Munda : César dit avoir « combattu pour sa vie »
Le 17 Martius, dans une plaine de Bétique, l’armée de César et celle de Cnaeus Pompée se sont heurtées de front des heures durant, sans que la victoire penche d’un côté. On rapporte que le proconsul et le chef pompéien sont descendus à pied dans les rangs pour retenir leurs lignes. C’est, dit-on au camp, la journée la plus rude de toute la carrière de César.
La nouvelle a mis trois jours à nous parvenir du front. Le 17 de ce mois, l’armée de César a livré bataille rangée à celle de Cnaeus Pompée le Jeune, dans une plaine de Bétique dont l’emplacement exact se discute encore d’un courrier à l’autre. La rencontre a été un choc de front, frontal et prolongé, comme on en a peu vu dans cette guerre entre citoyens. Elle s’achève par une victoire de César sur le champ ; mais nul ici, au moment où nous écrivons, ne dirait que la guerre en est finie.
Ce qui frappe tous ceux qui rapportent la journée, c’est sa dureté. On parle d’un combat resté longtemps indécis, où les deux armées se sont tenues au corps à corps durant une grande partie du jour sans qu’aucune ne pût faire reculer l’autre. Les hommes qui reviennent du front en gardent la marque : ce n’est pas la déroute rapide d’un adversaire déjà entamé, comme à Thapsus, mais une bataille pleine, disputée pied à pied.
On assure au camp que le proconsul lui-même a dû mettre pied à terre et rentrer dans le rang pour raidir une ligne qui pliait, saisissant un bouclier, appelant les siens par leur nom. Le même trait est rapporté de Cnaeus Pompée dans le camp d’en face. Deux chefs descendus parmi leurs soldats au plus fort du danger : l’image dit assez ce que fut la journée.
On prête à César un mot que la troupe se répète déjà de bouche en bouche : qu’il aurait souvent combattu pour la victoire, mais qu’à Munda, il aurait combattu pour sa vie. Nous le rapportons pour ce qu’il est — un propos qui court, non une parole recueillie sur l’instant, dont nous ne garantissons pas la lettre. Qu’il l’ait dit ou non, il résume ce que tous répètent : le vainqueur d’Alésia et de Pharsale a bien cru, ce jour-là, tout perdre.
Deux armées de front, huit heures durant
Les deux camps se cherchaient depuis des jours, après la reddition d’Ategua et l’affaire de Soricaria. Cnaeus Pompée, on le dit, avait rangé son armée sur une hauteur qui domine la plaine, adossée à la place de Munda, en position d’attente. Ses forces passent pour les plus nombreuses : on avance treize légions de son côté contre huit du côté de César, sans compter la cavalerie et les auxiliaires. Ce sont là des ordres de grandeur rapportés, non des comptages, et l’on sait combien ces chiffres enflent d’un récit à l’autre.
César, moins fourni, a dû faire monter ses légions à l’assaut d’un terrain qui montait vers l’ennemi — désavantage que les vétérans savent lourd. Le contact une fois pris, il ne s’est plus dénoué. On rapporte des heures entières de mêlée serrée, les traits d’abord, puis le glaive, les lignes se poussant sans qu’aucune cède. Ceux qui parlent d’un jour presque entier de combat n’exagèrent peut-être pas : rien, longtemps, n’a permis de dire qui l’emporterait.
C’est dans ce blocage que se placent les récits sur les deux chefs descendus à pied. Le détail nous vient surtout des relations qui circulent depuis le front, dont plusieurs remontent à des continuateurs du récit de César, d’une précision qu’il faut prendre avec prudence. Mais tous s’accordent sur le fond : à un moment, la ligne de César a reculé, et il a fallu que le proconsul paie de sa personne, exposé au premier rang, pour que les cohortes tiennent.
La charge des cavaliers maures
Ce qui a fait basculer la journée, à ce qu’on rapporte, ne vient pas du centre où les légions s’étreignaient, mais d’un flanc. La cavalerie maure du roi Bogud, allié de César, aurait manœuvré contre l’aile pompéienne et menacé les arrières de Cnaeus, jetant le trouble là où l’ennemi ne l’attendait pas.
On dit que, pour parer ce danger, les Pompéiens durent dégarnir une partie de leur ligne et détacher des troupes vers le flanc menacé. Ce mouvement, exécuté au plus mauvais moment, aurait été pris par le reste de l’armée pour un début de recul. De proche en proche, l’ébranlement a gagné, et la ligne qui avait tenu tout le jour a fini par se rompre.
Le rôle décisif de cette charge est de ceux que les vainqueurs aiment à souligner, et il faut en tenir compte. Reste que le nom de Bogud revient dans toutes les bouches au camp de César : sans les cavaliers de Maurétanie, dit-on, la bataille indécise aurait pu tourner autrement.
La déroute et la place emportée
Une fois la ligne pompéienne crevée, le combat a tourné au carnage. L’armée de Cnaeus, refoulée vers la hauteur et vers les murs de Munda, s’est débandée sous la poursuite. On avance des pertes considérables du côté pompéien — le chiffre de trente mille morts court d’un récit à l’autre —, tandis que César ne compterait, pour les siens, qu’un millier de tués. Ce dernier nombre, venu du camp vainqueur, est de ceux qu’on retient par prudence : les vainqueurs ont coutume de minorer leurs pertes autant que de grossir celles de l’ennemi.
Les fuyards se sont repliés sur la place de Munda même, qui a été investie. On dit le camp pompéien emporté et la ville serrée de près, avec des milliers d’hommes pris ou acculés. Parmi les morts de la journée, on cite déjà des noms : Titus Labienus, l’ancien lieutenant de César passé jadis à l’ennemi, et Publius Attius Varus, vétéran de la guerre d’Afrique. La confirmation reste à venir, mais les deux noms reviennent avec assez de constance pour qu’on les rapporte.
Sur le champ, la décision est nette : César est maître de la plaine. Mais une bataille gagnée n’est pas une guerre finie. Les chefs pompéiens ne sont pas tombés entre ses mains. Cnaeus Pompée, dit-on, a quitté le champ et fuit ; on ignore où il se dirige et ce qu’il fera de ce qui lui reste. De Sextus, le cadet, on ne sait rien de sûr : présent dans la région, insaisissable, il demeure hors de portée. Tant qu’ils courent, rien n’est tout à fait scellé.
Ce que l’on tient, ce qu’on ignore
Ce que l’on peut affirmer est ceci : le 17 Martius, dans une plaine de Bétique, César a livré et gagné une bataille rangée d’une dureté exceptionnelle ; il a dû, dit-on, y payer de sa personne ; la charge des cavaliers de Bogud a emporté la décision ; le camp et la place de Munda sont tombés ou sur le point de tomber. Voilà l’acquis.
Le reste appartient aux jours qui viennent. Le décompte réel des morts, le sort exact des chefs en fuite, et la question que tous se posent — cette victoire éteint-elle enfin la guerre, ou reste-t-il des braises en Bétique ? — demeurent sans réponse. Nous rapportons ce qui nous vient du front, en distinguant ce que l’on tient pour établi de ce que la rumeur du camp y ajoute, et sans préjuger de rien.