Vu de Londres : la France libre récuse la main tendue de Montoire
De la poignée de main de Montoire, les ondes étrangères rapportent depuis quelques jours une riposte : un manifeste que le général de Gaulle aurait lancé depuis l’Afrique, déclarant le gouvernement de Vichy « inconstitutionnel » et instituant un Conseil de défense de l’Empire. Le texte ne nous parvient que par bribes, capté avec peine sur des postes que l’on écoute à voix basse.
On ne l’a lu dans aucun journal d’ici, et l’on n’en trouvera pas trace dans les communiqués officiels. C’est par les postes de radio, et d’abord par ceux de Londres, que la nouvelle circule depuis deux ou trois jours, de proche en proche, dans les foyers de la zone libre où l’on tourne le bouton le soir venu, le volume au plus bas : la rencontre de Montoire, cette poignée de main entre le maréchal et le chancelier d’Allemagne dont les images ont paru la semaine dernière, aurait suscité une réponse. Elle viendrait d’Afrique, et elle porterait la signature du général de Gaulle.
Le nom n’est pas inconnu. Depuis le mois de juin, on prête à cet officier, réfugié à Londres, des appels à poursuivre la guerre aux côtés des Anglais ; le gouvernement, de son côté, le tient pour un dissident et l’a, dit-on, fait condamner cet été par un tribunal militaire. Ce que les ondes rapportent aujourd’hui est d’une autre nature : non plus un appel, mais un acte. Le général aurait, le 27 octobre, lancé depuis Brazzaville, en Afrique équatoriale française, un manifeste où il conteste au pouvoir de Vichy sa légitimité même.
Le texte ne nous arrive pas d’un bloc. Il faut le reconstituer par fragments, d’une écoute à l’autre, à travers le grésillement et le brouillage. Reviennent, d’une émission à la suivante, quelques phrases que l’on redit à peu près dans les mêmes termes. « Il n’existe plus de Gouvernement proprement français », y aurait déclaré le général ; « l’organisme sis à Vichy et qui prétend porter ce nom est inconstitutionnel et soumis à l’envahisseur ». On lui prête aussi l’engagement de « rendre compte de mes actes aux représentants du peuple français dès qu’il lui aura été possible d’en désigner librement ». Les mots exacts nous échappent par endroits ; la substance, elle, revient trop constamment pour tenir du seul bruit.
La même source rapporte que le général n’en resterait pas aux paroles. « Pour m’assister dans ma tâche, je constitue, à la date d’aujourd’hui, un Conseil de Défense de l’Empire » : ainsi se serait-il exprimé, avant d’énumérer les noms de ceux qu’il y appelle. Cette liste nous parvient plus mal encore que le reste, écorchée par la distance. On y a saisi des grades et des titres — un général Catroux, un amiral Muselier, un gouverneur pour le Tchad, un colonel, un professeur, un religieux — sans que nous puissions garantir ni l’orthographe des noms ni le compte des membres. Ce que l’on croit comprendre, c’est que le général prétend parler au nom d’un empire, et non d’un homme seul.
Ce que les ondes laissent dans l’ombre
Reste à mesurer ce que l’on ignore, et c’est beaucoup. Nul ne sait, ici, si ce manifeste a été lu en entier sur les antennes de Londres ou si nous n’en recueillons que ce que les speakers en ont cité. On rapporte qu’il aurait été rédigé et signé à Brazzaville, mais la date, le lieu précis, les circonstances de sa proclamation nous demeurent flous. Écouter ces émissions n’est pas interdit, mais la chose est mal vue, et l’on n’en parle qu’entre soi ; vérifier quoi que ce soit, dans la zone que nous habitons, est hors de notre portée.
On sait, en revanche, sur quel fond ces nouvelles tombent. Depuis l’été, plusieurs territoires de l’Empire d’Afrique se sont déclarés pour le général : le Tchad d’abord, à la fin d’août, puis le Cameroun, le Congo, l’Oubangui, dans les jours qui ont suivi ; les Nouvelles-Hébrides, dans le Pacifique, s’étaient prononcées plus tôt encore. La tentative sur Dakar, en septembre, aurait en revanche échoué. C’est de ces terres ralliées, semble-t-il, que la voix nouvelle s’élève aujourd’hui.
De Vichy, aucune réponse publique ne nous est parvenue à cette heure. Le gouvernement, qui range le général parmi les rebelles, ne paraît pas pressé de commenter un texte que la presse d’ici ignore. Le pays reçoit ainsi, en quelques jours, deux nouvelles venues de directions opposées : la rencontre de Montoire, montrée par l’image, et ce manifeste d’Afrique, porté par les seules ondes de Londres. De la portée réelle du second, on ne sait, en zone libre, à peu près rien.