Corduba tombe : répression et milliers de captifs
Dix jours après la bataille de Munda, la victoire des armes se paie sur les cités. La place forte de Munda est prise après une sortie manquée ; Corduba, la grande ville de Bétique, est tombée à son tour dans le sang. On parle de milliers de captifs et de morts. Les chefs pompéiens, eux, courent toujours : nul ne sait où sont les fils de Pompée.
La bataille gagnée n’a pas fini la guerre : elle l’a déplacée sur les murs des cités. Depuis Munda, où les armées se sont heurtées le 17 de ce mois, l’armée de César remonte la Bétique de place en place, et chaque cité qui a tenu pour les fils de Pompée règle maintenant son compte à la défaite. On nous rapporte deux nouvelles graves : la place forte de Munda a été emportée, et Corduba, la plus grande ville de la province, est tombée après un siège bref et dur.
Sur Corduba surtout, les récits qui parviennent ici sont lourds. On assure que la ville a été prise de vive force, qu’elle a brûlé en partie, et que les morts se comptent par milliers. Le chiffre qui court, de bouche en bouche, parle de plus de vingt mille tués ou pris — un ordre de grandeur que rien ne permet de vérifier, sinon l’accord de tous ceux qui reviennent du fleuve pour dire l’ampleur du carnage.
Une chose est sûre pour qui vit dans ces cités : ce sont les provinciaux qui paient. Les combattants tombent au champ, mais ce sont les habitants, les garnisons, les hommes levés à la hâte pour tenir les murs qui remplissent aujourd’hui les colonnes de captifs. La reprise de la guerre civile en Hispanie, commencée contre le gouverneur Cassius Longinus, s’achève pour beaucoup de familles de Bétique en deuil et en servitude.
Des chefs pompéiens, en revanche, on ne sait presque rien de sûr. Les deux fils de Pompée le Grand ont quitté le théâtre : Cnaeus, l’aîné, est donné pour fuyard depuis la déroute ; Sextus, le cadet, aurait glissé hors de Corduba avant l’assaut et se serait évanoui dans la nature. Où sont-ils, ce qu’ils tentent, s’ils rassemblent encore des hommes : personne, ici, ne peut le dire. La guerre a un vainqueur sur le champ de Munda ; elle n’a pas encore de fin.
La place de Munda emportée
Après la bataille, une partie des vaincus s’était réfugiée dans la place forte de Munda elle-même, derrière ses murs. On rapporte que César y a laissé des troupes pour l’investir pendant qu’il poussait vers l’intérieur. Les assiégés auraient d’abord tenté une sortie pour rompre l’étreinte ; repoussés, ils n’ont pu que se rejeter dans la ville, désormais sans espoir de secours.
Les récits qui nous viennent de ce siège tiennent de l’horreur, et nous les donnons pour ce qu’ils valent : des propos de camp, non des choses vues par nous. On assure que les assiégeants, pour terrifier la place, auraient dressé contre elle un retranchement fait des corps et des dépouilles des morts de la bataille, entassés avec les armes ramassées sur le champ. Le détail est de ceux qui se grossissent en se répétant ; il dit du moins la sauvagerie que chacun prête à cette fin de campagne.
La place a fini par céder. Avec elle tombe le dernier point d’appui organisé des vaincus dans ce coin de Bétique. Ce qui restait d’une armée levée pour la cause des Pompées se disperse désormais en fuyards, en captifs et en morts.
Corduba prise dans le sang
Corduba était le cœur de la résistance. Grande cité, riche, elle avait été l’un des foyers du soulèvement et tenait garnison pour les fils de Pompée. Après Munda, les débris de l’armée vaincue s’y seraient repliés, grossis de la milice de la ville, de recrues et d’hommes levés dans la hâte, sous la conduite d’un certain Scapula, l’un des chefs du parti pompéien dans la place.
On rapporte que Sextus Pompée, qui tenait la ville, l’a quittée à l’approche de César, filant avec une escorte réduite sans qu’on sache vers où. Restés seuls, les défenseurs se sont divisés : les uns voulaient traiter et ouvrir les portes, les autres tenir à tout prix, sûrs de n’attendre aucun pardon. On dit que Scapula, se sachant condamné, choisit de mourir de sa main avant l’assaut, au terme d’un dernier festin où il distribua ses biens à ses proches.
La ville a été emportée quand des habitants las du siège ont ouvert les portes de l’intérieur. Ce qui a suivi, tous ceux qui en reviennent le disent avec les mêmes mots : le fer, le feu, la tuerie de rue en rue. On assure que le sang coula jusqu’au fleuve, que des quartiers entiers brûlèrent, et que le nombre des tués et des captifs se compte par dizaines de mille. Nous tenons ces chiffres pour des estimations, sans les garantir ; mais l’accord des témoins sur l’ampleur du massacre, lui, ne laisse guère de doute.
Le prix payé par les cités
À mesure que l’armée victorieuse remonte la province, la même question revient dans chaque cité : se rendre et espérer la clémence, ou tenir et risquer le sort de Corduba. La guerre civile, ici, ne se joue pas seulement entre deux camps romains : elle passe par des villes de Bétique qui ont dû choisir, souvent contraintes, le parti sous les armes duquel elles se trouvaient.
Le fait que les vaincus soient des Romains n’a rien adouci. On rapporte que beaucoup, dans les rangs pompéiens, avaient jadis servi César, s’étaient rendus, puis avaient repassé à l’ennemi ; ceux-là se battaient sans espoir de grâce, et n’en attendaient aucune. La rumeur veut que la répression n’ait épargné ni les places prises de force ni les hommes repris les armes à la main. Jusqu’où va la sévérité, sur quelles cités elle s’abat encore : nous ne le savons pas au juste, et n’avançons rien de définitif.
Reste que la reprise de la guerre, un temps portée par le mécontentement provincial contre le gouverneur Cassius Longinus, se retourne aujourd’hui contre les provinciaux eux-mêmes. Ce sont eux qui remplissent les colonnes de prisonniers et pleurent leurs morts, pendant que les chefs qui les ont entraînés courent la campagne, hors d’atteinte pour l’instant.
Ce que l’on ignore encore
La bataille de Munda a un vainqueur, et la reprise des cités le confirme jour après jour. Mais dire que la guerre est finie serait aller plus vite que ce que l’on sait. Deux chefs pompéiens sont en fuite, et un fugitif qui échappe peut demain lever de nouveaux hommes. Cnaeus Pompée, l’aîné, est donné pour errant depuis la déroute ; on ignore où il se terre. Sextus, le cadet, a disparu sans laisser de trace assurée après avoir quitté Corduba.
Nous rapportons ce que l’on voit et ce que l’on dit dans les cités de Bétique, au 28 de ce mois, sans confondre l’un et l’autre. Les places tombent, la répression est réelle, les captifs sont nombreux. Le reste — le sort des fugitifs, l’étendue exacte des représailles, la question de savoir si l’Hispanie est vraiment pacifiée — appartient aux jours qui viennent. Rien, tant que les fils de Pompée courent, n’est encore scellé.