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Ma carte à la main, je fais la queue depuis l’aube

Depuis fin septembre, il faut une carte et des tickets pour se nourrir. Une mère de famille de zone libre raconte ses matins passés à faire la queue, le froid qui arrive avant le charbon, les colis qu’elle prépare pour un fils prisonnier — et dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas devant les magasins vides.

Une mère de famille, en zone libre 29 octobre 1940, 07h30 4 min de lecture

Il ne fait pas encore jour quand je prends la file. On est déjà une dizaine sur le trottoir, le col relevé, à souffler dans nos mains. La queue, on la connaît par cœur maintenant : on arrive avant l’ouverture, on piétine, on attend que le rideau se lève. La carte dans une poche, les tickets dans l’autre, bien pliés pour ne pas les perdre. Le matin est froid, et il le sera plus encore dans quinze jours.

Cette carte, on est allé la chercher en mairie à la fin de septembre. Une carte à mon nom, avec ma catégorie : A, comme adulte ordinaire. Les petits ont la leur, en J ; ma mère, qui vit avec nous, est en V, parce qu’elle a passé les soixante-dix ans. À chaque denrée sa règle. Pour le sucre et pour le café, ce sont des coupons qu’on compte pour le mois : tant de grammes, pas un de plus, et quand la feuille est finie, elle est finie.

Ce qui manque, on l’apprend vite. Le pain est mesuré, la viande aussi — un morceau par semaine, guère davantage, et encore faut-il qu’il en reste quand vient mon tour. Le beurre et le gras, on les tient au paquet du mois. Le fromage, quand il y en a. Le café, lui, a presque disparu de la tasse : on boit de l’orge grillée, de la chicorée, ces ersatz auxquels il faut bien s’habituer. Et chaque mois on nous annonce les nouveaux grammages, revus, rognés, jamais dans le bon sens.

À présent c’est le charbon qui inquiète. On vient d’instituer des tickets pour lui aussi, ce mois-ci, comme pour le reste. Sauf que le ticket ne chauffe pas : il faut encore que le charbon arrive, et il n’arrive pas. Alors on rentre le peu de bois qu’on trouve, on ferme les pièces qu’on ne peut plus chauffer, on se serre dans la cuisine. Les enfants font leurs devoirs près du fourneau. Le froid, lui, n’attend pas les livraisons.

Heureusement, il y a le système D. Entre voisines, on s’arrange : celle-ci a des œufs, celle-là un peu de lard, on échange, on se dépanne. Le jardin donne encore quelques légumes qu’on met de côté. Quand on a de la famille à la campagne, on y va le dimanche et on revient les paniers moins vides. Et les recettes, on les adapte : on remplace ce qui manque par ce qu’on a, on étire, on économise sur tout. Ma mère dit qu’elle n’a jamais autant réfléchi devant une casserole.

Il y a autre chose qui occupe mes matins. Mon fils aîné est prisonnier, dans un Stalag, là-bas en Allemagne. Depuis ce mois-ci, enfin, on peut lui envoyer un colis — cela passe par la Croix-Rouge, par le centre de Lyon-Vaise pour nous qui sommes en zone libre. Alors je prépare le paquet avec un soin que je ne me connaissais pas : un peu de ce qui se garde, du linge chaud, du savon, un mot glissé au fond. On a droit à quelques kilos, pas tous les jours, il faut espacer. Je le sais loin, j’ignore quand il rentrera, mais tant que je remplis ce colis, je fais quelque chose pour lui.

Voilà mes journées. Je ne me plains pas pour me plaindre, et je n’ai pas besoin qu’on m’explique pourquoi les rayons sont vides — je le vois bien, moi, ce qui n’y est plus. Ce que je demande, c’est qu’on ne me prenne pas pour une sotte, et qu’on me laisse débrouiller les miens. On tient. On fait la queue, on compte les coupons, on partage entre voisines, et on tient, parce qu’à la maison il y a des bouches à nourrir et un fils à attendre. C’est tout, et c’est déjà beaucoup.

Le contexte

La carte individuelle d’alimentation a été instaurée le 23 septembre 1940 : nominative, retirée en mairie, elle s’accompagne de coupons mensuels (sucre, café) et de tickets pour les principales denrées (pain, viande, matières grasses, fromage, lait).

Les consommateurs sont classés par catégories selon l’âge : A pour les adultes ordinaires, J pour les jeunes et enfants, V pour les personnes âgées, entre autres.

Des tickets de charbon ont été institués en octobre 1940, alors que le combustible se raréfie à l’approche de l’hiver.

Depuis octobre 1940, les colis aux prisonniers de guerre français détenus en Allemagne sont autorisés ; ils transitent, pour la zone libre, par le centre collecteur de Lyon-Vaise, sous l’égide de la Croix-Rouge, dans des limites de poids et de fréquence réglementées.

État des informations

Tribune d’opinion. La signataire est une figure composite ; son témoignage est une voix subjective, publiée comme point de vue et non comme compte rendu vérifié.

Ce que l’on sait

  • La carte d’alimentation nominative et les tickets sont en vigueur depuis fin septembre 1940 ; sucre et café se retirent sur coupons mensuels.
  • Les catégories A (adulte ordinaire), J (jeunes et enfants) et V (personnes âgées) déterminent les rations.
  • Des tickets de charbon ont été institués ce mois-ci.
  • Les colis aux prisonniers sont désormais autorisés et acheminés, en zone libre, par le centre de Lyon-Vaise via la Croix-Rouge.

Ce que l’on ignore

  • Combien de temps ces restrictions dureront.
  • Quand le fils prisonnier reviendra du Stalag.
  • Les causes réelles et l’ampleur exacte des pénuries, au-delà de ce qui se constate au magasin.

Sources historiques utilisées

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Les colis de la Croix-Rouge — CHRD, Lyon dans la guerre 1939-1945

Rôle de la Croix-Rouge dans le remplissage et l’envoi des colis aux prisonniers de guerre. Consulté pour l’acheminement des colis ; la cadence et les poids exacts de l’automne 1940 n’y sont pas fixés et ne sont donc pas affirmés dans le fil de l’article, qui reste volontairement vague (« quelques kilos, il faut espacer »).

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Le rationnement en France de 1939 à 1949 — Revue Histoire

Synthèse sur la mise en place du rationnement en septembre 1940, les grammages de l’automne 1940 (pain, viande, matières grasses) et l’organisation par catégories. Consulté pour recouper les ordres de grandeur, non repris comme chiffres absolus.

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Reconstitution journalistique

La signataire de cette tribune est une figure composite : aucune personne réelle n’est nommée. Le texte agrège des situations attestées de la vie quotidienne de l’automne 1940 (carte d’alimentation, tickets, ersatz, tickets de charbon, colis aux prisonniers) en un témoignage à la première personne, publié comme opinion. Rien n’y est affirmé au-delà de ce qui est connaissable au 29 octobre 1940.

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27 octobre 1940, 10h0016 min