← Retour à l’édition Entretien

« On ne pardonne pas deux fois, et je le savais en reprenant les armes »

À Corduba prise, parmi les milliers de captifs entassés après la chute de la ville, un légionnaire de Bétique qui avait jadis servi sous les aigles de César, puis était repassé au parti de Pompée, revient sur la bataille perdue, sur le nom qu’il a choisi de suivre, et sur ce qu’il attend d’un vainqueur dont il sait ne plus rien pouvoir espérer.

Propos recueillis par la rédaction 28 Martius 45 av. J.-C. 10 min de lecture

On n’entend, d’ordinaire, que les vainqueurs ; c’est leur récit qui reste. Nous avons voulu recueillir l’autre voix, tant qu’elle parle encore. Dans Corduba tombée, où l’on parque les prisonniers par centaines dans les cours et le long des murs, un homme a accepté de répondre. Il est né dans la province, il a servi César lors d’une campagne passée, s’était rendu à lui, avait porté ses enseignes — puis, quand les légions d’Hispanie se sont retournées, il a repris le parti de Pompée. Il sait ce que cela veut dire d’avoir trahi deux fois. Il parle sans se plaindre, la voix égale, un homme qui rend compte de ce qu’il a fait et de ce qu’il attend, et qui ne prétend savoir que ce qu’il a vu de sa place dans le rang.

Grand entretien

Un légionnaire captif de l’armée pompéienne

Personnage composite reconstitué à partir des sources ; aucun verbatim d’un soldat pompéien anonyme n’ayant été conservé, ses propos restituent l’expérience réelle d’un vaincu de Munda sans reproduire un individu attesté.

Qui es-tu, et comment en es-tu venu à te battre ici ?

Je suis d’ici, de la province, né entre le Baetis et la mer. J’ai porté les armes plus longtemps que je n’ai labouré. J’ai d’abord servi César, il y a des années : je me suis rendu à lui dans une campagne où mon camp avait cédé, et il m’a pris à sa solde, comme il l’a fait de beaucoup d’entre nous. J’ai marché sous ses aigles, j’ai touché sa paie. Puis les choses ont tourné, les légions d’Hispanie se sont retournées, et j’ai repassé de l’autre côté, du côté des fils de Pompée. On me dira que j’ai changé deux fois. C’est vrai. Je ne cherche pas à le farder. Un homme de la province suit la guerre là où elle est, et la guerre, chez nous, portait le nom de Pompée.

Pourquoi ce nom-là, plutôt que celui du proconsul que tu avais servi ?

Parce qu’ici, ce nom pèse plus que tout autre. Le Grand a fait la guerre dans ces terres du temps de nos pères, contre Sertorius, et il y a laissé des amis, des dettes, des clientèles entières. Des cités entières se disaient à lui. On m’a élevé en entendant dire qu’un homme de bien, dans la province, était l’homme de Pompée. Quand ses fils sont venus lever les enseignes, ce n’était pas un étranger qui appelait : c’était le nom sous lequel nos anciens avaient combattu. Et puis, ceux qui parlaient pour eux disaient que c’était la cause du Sénat, celle de la République, contre un homme qui avait passé son fleuve en armes. Je ne suis pas assez savant pour trancher qui avait le droit pour lui. Je te dis ce qu’on croyait dans mon rang, et ce qu’on croyait, on l’a suivi.

Le Grand est mort depuis des années. Que restait-il de lui dans vos rangs ?

Un nom, et c’est déjà beaucoup. On sait comme il a fini : battu en Thessalie, et puis assassiné en débarquant en Égypte, la tête tranchée par ceux qu’il croyait ses hôtes. Trois triomphes, le Grand, et il meurt ainsi sur une plage. Cela, chez nous, on ne l’a pas pris comme une fin : on l’a pris comme une dette. Ses fils portaient sa figure sur le visage, l’aîné surtout. Se ranger derrière eux, c’était dire que ce sang-là ne se paierait pas d’un silence. Je ne saurais t’expliquer mieux. Un homme se bat pour sa solde, oui, et pour ne pas être seul quand les autres marchent ; mais il se bat aussi pour un nom qu’il a dans l’oreille depuis l’enfance, et le nôtre, c’était celui-là.

Tu dis avoir servi César, puis l’avoir quitté. Comment se bat-on contre son ancien camp ?

Mal, et jusqu’au bout. Voilà la vérité de cette guerre-ci : beaucoup d’entre nous avions déjà servi César, nous nous étions rendus, il nous avait épargnés, et nous l’avions quitté. Un homme qui a fait cela sait qu’il n’aura pas de seconde grâce. On ne pardonne pas deux fois. Alors on ne se bat pas comme des soldats ordinaires qui peuvent poser les armes et rentrer chez eux : on se bat en hommes qui n’ont plus le choix. Vaincre, ou mourir sur place. Il n’y avait pas, pour nous, la porte qui reste ouverte derrière le vaincu. C’est ce qui nous a fait tenir si longtemps dans la plaine, je crois. Non pas un plus grand courage. La certitude qu’il n’y avait rien derrière nous.

Raconte la bataille, telle que tu l’as vue de ton rang.

Nous étions rangés sur la hauteur, adossés à la place forte, et eux ont dû monter vers nous. Nous étions plus nombreux et bien placés ; on s’est dit, un moment, que le jour serait pour nous. Puis ils sont venus au contact, et cela n’a plus lâché. Un choc de front, épaule contre épaule, presque tout le jour. On lançait le trait, on tirait l’épée, on poussait du bouclier, et il fallait recommencer sans fin. On faisait passer devant les hommes de derrière quand les bras du premier rang ne levaient plus rien. J’ai vu nos chefs descendre de cheval et venir à pied dans la ligne pour la raidir, du nôtre comme du leur ; on disait que César en faisait autant en face. Des heures durant, rien n’a penché. Une bataille qui ne veut pas finir, c’est la pire chose que je connaisse.

Qu’est-ce qui a fait tourner le jour ?

De ma place, je n’ai vu que les effets, pas la cause. Ce que j’ai su après, c’est que la cavalerie maure, celle de Bogud, était passée sur un flanc et menaçait nos arrières. Sur le moment, j’ai seulement senti qu’une partie des nôtres se détournait de la ligne pour parer de ce côté. Et ceux qui ne voyaient pas pourquoi ont cru à un recul. C’est là que tout s’est défait. Une troupe qui croit que son aile lâche ne pousse plus. La peur a couru le long du rang plus vite qu’aucun cavalier. On a ployé où l’on avait tenu tout le jour, et une fois que la ligne craque à un endroit, la déchirure court, personne ne la retient. On a reflué vers la place. Le reste, ce n’est plus une bataille, c’est une tuerie d’hommes qui courent.

Vos chefs de premier rang, que sont-ils devenus ?

Deux sont tombés sur le champ, cela je le tiens pour sûr, on se l’est redit dans la déroute. Labienus, celui qui avait été le bras de César dans les Gaules avant de passer contre lui, tué. Et Varus, tué aussi. Deux noms qui portaient la guerre, restés sur la plaine. Quant aux fils de Pompée, je ne sais pas. On dit que l’aîné a quitté le champ, qu’il court quelque part, blessé peut-être, et nul ne sait où. Le cadet, on m’a dit qu’il avait quitté Corduba avant l’assaut, mais où il est à cette heure, s’il a des troupes encore, celui qui te le dira se vante. Voilà ce qui me ronge le plus, si tu veux le savoir : je ne sais même pas pour qui, désormais, j’ai combattu, ni s’il reste quelqu’un debout pour porter ce nom.

Comment as-tu survécu à la déroute, et comment es-tu ici ?

Par rien qui m’honore : j’ai couru comme les autres. Quand la ligne s’est rompue, il n’y avait plus de rang à tenir, plus de centurion à écouter, chacun pour ses jambes. Une partie des nôtres s’est jetée dans la place forte et s’y est enfermée. Moi, j’ai reflué vers Corduba, où l’on croyait tenir. On disait la ville sûre, avec ses murs et ses hommes en armes. Elle n’a pas tenu. On m’a pris ici, vivant, ce qui n’est pas toujours une grâce pour un homme dans mon cas. Et me voici, parqué avec les autres, à attendre qu’on décide de nous. On dit que nous sommes des milliers dans ce cas, ici et là-bas près de la place. Des milliers d’hommes qui attendent qu’on veuille bien leur dire s’ils vivront.

Qu’as-tu vu de la prise de Corduba ?

Assez pour ne pas vouloir en dire davantage. La ville s’est ouverte de l’intérieur : des gens de Corduba, las de la guerre et de ceux qui la leur imposaient dans leurs murs, ont ouvert les portes. Après, il y a eu le feu à des quartiers, et dans les rues on tuait. Les hommes trouvés en armes, on ne leur a pas fait de quartier — on disait que c’étaient pour beaucoup des esclaves qu’on avait armés pour la défense, et ceux-là, on les a passés au fil. J’ai vu des rues que je ne décrirai pas. Une ville qu’on prend, ce n’est pas une bataille, il n’y a plus deux camps qui se font face, il n’y a que des vainqueurs et des gens qui ne peuvent plus rien. Ce que j’ai vu, je le garde. Cela ne se raconte pas à un homme qui n’y était pas.

On rapporte des choses terribles du champ de bataille et de la place assiégée. Les as-tu vues ?

Non, et je ne les affirmerai pas. On dit, parmi nous, des choses affreuses : qu’on aurait dressé un rempart de nos morts contre la place forte, des corps, des boucliers, des javelots plantés, des têtes au bout, pour épouvanter ceux du dedans. On dit aussi qu’un de nos chefs, celui à qui l’on avait confié la défense d’ici, se serait donné la mort après un dernier festin. Je te rapporte ce qui court de bouche en bouche entre captifs, dans la peur et la nuit, rien de plus. Je n’ai rien vu de tout cela de mes yeux. Un homme parqué comme moi entend cent horreurs par jour, et la moitié naît de la terreur elle-même. Je ne veux pas charger ma bouche de ce que je n’ai pas constaté. Ce que j’ai vu suffit.

Que redoutes-tu, maintenant, pour toi et pour les tiens ?

Tout, et dans l’ordre. Pour moi, la mort ; je te l’ai dit, j’ai servi César et je l’ai quitté, je suis de ceux à qui l’on ne pardonne pas deux fois, et je ne me berce pas de la clémence dont on fait tant de récits. Elle ne se donne pas au récidiviste. Pour les miens, restés dans ma cité, je crains la chaîne : qu’on les vende, qu’on les disperse, qu’on les mette au compte des vainqueurs comme on fait des vaincus. Et pour ma ville, je crains ce que je vois ici à Corduba, le feu et le fil de l’épée. Un homme qui a tout misé sur un nom et qui a perdu ne redoute pas seulement pour sa tête. Il redoute pour tout ce qui portait ce nom autour de lui, et qui n’avait pas pris les armes.

Regrettes-tu d’avoir repris ce parti ?

Tu me demandes de juger ce que je ne peux plus changer. Je ne dirai pas que je regrette, comme on veut le faire dire aux vaincus pour l’écrire ensuite dans le récit du vainqueur. J’ai choisi, avec ce que je croyais, avec le nom que j’avais dans l’oreille, et je m’y suis tenu jusqu’au bout, jusqu’à ce que la ligne se rompe. Ce que je regrette, c’est autre chose : c’est d’avoir tué des Romains, et parmi eux, peut-être, des hommes avec qui j’avais mangé au même feu quand je servais l’autre camp. Ça, oui, ça pèse. On ne le lave pas. Pour le reste, je ne sais pas si c’est fini. Tant que les fils du Grand courent quelque part, je n’ose pas dire que la guerre est morte. Je dis seulement que la mienne, ce soir, est finie, et que j’attends qu’on m’apprenne à quoi.

Le contexte

Une grande partie des soldats des fils de Pompée avaient d’abord servi César et s’étaient rendus à lui, avant de repasser à l’ennemi lors du retournement des légions d’Hispanie ; se sachant sans espoir de nouvelle grâce, ils combattaient « pour vaincre ou mourir ».

L’armée pompéienne battue le 17 Martius réunissait des rescapés d’Afrique, des levées de Bétique, des troupes provinciales et des esclaves armés ; ses chefs Labienus, ancien lieutenant de César passé à Pompée, et Varus y furent tués.

Corduba, dont la défense avait été confiée à Scapula tandis que le cadet des Pompée avait quitté la ville, est tombée peu après la bataille, ses portes ouvertes de l’intérieur ; la prise fit des milliers de tués et de captifs.

État des informations

Témoignage d’un vaincu recueilli à Corduba prise le 28 Martius, parmi les captifs : il restitue une bataille et une chute vues de sa place, distingue avec soin ce qu’il a vu de ce qui court entre prisonniers, et ne préjuge ni du sort des chefs en fuite ni de la suite d’une guerre qu’il n’ose dire achevée.

Ce que l’on sait

  • La bataille du 17 Martius s’est soldée par une lourde défaite du parti de Pompée et une déroute vers la place forte.
  • Labienus et Varus, chefs pompéiens, ont été tués sur le champ.
  • Corduba est tombée peu après, dans le sang, et des milliers de captifs ont été faits ; le cadet des Pompée avait quitté la ville avant l’assaut.
  • Beaucoup de soldats pompéiens avaient auparavant servi César, ce qui les privait d’espoir de pardon.

Ce que l’on ignore

  • Le sort de l’aîné des fils de Pompée, en fuite, et le lieu où se trouve le cadet.
  • L’existence d’autres forces pompéiennes et la suite de la guerre — le captif ne la tient pas pour close.
  • Le sort réservé aux milliers de captifs et à leurs cités.

Sources historiques utilisées

primary

Bellum Hispaniense (Guerre d’Espagne)

Continuateur anonyme de César · -40

Récit lacunaire d’un continuateur anonyme : soldats pompéiens sans espoir de grâce, mort de Labienus et Varus, reddition des prisonniers, prise de Corduba. Prudence sur tout détail qu’il est seul à donner, tels le rempart de morts ou le nombre des captifs.

primary

Vie de César

Plutarque · 110

Tradition du combat le plus rude de la carrière de César et du mot « à Munda, pour ma vie » ; le propos ne circule ici, du côté vaincu, que comme rumeur non garantie.

secondary

Bataille de Munda

Wikipédia · 2026

Chronologie du 17 mars 45, transfuges des légions d’Hispanie sans espoir de pardon, mort de Labienus et Varus, charge de la cavalerie maure de Bogud, chute de Corduba et départ de Sextus avant l’assaut.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Aucun verbatim d’un soldat pompéien anonyme n’a été conservé ; le captif est un personnage composite dont les propos, rédigés au présent de l’époque, condensent l’expérience d’un vaincu de Munda sans reproduire un témoin attesté.

Articles liés