Le vainqueur de Verdun face au Führer
À quatre-vingt-quatre ans, le maréchal Pétain, chef de l’État français depuis cet été, vient de serrer la main du chancelier Hitler à Montoire. Derrière l’image, un homme dont le pays connaît surtout la gloire ancienne : celle de Verdun. Portrait d’un parcours.
Sur le quai d’une gare de campagne, à Montoire-sur-le-Loir, une poignée de main a été échangée voici trois jours entre le maréchal Pétain et le chancelier Allemand. La photographie en a été diffusée et a fait la une de la presse. Sur ce que les deux hommes se sont dit dans le wagon du Führer, on ne sait rien encore : aucun compte rendu officiel n’a été publié. Mais l’image, elle, a frappé : le plus prestigieux des soldats de France saluant le maître de l’Allemagne. Qui est cet homme de quatre-vingt-quatre ans que la France a placé, cet été, à sa tête ?
Pour l’immense majorité des Français, le nom de Pétain n’en évoque qu’un autre : Verdun. Le maréchal n’est pas un politique de carrière surgi des combinaisons parlementaires ; c’est un militaire, et un militaire dont le prestige tient tout entier à une bataille livrée voici près d’un quart de siècle. C’est ce capital de gloire, plus que toute doctrine, qui l’a porté au pouvoir dans le désastre de juin.
Un officier patient, longtemps obscur
Philippe Pétain est né le 24 avril 1856 à Cauchy-à-la-Tour, dans le Pas-de-Calais, dans une famille de paysans du Nord. Sorti de Saint-Cyr en 1878, il a connu une carrière lente, presque effacée. Cinq ans sous-lieutenant, sept ans lieutenant, dix ans capitaine : à cinquante-huit ans, à la veille de la Grande Guerre, il n’était encore que colonel et songeait à la retraite.
Cet avancement laborieux, il le doit en partie à ses idées. Professeur à l’École de guerre, il y a longtemps prêché, à rebours de la doctrine officielle de l’offensive à outrance, la primauté du feu et de la défense méthodique — « le feu tue », répétait-il. On le tenait pour un esprit froid, contrariant, peu fait pour les états-majors. La guerre de 1914 allait lui donner raison.
Verdun, 1916 : la gloire
La guerre tire de l’ombre ce colonel vieillissant. Promu général dès les premières semaines, il commande la IIe armée lorsqu’on l’appelle, en février 1916, à défendre Verdun, où l’armée allemande lance une offensive d’une violence inouïe. C’est là que se forge sa légende. Il organise le ravitaillement de la place par la seule route praticable, cette « Voie sacrée » par où montent sans relâche hommes et munitions ; il instaure la rotation des unités, le « tourniquet », pour épargner des divisions épuisées. « On les aura », « Courage ! On les aura » : la formule lui est attribuée, et le pays la retient.
Verdun tient. Aux yeux des Français, Pétain devient l’homme qui a sauvé la place, le général économe du sang de ses soldats, par contraste avec ceux qui les prodiguaient. En mai 1917, après l’échec de l’offensive Nivelle et les mutineries qui ébranlent l’armée, c’est à lui que l’on confie le commandement en chef. Il rétablit le moral des troupes, améliore l’ordinaire, espace les attaques meurtrières. Le 8 décembre 1918, un mois après l’armistice, il reçoit le bâton de maréchal de France.
Entre les deux guerres : le maréchal et l’État
L’entre-deux-guerres fait de lui une institution. Membre du Conseil supérieur de la guerre, vice-président de ce conseil, il est, dans les années vingt, l’une des plus hautes autorités militaires du pays. En 1925, on l’envoie au Maroc reprendre en main la guerre du Rif contre les partisans d’Abd el-Krim. Il entre à l’Académie française en 1929, au fauteuil du maréchal Foch.
Sa parole, rare, pèse. Ministre de la Guerre quelques mois en 1934, il sort de sa réserve coutumière. À mesure que la République des partis se débat dans ses crises, beaucoup, à droite comme chez d’anciens combattants, en viennent à voir dans le vieux maréchal un recours, l’homme « au-dessus des partis » que l’on appellerait au besoin. En mars 1939, le gouvernement l’envoie comme ambassadeur à Madrid, auprès du général Franco vainqueur de la guerre civile. Il y est encore lorsque, au printemps de 1940, le front s’effondre.
De l’ambassade au pouvoir, en quelques semaines
Rappelé d’Espagne, le maréchal entre le 17 mai 1940 dans le gouvernement de M. Paul Reynaud comme vice-président du Conseil, au plus noir de la débâcle. Tandis que les armées reculent et que le gouvernement quitte Paris, sa voix se range parmi celles qui jugent la lutte perdue et réclament la fin des combats.
Le 16 juin, M. Reynaud démissionne ; le président Lebrun appelle le maréchal Pétain à la présidence du Conseil. Le lendemain, dans un message radiodiffusé, le nouveau chef du gouvernement annonce aux Français qu’il faut « cesser le combat ». L’armistice est signé à Rethondes le 22 juin, dans le wagon même où l’Allemagne avait capitulé en 1918. La France est coupée en deux, une zone occupée au nord et à l’ouest, une zone libre au sud.
Le 10 juillet, à Vichy où le gouvernement s’est replié, l’Assemblée nationale lui confie par cinq cent soixante-neuf voix contre quatre-vingts les pleins pouvoirs constituants. Dès le lendemain, le maréchal prend le titre de chef de l’« État français » : la formule remplace celle de République dans les actes officiels. En quelques semaines, le vainqueur de Verdun est ainsi devenu le détenteur d’une autorité sans précédent dans notre histoire récente.
Un très vieil homme à la tête du pays
Il faut s’arrêter sur l’âge. Le maréchal aura quatre-vingt-cinq ans au printemps prochain. Jamais un homme aussi avancé en années n’avait exercé chez nous un pouvoir aussi étendu. Ses partisans y voient une garantie de sagesse et de désintéressement : un soldat sans ambition partisane, que sa gloire passée place hors d’atteinte des querelles. D’autres s’interrogent à mi-voix sur ce qu’un tel âge permet de force et de vigilance, et sur la part qui revient, dans les décisions, à son entourage — au premier rang duquel M. Pierre Laval, qui l’accompagnait à Montoire.
C’est ce personnage-là, tout entier façonné par une vie de caserne et par le souvenir de 1916, que l’on a vu, l’autre jour, tendre la main au chancelier d’Allemagne. Le pays observe son maréchal comme on observe une figure familière placée soudain dans un décor inattendu. Ce que cette rencontre engage, nul, ce matin, ne le sait. Reste l’homme, et son parcours : celui d’un officier longtemps obscur que Verdun a fait grand, et que la défaite, vingt-quatre ans plus tard, a fait chef de l’État.