Ce que Munda a tranché — et ce qui reste ouvert
Un mois après le choc dans la plaine de Bétique, l’émotion est retombée et l’on peut compter. Munda a détruit la dernière armée pompéienne réunie sous un même commandement : Cnaeus Pompée est mort, Labienus et Attius Varus tués, les rangs dispersés. Reste que Sextus Pompée court toujours, et que nul, ici, ne saurait dire si le ressort de cette guerre est brisé.
Le premier jour, on ne compte pas : on souffle. Il a fallu un mois pour que la poussière de la plaine retombe, que les nouvelles remontent des places prises et que l’on cesse de parler de Munda comme d’une journée pour commencer à en parler comme d’un fait. À froid, la question mérite d’être posée sans emphase : qu’est-ce que cette bataille a réellement tranché ?
Beaucoup, au camp comme dans les cités de la province, répondent d’un mot : tout. C’est aller vite. Une bataille règle un rapport de forces sur un terrain, un jour donné ; elle ne referme pas à elle seule une guerre ouverte depuis le passage du Rubicon. Nous voulons ici distinguer ce que Munda a défait pour de bon de ce qui, à la date où nous écrivons, demeure debout ou hors d’atteinte.
Un principe nous tient : on ne regarde qu’en arrière. Rubicon, Pharsale, Thapsus — les jalons connus de cette longue guerre — éclairent ce qui vient de se passer en Bétique. De ce qui suivra, nul ici ne sait rien, et nous nous refusons à le deviner.
Ce que la plaine a défait
Le fait le plus solide est militaire. En Bétique s’était reconstituée, ces derniers mois, une armée nombreuse : des rescapés d’Afrique, des légions levées sur place, des cités soulevées contre le gouvernement césarien de la province. C’était, depuis Thapsus, le seul rassemblement pompéien tenu sous un commandement unique et rangé en ordre de bataille. À Munda, cette armée-là a été brisée. On rapporte des pertes très lourdes dans ses rangs ; les places qui la soutenaient sont tombées les unes après les autres.
Avec elle sont tombées ses têtes. Cnaeus Pompée le Jeune, le fils aîné du Grand, qui commandait l’ensemble, a été rejoint dans sa fuite et tué ; on nous dit que sa tête a été présentée à César. Titus Labienus, l’ancien lieutenant des Gaules passé à l’ennemi, et Publius Attius Varus, le vétéran d’Afrique, sont morts sur le champ même. Un parti n’est pas qu’un homme, mais quand une seule journée emporte le chef et ses principaux officiers, ce n’est pas un revers, c’est une amputation.
Il faut le mesurer à l’aune de la guerre entière. Après le Rubicon (49), Pharsale (48) et la mort de Pompée le Grand, puis Thapsus (46) et la fin de la résistance d’Afrique, les adversaires de César n’avaient plus, pour se refaire, que cette province d’Occident. C’est là qu’ils ont joué leur dernière armée organisée, et c’est là qu’ils l’ont perdue. En ce sens, Munda ferme le dernier foyer de guerre où le parti pompéien alignait encore des légions en bataille rangée.
Ce qui reste ouvert
Mais fermer un foyer n’est pas éteindre l’incendie, et l’honnêteté commande de nommer ce qui échappe encore. Un homme, d’abord : Sextus Pompée, le cadet. Il n’était pas de ceux qui sont tombés dans la plaine ; il a disparu, et nul, à cette heure, ne sait où il se trouve ni ce qu’il tentera. Un chef vivant et insaisissable n’est pas une armée, mais il n’est pas rien : tant que son sort demeure béant, on ne peut écrire que la cause est morte avec son frère.
Il y a plus général. Cette guerre s’est déjà crue finie. Au lendemain de Pharsale, beaucoup, dans le camp vainqueur, tenaient l’affaire pour close ; l’Afrique, ensuite, a montré qu’il n’en était rien, et il a fallu Thapsus. Qui a vu cela deux fois se garde de proclamer une troisième victoire définitive. Une bataille gagnée, même décisive, n’est pas nécessairement une guerre close. Nous ne savons pas si tout ressort de guerre est aujourd’hui rompu ; nous savons seulement qu’aucune armée pompéienne rangée ne subsiste pour l’heure.
Sur l’ampleur même de ce qui s’est joué à Munda, prudence encore. Les chiffres qui circulent — le nombre des légions engagées de part et d’autre, celui des morts — viennent d’auteurs et de témoins, non de comptages, et le camp vainqueur a toujours intérêt à grossir la masse qu’il a défaite et à taire ce qu’elle lui a coûté. On tient donc ces nombres pour des ordres de grandeur, et l’on retient surtout ceci, qui ne se discute pas : l’armée d’en face n’existe plus comme armée.
Ce que nous nous refusons à écrire
On nous demandera si la guerre civile est finie. Nous répondrons qu’on ne peut l’écrire aujourd’hui sans devancer ce que nous ignorons. Déclarer une époque close parce qu’une armée est détruite, ce serait confondre la fin d’un combat avec la fin d’un conflit, et l’on a déjà vu, depuis le Rubicon, combien cette confusion est trompeuse.
Ce que nous tenons pour établi tient en peu de lignes. La dernière armée pompéienne organisée a été détruite en Bétique ; Cnaeus Pompée, Labienus et Attius Varus sont morts ; les places qui les soutenaient sont tombées. Tout le reste — le sort de Sextus, la question de savoir si la guerre a encore un ressort, l’ordre qui sortira de tout cela — demeure hors de notre portée. Nous le dirons quand cela se dira, pas avant.