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Vu de Londres : la France libre récuse la main tendue de Montoire

De la poignée de main de Montoire, les ondes étrangères rapportent depuis quelques jours une riposte : un manifeste que le général de Gaulle aurait lancé depuis l’Afrique, déclarant le gouvernement de Vichy « inconstitutionnel » et instituant un Conseil de défense de l’Empire. Le texte ne nous parvient que par bribes, capté avec peine sur des postes que l’on écoute à voix basse.

D’après les émissions de Londres 29 octobre 1940, 18h00 4 min de lecture

On ne l’a lu dans aucun journal d’ici, et l’on n’en trouvera pas trace dans les communiqués officiels. C’est par les postes de radio, et d’abord par ceux de Londres, que la nouvelle circule depuis deux ou trois jours, de proche en proche, dans les foyers de la zone libre où l’on tourne le bouton le soir venu, le volume au plus bas : la rencontre de Montoire, cette poignée de main entre le maréchal et le chancelier d’Allemagne dont les images ont paru la semaine dernière, aurait suscité une réponse. Elle viendrait d’Afrique, et elle porterait la signature du général de Gaulle.

Le nom n’est pas inconnu. Depuis le mois de juin, on prête à cet officier, réfugié à Londres, des appels à poursuivre la guerre aux côtés des Anglais ; le gouvernement, de son côté, le tient pour un dissident et l’a, dit-on, fait condamner cet été par un tribunal militaire. Ce que les ondes rapportent aujourd’hui est d’une autre nature : non plus un appel, mais un acte. Le général aurait, le 27 octobre, lancé depuis Brazzaville, en Afrique équatoriale française, un manifeste où il conteste au pouvoir de Vichy sa légitimité même.

Le texte ne nous arrive pas d’un bloc. Il faut le reconstituer par fragments, d’une écoute à l’autre, à travers le grésillement et le brouillage. Reviennent, d’une émission à la suivante, quelques phrases que l’on redit à peu près dans les mêmes termes. « Il n’existe plus de Gouvernement proprement français », y aurait déclaré le général ; « l’organisme sis à Vichy et qui prétend porter ce nom est inconstitutionnel et soumis à l’envahisseur ». On lui prête aussi l’engagement de « rendre compte de mes actes aux représentants du peuple français dès qu’il lui aura été possible d’en désigner librement ». Les mots exacts nous échappent par endroits ; la substance, elle, revient trop constamment pour tenir du seul bruit.

La même source rapporte que le général n’en resterait pas aux paroles. « Pour m’assister dans ma tâche, je constitue, à la date d’aujourd’hui, un Conseil de Défense de l’Empire » : ainsi se serait-il exprimé, avant d’énumérer les noms de ceux qu’il y appelle. Cette liste nous parvient plus mal encore que le reste, écorchée par la distance. On y a saisi des grades et des titres — un général Catroux, un amiral Muselier, un gouverneur pour le Tchad, un colonel, un professeur, un religieux — sans que nous puissions garantir ni l’orthographe des noms ni le compte des membres. Ce que l’on croit comprendre, c’est que le général prétend parler au nom d’un empire, et non d’un homme seul.

Ce que les ondes laissent dans l’ombre

Reste à mesurer ce que l’on ignore, et c’est beaucoup. Nul ne sait, ici, si ce manifeste a été lu en entier sur les antennes de Londres ou si nous n’en recueillons que ce que les speakers en ont cité. On rapporte qu’il aurait été rédigé et signé à Brazzaville, mais la date, le lieu précis, les circonstances de sa proclamation nous demeurent flous. Écouter ces émissions n’est pas interdit, mais la chose est mal vue, et l’on n’en parle qu’entre soi ; vérifier quoi que ce soit, dans la zone que nous habitons, est hors de notre portée.

On sait, en revanche, sur quel fond ces nouvelles tombent. Depuis l’été, plusieurs territoires de l’Empire d’Afrique se sont déclarés pour le général : le Tchad d’abord, à la fin d’août, puis le Cameroun, le Congo, l’Oubangui, dans les jours qui ont suivi ; les Nouvelles-Hébrides, dans le Pacifique, s’étaient prononcées plus tôt encore. La tentative sur Dakar, en septembre, aurait en revanche échoué. C’est de ces terres ralliées, semble-t-il, que la voix nouvelle s’élève aujourd’hui.

De Vichy, aucune réponse publique ne nous est parvenue à cette heure. Le gouvernement, qui range le général parmi les rebelles, ne paraît pas pressé de commenter un texte que la presse d’ici ignore. Le pays reçoit ainsi, en quelques jours, deux nouvelles venues de directions opposées : la rencontre de Montoire, montrée par l’image, et ce manifeste d’Afrique, porté par les seules ondes de Londres. De la portée réelle du second, on ne sait, en zone libre, à peu près rien.

Le contexte

Depuis l’armistice du 22 juin 1940, la France est coupée en une zone occupée et une zone libre ; le gouvernement du maréchal Pétain est établi à Vichy.

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain a rencontré le chancelier Hitler à Montoire-sur-le-Loir ; la photographie de leur poignée de main a été diffusée par la presse quelques jours plus tard.

Depuis l’été 1940, le général de Gaulle, réfugié à Londres, appelle à poursuivre la guerre ; plusieurs territoires de l’Afrique équatoriale française — Tchad, Cameroun, Congo, Oubangui — se sont ralliés à lui en août.

En zone libre, l’écoute des radios étrangères, notamment de celles de Londres, n’est pas formellement défendue à cette date, mais elle est mal vue ; les émissions parviennent brouillées et se captent avec difficulté.

État des informations

Cet article s’en tient à ce qui pouvait être capté, en zone libre, au soir du 29 octobre 1940 : un manifeste attribué au général de Gaulle, connu par les seules émissions de radio étrangères et reconstitué par fragments. Il rapporte les propos qu’on lui prête en les attribuant, sans les endosser, et ne reprend pas davantage à son compte le qualificatif de « dissident » dont use Vichy. Les points invérifiables — lettre exacte du texte, liste des membres, circonstances — sont signalés comme tels.

Ce que l’on sait

  • Le général de Gaulle, réfugié à Londres depuis juin 1940, y a lancé des appels à poursuivre la guerre aux côtés des Britanniques ; il a été reconnu par le gouvernement britannique, en août, comme chef des Français libres.
  • Plusieurs territoires de l’Empire se sont ralliés à lui à l’été 1940 : les Nouvelles-Hébrides (juillet), le Tchad du gouverneur Éboué (26 août), le Cameroun (27 août), le Congo (28 août), l’Oubangui (29 août).
  • Une tentative de ralliement de Dakar, à la fin de septembre 1940, a échoué.
  • Le général de Gaulle avait été condamné à mort par contumace le 2 août 1940 par un tribunal militaire réuni à Clermont-Ferrand.

Ce que l’on ignore

  • La rédaction, en zone libre, ne peut vérifier la teneur exacte du manifeste attribué au général de Gaulle : elle ne le connaît que par ce qui filtre, fragmentaire, des émissions de radio étrangères.
  • On ignore si le texte a été diffusé en entier sur les antennes de Londres ou seulement cité par bribes.
  • La composition précise du Conseil de défense de l’Empire — le nombre et l’identité exacts de ses membres — nous parvient déformée ; les noms saisis à l’écoute ne peuvent être garantis.
  • Le lieu, la date et les circonstances précises de la proclamation, donnés pour Brazzaville et le 27 octobre, ne peuvent être établis avec certitude depuis la zone libre.
  • Aucune réponse publique du gouvernement de Vichy à ce manifeste n’était connue à l’heure où cet article est écrit.

Sources historiques utilisées

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Manifeste de Brazzaville — Wikipédia

Consulté pour la date (27 octobre 1940), le lieu (Brazzaville, AEF), la nature du manifeste et les deux ordonnances instituant le Conseil de défense de l’Empire, ainsi que la composition de celui-ci (de Gaulle et neuf membres : Catroux, Muselier, de Larminat, Éboué, Sautot, Leclerc, Sicé, Cassin, Thierry d’Argenlieu).

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Le manifeste de Brazzaville — Fondation de la France Libre

Consulté pour le texte du manifeste et les verbatims cités (« il n’existe plus de Gouvernement proprement français », « l’organisme sis à Vichy […] inconstitutionnel et soumis à l’envahisseur ») et la liste des membres du Conseil de défense de l’Empire. Verbatims recoupés avec la Fondation Charles de Gaulle et la base MJP.

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Manifeste de Brazzaville — Digithèque MJP, université de Perpignan

Consulté pour recouper le texte du manifeste et des ordonnances, dont les verbatims « rendre compte de mes actes aux représentants du peuple français dès qu’il lui aura été possible d’en désigner librement » et « Pour m’assister dans ma tâche, je constitue, à la date d’aujourd’hui, un Conseil de Défense de l’Empire. »

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Radio Londres — Wikipédia

Consulté pour les conditions d’écoute des émissions de Londres en zone libre à l’automne 1940 (écoute mal vue mais non encore formellement réprimée, brouillage, diffusion par bribes).

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

L’article simule une chronique du soir du 29 octobre 1940, écrite en zone libre à partir de ce que laissent capter les radios étrangères. Les formulations à chaud imitent un média du moment ; rien n’est affirmé au-delà de ce qui pouvait être connu, et vérifié à grand-peine, à cette date.

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Trois jours après la poignée de main de Montoire, tout n’est pas dit, et beaucoup ne sera peut-être jamais dit. Pour démêler le sûr du supposé, nous avons réuni les notes d’un confrère qui passe ses journées à recouper la presse autorisée des deux zones, la rumeur des files d’attente et ce qui filtre des radios étrangères. Un long entretien sur le peu que l’on sait, le beaucoup que l’on ignore, et la manière dont l’information circule — ou ne circule pas — dans la France d’octobre 1940.

27 octobre 1940, 10h0016 min