« J’ai fait Verdun sous ses ordres »
La photographie de la poignée de main de Montoire est entrée dans toutes les maisons. Un homme qui montait vers Verdun au printemps de 1916, sous le commandement du maréchal, regarde cette image et n’arrive pas à la reposer. Il n’a pas de compte rendu, pas d’explication : rien que la photographie et sa mémoire. Il nous a écrit.
J’ai vu la photographie comme tout le monde, dans le journal posé sur la toile cirée. Une gare que je ne connais pas, deux hommes debout, une main dans une main. On m’a dit le nom de la gare, Montoire ; on m’a dit qui étaient les deux hommes. L’un est le chancelier d’Allemagne. L’autre, je n’ai pas eu besoin qu’on me le nomme. Je l’aurais reconnu entre mille, même de dos, même vieilli. C’est le maréchal. C’est l’homme sous les ordres duquel je suis monté vers Verdun au printemps de 1916.
Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit. Personne autour de moi ne le sait. Aucun journal n’en a rien rapporté, aucune voix officielle n’a expliqué ce que ce déplacement voulait dire. Il n’y a que l’image. On voudrait que je me prononce, au café, à l’atelier ; on me demande ce que j’en pense, à moi qui l’ai connu là-bas. Je réponds la vérité : je n’en sais pas plus qu’un autre. Je n’ai que cette photographie, et ce que je porte en moi depuis vingt-quatre ans.
Alors je vais dire ce que je porte, puisque c’est tout ce que j’ai. J’avais vingt ans. On nous a fait descendre des trains quelque part vers Bar-le-Duc, et on a marché. Il n’y avait qu’une route pour monter là-haut, une seule, et sur cette route il y avait des camions, l’un derrière l’autre, sans un trou, de jour et de nuit. Ça n’arrêtait jamais. On l’a appelée la Voie sacrée plus tard ; sur le moment on disait la route, tout court, et on savait qu’elle nous portait vers un endroit d’où beaucoup ne redescendaient pas.
On montait, on tenait quelques jours, on redescendait, et d’autres montaient à notre place. Ça tournait comme un manège qui ne s’arrête pas. Presque tous y sont passés, un régiment après l’autre ; il n’y a pas une famille de chez moi qui n’ait eu quelqu’un dans ce tourniquet-là. On nous relevait avant que nous soyons entièrement usés, et je crois bien que c’est cela qui en a sauvé quelques-uns. On disait que c’était sa méthode à lui, en haut. Qu’il ne nous jetait pas au feu pour rien. « Le feu tue », qu’il aurait dit ; nous, en bas, nous n’avions pas besoin qu’on nous l’apprenne, mais nous savions gré à un chef de le savoir aussi.
On se le répétait comme on se réchauffe les mains : courage, on les aura. Je ne sais pas s’il l’a dit exactement dans ces termes, mais nous, nous l’avons cru, et cela nous a tenus debout. C’était le nom d’un homme qui ne comptait pas nos vies pour rien, à un moment où tant de choses, ailleurs, semblaient les compter pour rien. Ceux qui ne sont pas revenus, je les ai laissés là-haut avec cette phrase-là dans la tête. C’est peu de chose et c’est beaucoup.
Cet été, quand tout s’est effondré, on est venu me trouver, moi et ceux de mon âge, ceux qui ont fait la Grande Guerre. On nous a dit : faites confiance au maréchal. Suivez-le. C’est lui qui a sauvé Verdun, c’est lui qui a économisé votre sang, c’est le plus grand d’entre vous. Et je l’ai écouté, parce que ce nom-là, dans ma bouche, n’a jamais voulu dire autre chose que Verdun. Nous sommes nombreux à l’avoir suivi pour cette raison, et pas pour une autre. On nous a demandé notre confiance au nom de ce qu’il avait été pour nous là-bas.
Et voilà. La main que je regarde sur la photographie, c’est la main qui nous commandait contre l’Allemand. C’est cette main-là qui serre aujourd’hui celle de l’Allemand. Je l’écris et je m’arrête, parce que je ne sais pas quoi mettre après. Je ne dis pas que c’est mal. Je ne me le permettrais pas, à lui, pas à lui. Mais je ne peux pas non plus me dire que tout est simple et me rendormir tranquille. Quelque chose, dans cette image, ne s’accorde pas avec ce que j’ai porté toutes ces années.
On me dira que je ne comprends rien à ces affaires, que je suis un vieux avec sa route et ses camions dans la tête. C’est possible. Je ne comprends pas ces affaires. Mais je comprends une main, parce que j’ai serré la sienne une fois, en 1917, quand il est passé dans nos lignes, et que je n’ai jamais oublié ni le froid de ce jour-là ni le poids de cette main. C’est la même main. Je n’arrive pas à faire tenir ensemble ce que je vois et ce que je sais. Peut-être qu’il faudra qu’on me l’explique. Personne ne me l’a expliqué encore.
En attendant, je garde le journal plié sur la table. Je ne le jette pas. Je le rouvre le soir, je regarde encore, et je pense à ceux de là-haut qui ne verront jamais cette photographie et à qui je ne saurais pas quoi dire s’ils me la montraient. J’ai confiance, parce qu’on m’a appris à avoir confiance en cet homme et que je ne renie rien de ce qui nous a tenus debout. Mais j’ai les yeux ouverts. On peut faire les deux, je crois. J’ai fait Verdun sous ses ordres ; cela ne me donne pas le droit de juger, et cela ne m’ôte pas celui de m’inquiéter.