés. Qu’en savez-vous, de vos yeux ?

On les a vus. Des colonnes d’hommes liés, qu’on faisait sortir par les portes, encadrés de soldats. Des combattants qu’on avait épargnés, des hommes de la ville aussi, je crois, qu’on emmenait je ne sais où — pour être vendus, pour servir, on ne nous dit pas. Une voisine cherchait son fils dans ces files, elle courait le long de la colonne en criant son nom. Je ne sais pas si elle l’a trouvé. C’est cela, une ville prise : des femmes qui courent au bord des chemins en cherchant un visage. Où on les emmène, ce qu’on en fera, je l’ignore. Nul ici ne le sait.

Et le tribut, l’argent : la ville doit-elle payer, en plus ?

Bien sûr. On ne châtie jamais une cité seulement dans sa chair, on la châtie aussi dans sa bourse. On dit qu’on va nous imposer une somme lourde, très lourde, pour nous punir d’avoir tenu contre le vainqueur. Qui paiera ? Nous. Les ateliers, les marchands, les gens qui ont un peu de bien et qu’on saura trouver. Mon mari, qui a déjà tout donné cet hiver, se demande avec quoi il rouvrira sa forge et avec quoi il paiera sa part. On a perdu des hommes, on a perdu du grain, et il faudra encore trouver de l’argent. Une ville, cela ne se relève pas d’une saison. On ne sait même pas si la nôtre se relèvera.

Le vainqueur passe pour clément. L’avez-vous éprouvé, cette clémence ?

On me l’a dit, oui, qu’il pardonne, qu’il relève ceux qui se soumettent. Peut-être est-ce vrai ailleurs, pour d’autres. Une cité qui lui a ouvert tout de suite a sans doute été mieux traitée que la nôtre, qui a résisté. Je veux bien croire qu’il n’aime pas la cruauté pour elle-même. Mais la clémence d’un maître, voyez-vous, cela reste la volonté d’un maître : elle vient quand il décide, elle s’arrête quand il décide, et une ville qui a tenu contre lui ne l’a pas connue. Je ne dis pas qu’il est cruel. Je dis que, vus d’ici, de mon seuil, les morts sont bien morts et les emmenés bien partis, qu’on appelle cela clémence ou non.

Comprenez-vous pourquoi cette guerre est venue mourir chez vous, en Bétique ?

Non, pas vraiment, et je ne suis pas la seule. C’est une querelle de Romains contre des Romains, née loin d’ici, dans leur ville, entre des grands qui se disputent le monde. On nous a mêlés à cela parce que les fils de Pompée sont venus lever leur armée sur nos terres, parce que le gouverneur nous avait poussés à bout. On s’est retrouvés dans leur guerre sans l’avoir cherchée. Ce que je vois, c’est que quand deux maîtres romains se battent, ce sont les provinces qui fournissent le champ, le grain et les morts. Nous avons donné les trois. Et quand ils auront fini, ils rentreront à Rome inscrire leur victoire, et nous, nous resterons ici à compter nos manques.

Que redoutez-vous, et qu’espérez-vous, maintenant ?

Je redoute que ce ne soit pas fini. On dit que d’autres tiennent encore les armes ailleurs dans la province, qu’un des fils court toujours. Tant qu’il y a des hommes en armes, il y a des villes à prendre et des châtiments à craindre. J’espère seulement qu’on nous oubliera un peu, que les colonnes cesseront de passer, qu’on nous laissera enterrer nos morts et rouvrir les ateliers. Je n’espère pas de justice, je n’attends rien des grands ; j’espère qu’on nous laisse tranquilles. Qu’il me reste un mari, mes enfants, un toit et de quoi recommencer. Pour une femme de Corduba, aujourd’hui, c’est déjà beaucoup demander.

Le contexte

Corduba, sur le Baetis (le Guadalquivir), est la principale cité de l’Hispanie ultérieure (Bétique) et l’un des foyers du soulèvement rallié aux fils de Pompée. L’impopularité du gouverneur césarien Quintus Cassius Longinus, accusé de cupidité et d’exactions, avait nourri le mécontentement de la province en amont de la guerre.

La ville a été disputée durant la campagne d’hiver 46-45 : César l’a pressée sans l’emporter d’emblée, Sextus Pompée passant pour l’avoir tenue. Après la bataille livrée le 17 Martius dans une plaine de Bétique dont l’emplacement exact se discute, la place s’est rendue, suivie d’une répression sévère : combattants — dont des esclaves armés pour la défense — exécutés, incendies rapportés, prisonniers emmenés, lourd tribut imposé.

Cet entretien restitue le seul point de vue civil : celui des habitants non combattants de Corduba, qui subissent le poids matériel et humain d’une guerre romaine sans en avoir choisi le camp ni en connaître l’issue.

État des informations

Ce témoignage est un point de vue civil, reconstitué à partir d’un personnage composite ; il rapporte ce qu’une habitante de Corduba pouvait voir et entendre à la fin de Martius, en séparant ce qu’elle constate de ce qu’elle tient d’ouï-dire. Le détail de la prise repose sur le Bellum Hispaniense, source lacunaire et fragile ; les chiffres sont des ordres de grandeur. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à cette date et ne préjuge pas de la suite.

Ce que l’on sait

  • Corduba, plus grande cité de la Bétique, a été un foyer du soulèvement rallié aux fils de Pompée puis reprise par le camp de César après la bataille du 17 Martius.
  • La campagne a pesé sur les habitants par des réquisitions de grain, de bétail et de biens, et par la présence prolongée de troupes.
  • La reddition a été suivie d’une répression : combattants — dont des esclaves armés — mis à mort, prisonniers emmenés, lourd tribut imposé à la cité.

Ce que l’on ignore

  • Le sort réservé aux prisonniers emmenés hors de la ville.
  • L’avenir de Corduba, sa capacité à se relever, le montant exact du tribut.
  • La suite de la guerre : d’autres foyers tiennent encore, un des fils de Pompée est en fuite, on ignore où et pour combien de temps.

Sources historiques utilisées

primary

Bellum Hispaniense (Guerre d’Espagne)

Continuateur anonyme de César · -40

Seul récit détaillé de la campagne d’Hispanie de 45, d’un continuateur anonyme ; texte lacunaire et confus, à manier avec prudence. Rapporte le siège et la reddition de Corduba, les combats internes à la ville et la répression qui a suivi.

primary

Histoire romaine, livre XLIII

Dion Cassius · 230

Récit plus tardif de la campagne d’Hispanie et de la prise des cités bétiques ; utile pour le contexte de la reddition de Corduba et des châtiments, à croiser avec le Bellum Hispaniense.

secondary

Bataille de Munda

Wikipédia (FR) · 2026

Synthèse de la campagne de 45 : soulèvement de la Bétique, sièges d’hiver, sort de Corduba après la bataille (hommes armés exécutés, lourd tribut), rôle de Sextus Pompée dans la défense de la cité.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Entretien fictif construit à partir d’un personnage composite. Les propos illustrent la condition des habitants non combattants de Corduba, ville prise et châtiée dans la guerre civile ; ils imitent la parole d’une femme du moment sans reproduire un individu attesté et sans anticiper l’issue de la guerre.

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