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Un cavalier de Bogud raconte la percée

Venu de Maurétanie à l’appel de son roi, il a chargé sur un flanc pompéien au plus fort du choc. Le récit d’un homme du dehors, engagé dans une guerre de Romains qu’il ne dit pas comprendre, et fier du fait d’armes qu’il croit avoir fait pencher la journée.

Propos recueillis par la rédaction 20 Martius 45 av. J.-C. 9 min de lecture

La bataille de Munda ne s’est pas gagnée qu’avec des légions. Sur les ailes manœuvraient des cavaliers venus du dehors, dont ceux du roi Bogud de Maurétanie, allié de César. Nous avons recueilli le récit de l’un d’eux, au camp, quelques jours après le choc : le regard d’un homme sans part dans la querelle romaine, et le souvenir encore chaud d’une charge qu’il dit avoir enfoncé un flanc de l’ennemi.

Grand entretien

Massiva, cavalier maure de l’armée du roi Bogud de Maurétanie, engagé aux côtés de César

Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent une position réelle de l’époque — celle des cavaliers maures de Bogud, auxiliaires « du dehors » engagés à Munda aux côtés de César — sans reproduire un individu attesté.

D’où venez-vous, et comment vous êtes-vous retrouvé à combattre ici, en Bétique ?

Je viens de Maurétanie, de l’autre côté du détroit, là où finit la terre et où commence la mer que vous appelez extérieure. Mon roi est Bogud. Quand un roi lève ses cavaliers, on monte à cheval, on ne demande pas pourquoi ni contre qui. Bogud a lié son nom à celui du proconsul romain, celui qu’ici on appelle César, et là où va l’alliance du roi, vont ses hommes et ses chevaux. Nous avons passé la mer, nous avons marché dans un pays que nous ne connaissions pas, et un matin on nous a rangés en face d’une autre armée de Romains. Voilà comment je me trouve ici. Pas par haine de quelqu’un. Par la parole de mon roi.

Comprenez-vous l’objet de cette guerre ? Savez-vous qui combat qui ?

Je vais être franc : non, pas vraiment, et je crois qu’aucun de nous ne le comprend tout à fait. On nous a dit que ce sont des Romains contre des Romains. Cela déjà nous étonne. Chez nous, quand deux hommes du même peuple, de la même langue, se dressent l’un contre l’autre avec des armées entières, c’est une chose grave, presque contre nature, et on cherche longtemps qui a raison. Ici, les deux camps parlent la même langue, portent les mêmes enseignes, prient les mêmes dieux, à ce qu’on me dit. On m’a expliqué qu’il y a d’un côté César, de l’autre les fils d’un grand chef mort, un nommé Pompée. Les noms, je les retiens. Le fond de la querelle, il m’échappe. Ce sont leurs affaires de Rome, pas les nôtres.

Cela vous trouble-t-il de verser le sang dans une querelle qui n’est pas la vôtre ?

Un cavalier ne se pose pas cette question le matin de la bataille, sinon il ne charge pas. Mais je vous le dis puisque vous le demandez : oui, cela m’a paru étrange. Nous, quand nous faisons la guerre, c’est contre des peuples qui ne sont pas les nôtres, pour des pâtures, des troupeaux, des razzias, des comptes anciens entre tribus. Là, je regardais l’ennemi d’en face et je voyais des hommes en tout point pareils à ceux qui me commandent. J’ai même pensé, un instant, que de l’autre côté il y avait peut-être des cavaliers comme moi, loués par un autre roi, qui ne comprenaient pas plus que moi pourquoi on allait s’entretuer. Puis la trompette a sonné et on ne pense plus à rien.

Pourquoi votre roi a-t-il choisi le camp de César plutôt que l’autre ?

Cela, c’est l’affaire du roi, pas la mienne, et un cavalier qui prétendrait connaître le fond de la pensée de son roi serait un menteur ou un sot. Ce que je sais, c’est qu’un roi de chez nous ne se lie pas au hasard. Il regarde qui est fort, qui tiendra sa parole, qui saura se souvenir d’un service rendu. Bogud a jugé que sa place était aux côtés de César. Peut-être parce que César est le maître à Rome, peut-être pour des terres, des faveurs, la garantie de son trône contre ses voisins. Un roi qui aide un homme puissant attend d’en être payé, en amitié comme en avantages. Nous, ses cavaliers, nous sommes la monnaie de cette amitié. C’est ainsi entre les rois et les grands.

Et vous-même, que gagnez-vous à cette guerre ? Comment un cavalier comme vous est-il payé ?

Il y a la solde, quand elle vient, et elle ne vient pas toujours à l’heure — les Romains comptent bien mais paient tard. Et puis il y a ce qu’on ramasse. Un cavalier vit aussi de ce qu’il prend : les chevaux de l’ennemi, les armes des morts, ce qu’on trouve dans un camp forcé, dans une ville qui s’est rendue trop tard. On ne s’en cache pas, c’est notre part et notre usage. Certains des nôtres pensent surtout à cela, au butin, plus qu’à l’alliance du roi ou à la gloire de César. Je ne les blâme pas. On a laissé une famille derrière la mer, et une famille se nourrit de ce qu’on rapporte, pas de la reconnaissance d’un proconsul romain.

Venons-en à la bataille. Où étiez-vous placés, vous et les cavaliers de Bogud ?

Sur une aile, à découvert, comme on place toujours la cavalerie. Le gros de la journée, ce sont les fantassins qui l’ont porté : des heures durant, les deux lignes de légions se sont poussées, sans que rien cède, dans un fracas et une poussière où l’on ne voyait pas à trente pas. Nous, sur le côté, nous attendions, et attendre est le plus dur. Les chevaux le sentent, ils piaffent, ils ont peur du bruit. On retenait nos bêtes, on guettait l’ordre, on regardait ce mur d’hommes qui ne bougeait pas. J’ai fait beaucoup de courses et beaucoup d’escarmouches, mais une mêlée de légions qui dure sans qu’aucune ne recule, cela, je ne l’avais jamais vu. On aurait dit deux troupeaux de taureaux front contre front.

À quel moment avez-vous chargé ? Racontez ce que vous avez vu et fait.

Il y a eu un moment où l’ordre est venu, et où toute l’aile s’est ébranlée d’un coup. Nous avons pris de la vitesse sur le côté, là où la ligne ennemie était moins gardée, moins serrée. Je me souviens du sol qui tremble, de la poussière qu’on lève, de l’odeur de la sueur des chevaux. On tombe sur le flanc de leurs hommes, ceux du bord, ceux qui ne nous attendaient pas de ce côté-là. Un fantassin qui reçoit des cavaliers sur son flanc, il n’a pas le temps de se retourner comme il faudrait ; il voit arriver la masse, il rompt ou il meurt. Nous avons percé. J’ai frappé, j’ai été frappé, mon bouclier porte encore la marque. Après, je ne saurais pas vous faire un récit dans l’ordre : dans une charge, on ne voit que ce qui est devant le nez du cheval.

Cette charge, dites-vous, a percé le flanc. Croyez-vous qu’elle a décidé de la bataille ?

Au camp, on le dit, et je vais vous avouer que cela nous plaît de l’entendre. On raconte que notre charge sur le flanc a fait plier tout un côté de leur armée, qu’à partir de là leur ligne a commencé à se défaire, et qu’ensuite tout a roulé comme une pente. Est-ce vrai que c’est nous qui avons tout emporté ? Je n’en jurerais pas. Une bataille, c’est mille choses à la fois, et chaque troupe croit toujours que c’est la sienne qui a fait la décision. Les fantassins de la dixième légion, eux, vous diront que c’est eux. Le cavalier grossit sa charge, le fantassin grossit sa poussée. Ce que je sais de mes yeux, c’est que nous avons enfoncé le flanc et que, peu après, leur armée a lâché. L’ordre des choses, laissons-le à ceux qui étaient assez haut pour voir tout le champ.

Qu’avez-vous ressenti quand la ligne ennemie a cédé ?

Le soulagement d’abord, avant la joie. Quand on sent que l’ennemi rompt, quelque chose se relâche dans la poitrine : on a compris qu’on ne mourra pas aujourd’hui. Puis vient l’ivresse de la poursuite, et là, je ne vais pas vous mentir, c’est le pire moment pour l’adversaire. Un homme qui fuit, dos tourné, ne se défend plus ; le cavalier fond dessus. Ce n’est pas beau à raconter et je ne m’en vante pas devant vous. C’est la guerre telle qu’elle est, pas telle qu’on la chante. On dit qu’ils sont tombés en grand nombre. Combien ? Je l’ignore. On lance des chiffres au camp, mais celui qui a tenu la lance ne compte pas les morts, il les enjambe.

Aviez-vous, en face, des cavaliers ? Vous êtes-vous mesurés à eux ?

Oui, ils avaient de la cavalerie, et de la bonne, avec des chefs qui savent leur métier. On nous avait prévenus qu’il y avait chez eux des hommes d’expérience, dont un que les Romains eux-mêmes redoutent, un transfuge, à ce qu’on nous a dit, un ancien des leurs passé de l’autre côté. Nous nous sommes accrochés à leurs cavaliers avant de pouvoir toucher les fantassins. Cela a été dur, cavalier contre cavalier, ce que je connais le mieux. C’est là qu’un homme de chez nous montre ce qu’il vaut : nos chevaux sont légers, nous montons sans mors compliqué, nous tournons vite, nous harcelons, nous revenons. Le Romain charge droit ; nous, nous dansons autour. Une fois leur cavalerie écartée, la route du flanc s’est ouverte.

Comment les légionnaires romains vous regardent-ils, vous, les cavaliers du dehors ?

Cela dépend des jours. Un légionnaire romain est fier, il tient sa légion pour le cœur de tout, et au fond il nous considère un peu comme des auxiliaires, bons pour les ailes, la poursuite, la reconnaissance, pas pour tenir la ligne. Tant que la bataille dure, ils sont contents de nous avoir sur les flancs. Le soir, autour des feux, la fierté revient et on redevient des étrangers à la peau plus sombre, qu’on paie pour se battre. Cela ne me blesse pas. Je ne suis pas venu chercher leur estime, je suis venu par la parole de mon roi et pour ma part de butin. Le jour de la bataille, croyez-moi, ils étaient bien aises que le flanc soit gardé par des gens qui savent monter.

Reverrez-vous bientôt votre pays, de l’autre côté de la mer ?

Je l’espère, mais ce n’est pas moi qui en décide. Tant que le roi tient à l’alliance et que César a besoin de cavaliers, nous restons. On dit que l’ennemi n’est pas tout à fait défait, qu’il en reste qui courent le pays, qu’il y a encore des places à réduire. Une guerre ne finit pas le soir d’une bataille ; elle traîne, elle se disperse en poursuites et en sièges. Alors je ne fais pas de projet. Je soigne mon cheval, je recompte mon butin, j’attends l’ordre. Quand la mer sera calme et que le roi rappellera ses hommes, je repasserai le détroit avec ce que j’aurai gagné, et je raconterai chez moi que j’ai chargé dans une guerre de Romains contre des Romains, et que personne ne m’a jamais bien expliqué pourquoi.

Le contexte

Le 17 Martius 45 s’est livrée à Munda, dans une plaine de Bétique dont l’emplacement exact se discute, la bataille la plus disputée de la campagne d’Hispanie ultérieure, où César affrontait l’armée levée par les fils de Pompée le Grand. Le choc, longtemps indécis, aurait basculé après une percée de la cavalerie sur un flanc pompéien.

Bogud, roi de Maurétanie, s’est rangé du côté de César et a fourni des cavaliers. Ces contingents « du dehors », comme les cavaliers numides et maures, servaient depuis longtemps les armées de Rome sur les ailes, pour le harcèlement, la poursuite et la reconnaissance, moyennant solde et part de butin, sans avoir de part dans les querelles romaines.

Cet entretien restitue le seul point de vue de l’auxiliaire : un homme venu de Maurétanie, engagé par la parole de son roi, qui a vécu la charge sans s’estimer partie à la guerre civile et ne prétend pas juger de ses causes ni de sa portée.

État des informations

Ce témoignage est un point de vue d’auxiliaire, reconstitué à partir d’un personnage composite ; il rapporte ce qu’un cavalier de Bogud pouvait voir et dire au 20 Martius, en séparant ce qu’il a vécu de ce qu’il tient d’ouï-dire au camp. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à cette date, tient les chiffres pour des ordres de grandeur et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Bogud, roi de Maurétanie, était allié de César et a fourni de la cavalerie à Munda.
  • Des cavaliers maures ont chargé un flanc de l’armée pompéienne durant la bataille du 17 Martius.
  • La cavalerie légère maure et numide servait habituellement Rome sur les ailes, pour le harcèlement et la poursuite, contre solde et butin.

Ce que l’on ignore

  • La part réelle de cette charge dans la victoire : le camp vainqueur grossit volontiers le fait d’armes de sa propre cavalerie.
  • Le décompte des pertes, donné au camp en ordres de grandeur invérifiables.
  • La suite de la campagne : des forces pompéiennes seraient encore en fuite et des places à réduire.

Sources historiques utilisées

primary

Guerre d’Espagne (Bellum Hispaniense)

Continuateur anonyme de César · -40

Récit contemporain de la campagne et de la bataille de Munda, notre principale source de détail ; texte lacunaire et confus, à manier avec prudence pour tout détail tactique. Mention des contingents maures de Bogud aux côtés de César.

primary

Guerres civiles, livre II

Appien d’Alexandrie · 160

Récit de la bataille de Munda ; rôle de la cavalerie et de Bogud, roi de Maurétanie, dans la journée.

primary

Histoire romaine, livre XLIII

Dion Cassius · 230

Récit de la campagne d’Hispanie et de Munda ; intervention de Bogud et des cavaliers maures sur un flanc, présentée comme décisive.

secondary

Bataille de Munda — Wikipédia

Wikipédia (FR) · 2026

Synthèse recoupant les sources antiques : dispositif, bataille indécise, charge de la cavalerie maure de Bogud sur un flanc, incertitude sur la localisation et sur les chiffres.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Massiva est un personnage composite fictif : ses propos mettent en forme, au présent du 20 Martius 45, le point de vue réel des cavaliers maures de Bogud engagés à Munda, sans reproduire un individu attesté.

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