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« Nous avons reculé, et il est descendu parmi nous »

Trois jours après le choc livré dans une plaine de Bétique, un centurion de la dixième légion revient sur la journée la plus dure qu’il ait connue : la ligne qui recule, le général qui met pied à terre et se porte au premier rang, et une bataille qui, des heures durant, n’a penché d’aucun côté.

Propos recueillis par la rédaction 20 Martius 45 av. J.-C. 9 min de lecture

On croit connaître les batailles du général pour les avoir suivies depuis les Gaules. Celle-ci n’a ressemblé à aucune autre. Nous avons rencontré, au camp, un centurion de la dixième légion, celle qui tenait l’aile où le général s’est porté quand la ligne a plié. Il sert depuis les guerres du Nord, il a passé le Rubicon, il a vu Pharsale. Il parle bas, la voix encore prise par la fatigue, et il ne prétend dire que ce qu’il a vu de sa place dans le rang.

Grand entretien

Un centurion de la dixième légion

Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent l’expérience réelle d’un centurion vétéran de César sans reproduire un individu attesté.

Tu as fait bien des campagnes. Où places-tu celle d’avant-hier ?

Au-dessus de toutes, pour la dureté. J’ai passé les fleuves du Nord, j’ai vu la journée de Thessalie, j’ai vu des sièges d’hiver ici même, à Ategua, dans le froid et la boue. Rien ne m’avait tenu debout aussi longtemps, avec la mort aussi près, aussi longtemps. Les autres batailles, on les gagne ou on les perd dans la matinée. Celle-là, elle a duré tout le jour sans qu’on sache de quel côté elle allait tomber. Un homme peut supporter une heure comme celle-là. Nous en avons eu je ne sais combien à la suite.

Comment cela a-t-il commencé ?

Nous sommes descendus dans la plaine et eux nous attendaient sur la hauteur, en bon ordre, bien plus nombreux. On les voyait, cette masse au-dessus de nous, et il fallait monter pour les joindre. Un vieux soldat n’aime pas ça, attaquer vers le haut, contre plus fort que soi. On a lancé les traits, on a tiré l’épée, et on s’est pris de corps. Dès le premier heurt on a senti que ceux d’en face n’étaient pas des recrues. Ils tenaient. Ils rendaient coup pour coup. Il y avait parmi eux des hommes qui avaient servi longtemps, des transfuges, des rescapés d’Afrique. Ils savaient se battre autant que nous.

On dit que la ligne a reculé. C’est vrai ?

C’est vrai, et je ne le cacherai pas. Il y a eu un moment où nous avons cédé du terrain. Pas une fuite, non, pas encore : un recul, pied à pied, ces pas en arrière qu’on fait quand on ne peut plus avancer et qu’on n’ose pas se retourner. La ligne s’est ployée. J’ai vu des enseignes reculer. Quand une enseigne recule, tous les yeux la suivent, et le cœur suit les yeux. J’ai crié comme un damné pour tenir mes hommes en place. Un centurion, à ce moment-là, ne se bat plus seulement contre l’ennemi de devant : il se bat contre le pas en arrière de ceux de son rang.

C’est alors que le général est intervenu ?

C’est alors qu’il est descendu parmi nous. On l’a vu jeter son cheval, prendre un bouclier à quelqu’un, ôter son casque pour qu’on voie bien sa figure, et venir se planter au premier rang, là où les traits tombaient le plus dru. Il nous a criés. Pas des paroles de tribune : des reproches, des injures presque, à nous et à lui-même. On raconte qu’il a dit qu’il en finirait là, que ce serait le dernier jour de sa vie et de nos services. De l’avoir vu à découvert, à portée de javelot, ça vaut mieux que tous les mots. Un soldat qui voit son général risquer sa peau à côté de lui a honte de reculer. La ligne s’est raffermie.

Il a réellement combattu, ou s’est-il montré seulement ?

Il s’est mis à portée, ça je l’ai vu. On dit qu’il a reçu des traits sur son bouclier, beaucoup, qu’on les comptait après. De là où j’étais je ne pouvais pas les compter, j’avais mon propre homme à tuer devant moi. Mais je l’ai vu là, debout, au vent des javelots, et les tribuns autour de lui, et les enseignes qu’il rappelait de la main. Un général qui reste sur sa hauteur, on l’entend. Un général qui vient mourir avec toi, on le suit. Ce jour-là il n’a pas commandé de loin. Il est venu chercher la bataille à la main, comme un simple soldat de la dixième.

Et de l’autre côté ? Leurs chefs faisaient-ils de même ?

On dit que le jeune Pompée en a fait autant sur son aile, qu’il est descendu de cheval et s’est porté au contact pour raidir les siens. Je ne l’ai pas vu de mes yeux, c’était loin, dans la poussière et le bruit. Mais cela se tient : si les nôtres tenaient parce que le nôtre était là, les leurs tenaient de même. C’est ce qui a fait la longueur de la chose. Deux armées où chacun voyait son chef payer de sa personne, aucune ne voulait être la première à lâcher. On restait accrochés les uns aux autres comme deux lutteurs qui n’ont plus de force et qui ne tombent pas parce que l’autre les retient debout.

Combien de temps cela a-t-il duré ?

Je ne saurais te le dire à l’heure juste. On ne regarde pas le soleil quand on tient l’épée. Mais c’était le matin quand nous avons joint, et le jour baissait déjà quand cela a tourné. Les anciens disaient le soir qu’on était restés le fer croisé la plus grande partie de la journée, sans reculer ni avancer de plus que quelques pas. Un bras finit par ne plus lever le bouclier. On se relevait dans les rangs pour souffler, on faisait passer les hommes de derrière devant. Et de l’autre côté ils faisaient sûrement pareil. C’est une chose terrible, une bataille qui ne veut pas finir.

À quoi pense un homme, dans ces heures-là ?

À rien et à tout. À l’homme d’en face, à ses pieds pour ne pas glisser sur ce qui est par terre, à l’enseigne pour savoir où est le rang. On a peur, il ne faut pas croire ceux qui disent le contraire. Le vieux soldat n’a pas moins peur que le jeune ; il la connaît mieux, voilà tout, il sait qu’elle passe si on ne la regarde pas. J’ai vu de bons soldats blêmir. J’ai vu un jeune serrer les dents et faire son ouvrage sans dire un mot. On n’est pas brave, on fait ce qu’il faut faire, et le soir on s’aperçoit qu’on l’a fait.

Qu’est-ce qui a fini par faire pencher la journée ?

La cavalerie, sur une aile. Les cavaliers du roi maure, ceux de Bogud, qui étaient avec nous. On dit qu’ils ont tourné large, qu’ils sont passés derrière et qu’ils ont poussé vers le camp adverse ou sur les arrières. À un moment, en face, quelque chose a bougé : une partie des leurs s’est détournée pour parer de ce côté, et cet ébranlement-là s’est vu, s’est senti tout le long de la ligne. Une troupe qui regarde par-dessus son épaule ne pousse plus de face. Ils ont ployé où ils n’avaient pas ployé de tout le jour. Nous l’avons senti sous nos fers, ce moment où l’autre commence à céder pour de bon.

La percée s’est faite d’un coup ?

D’un coup et pas d’un coup. Longtemps rien ne bouge, et puis tout bouge en même temps. Quand une ligne se rompt, elle ne se rompt pas partout à la fois : elle craque à un endroit, et la déchirure court. Ceux qui étaient encore fermes une seconde plus tôt se retrouvent découverts sur le flanc, alors ils lâchent à leur tour, et de proche en proche c’est fini. Ils ont reflué vers la hauteur, vers leur place forte. Nous, on a poussé, on ne les a pas lâchés. Après tant d’heures à ne rien gagner, les hommes n’allaient pas laisser filer ce qu’ils avaient enfin.

Qu’as-tu ressenti quand tu as compris que c’était gagné ?

Pas de la joie, non. Pas tout de suite. D’abord le soulagement, cette chose qui te lâche les jambes quand la peur s’en va. On respire. On s’aperçoit qu’on est vivant, qu’on tient encore debout, que le bras répond. Et puis on regarde autour et on cherche des visages. J’ai compté mes hommes. Il en manquait. On a perdu des nôtres, moins qu’eux à ce qu’on dit, mais bien plus que dans nos batailles ordinaires — cela je le sais rien qu’à voir les rangs ce soir. Ce n’était pas une victoire à chanter. C’était une victoire à s’asseoir par terre sans rien dire.

Et maintenant ? Que penses-tu de la suite ?

La suite n’est pas l’affaire d’un centurion. On dit que leurs chefs ont quitté le champ, que le jeune Pompée s’est enfui, qu’on ne sait où il court ni ce qu’il fera. Le cadet, on ne sait pas non plus. Où ils sont, s’il reste des troupes ailleurs, s’il faudra remettre le fer demain, je n’en sais rien, et celui qui te dira le savoir se vante. Ce que je sais, c’est que ceux d’en face étaient des Romains, comme nous, et qu’on les a laissés en grand nombre sur cette plaine. On ne se réjouit pas de ça. On l’a fait parce qu’il fallait le faire, et ce soir on voudrait surtout que ce soit la dernière fois.

Le contexte

La dixième légion est l’une des plus anciennes de César, formée pour les guerres des Gaules et réputée pour son endurance ; elle a été engagée dans les batailles majeures de la guerre civile.

La bataille livrée le 17 Martius dans une plaine de Bétique, dont l’emplacement exact se discute, a opposé l’armée de César aux forces des fils de Pompée, plus nombreuses et renforcées de rescapés d’Afrique. On la donne pour un choc frontal resté longtemps indécis.

La tradition rapporte que César, voyant sa ligne fléchir, mit pied à terre et se porta au premier rang ; le même geste est prêté à Cnaeus Pompée sur son aile. La charge de la cavalerie maure de Bogud est présentée comme le tournant de la journée.

État des informations

Témoignage d’un homme de rang recueilli au camp le 20 Martius : il restitue une journée vue de sa place dans la ligne, distingue ce qu’il a vu de ce qui se disait au camp, et ne préjuge ni du sort des fuyards ni de la suite du conflit.

Ce que l’on sait

  • La bataille a été longue et âprement disputée, la plus dure qu’aient connue les vétérans de César.
  • La ligne césarienne a reculé à un moment du combat, avant de se raffermir.
  • On rapporte que les chefs, César d’un côté, sont descendus au contact pour soutenir leurs troupes.
  • La victoire a été acquise, mais au prix de pertes lourdes pour une armée de César.

Ce que l’on ignore

  • Le sort des chefs adverses en fuite et leur destination.
  • L’existence d’autres forces pompéiennes ailleurs et la suite de la guerre.
  • Le compte exact des morts, dans un camp comme dans l’autre.

Sources historiques utilisées

primary

Bellum Hispaniense (Guerre d’Espagne)

Continuateur anonyme de César · -40

Récit d’un continuateur anonyme, lacunaire et confus : bataille disputée, ligne qui fléchit, chefs descendus au contact. Prudence sur tout détail qu’il est seul à donner.

primary

Vie de César

Plutarque · 110

Tradition du général descendu à pied au premier rang et du mot « à Munda, pour ma vie » ; combat donné pour le plus rude de la carrière de César.

secondary

Bataille de Munda

Wikipédia · 2026

Chronologie du 17 mars 45, forces en présence, engagement de la dixième légion, charge de la cavalerie maure de Bogud, emplacement discuté de la plaine.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Le centurion est un personnage composite ; ses propos, rédigés au présent de l’époque, condensent l’expérience d’un vétéran de la dixième sans reproduire un témoin attesté.

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