Ma carte à la main, je fais la queue depuis l’aube
Depuis fin septembre, il faut une carte et des tickets pour se nourrir. Une mère de famille de zone libre raconte ses matins passés à faire la queue, le froid qui arrive avant le charbon, les colis qu’elle prépare pour un fils prisonnier — et dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas devant les magasins vides.
Il ne fait pas encore jour quand je prends la file. On est déjà une dizaine sur le trottoir, le col relevé, à souffler dans nos mains. La queue, on la connaît par cœur maintenant : on arrive avant l’ouverture, on piétine, on attend que le rideau se lève. La carte dans une poche, les tickets dans l’autre, bien pliés pour ne pas les perdre. Le matin est froid, et il le sera plus encore dans quinze jours.
Cette carte, on est allé la chercher en mairie à la fin de septembre. Une carte à mon nom, avec ma catégorie : A, comme adulte ordinaire. Les petits ont la leur, en J ; ma mère, qui vit avec nous, est en V, parce qu’elle a passé les soixante-dix ans. À chaque denrée sa règle. Pour le sucre et pour le café, ce sont des coupons qu’on compte pour le mois : tant de grammes, pas un de plus, et quand la feuille est finie, elle est finie.
Ce qui manque, on l’apprend vite. Le pain est mesuré, la viande aussi — un morceau par semaine, guère davantage, et encore faut-il qu’il en reste quand vient mon tour. Le beurre et le gras, on les tient au paquet du mois. Le fromage, quand il y en a. Le café, lui, a presque disparu de la tasse : on boit de l’orge grillée, de la chicorée, ces ersatz auxquels il faut bien s’habituer. Et chaque mois on nous annonce les nouveaux grammages, revus, rognés, jamais dans le bon sens.
À présent c’est le charbon qui inquiète. On vient d’instituer des tickets pour lui aussi, ce mois-ci, comme pour le reste. Sauf que le ticket ne chauffe pas : il faut encore que le charbon arrive, et il n’arrive pas. Alors on rentre le peu de bois qu’on trouve, on ferme les pièces qu’on ne peut plus chauffer, on se serre dans la cuisine. Les enfants font leurs devoirs près du fourneau. Le froid, lui, n’attend pas les livraisons.
Heureusement, il y a le système D. Entre voisines, on s’arrange : celle-ci a des œufs, celle-là un peu de lard, on échange, on se dépanne. Le jardin donne encore quelques légumes qu’on met de côté. Quand on a de la famille à la campagne, on y va le dimanche et on revient les paniers moins vides. Et les recettes, on les adapte : on remplace ce qui manque par ce qu’on a, on étire, on économise sur tout. Ma mère dit qu’elle n’a jamais autant réfléchi devant une casserole.
Il y a autre chose qui occupe mes matins. Mon fils aîné est prisonnier, dans un Stalag, là-bas en Allemagne. Depuis ce mois-ci, enfin, on peut lui envoyer un colis — cela passe par la Croix-Rouge, par le centre de Lyon-Vaise pour nous qui sommes en zone libre. Alors je prépare le paquet avec un soin que je ne me connaissais pas : un peu de ce qui se garde, du linge chaud, du savon, un mot glissé au fond. On a droit à quelques kilos, pas tous les jours, il faut espacer. Je le sais loin, j’ignore quand il rentrera, mais tant que je remplis ce colis, je fais quelque chose pour lui.
Voilà mes journées. Je ne me plains pas pour me plaindre, et je n’ai pas besoin qu’on m’explique pourquoi les rayons sont vides — je le vois bien, moi, ce qui n’y est plus. Ce que je demande, c’est qu’on ne me prenne pas pour une sotte, et qu’on me laisse débrouiller les miens. On tient. On fait la queue, on compte les coupons, on partage entre voisines, et on tient, parce qu’à la maison il y a des bouches à nourrir et un fils à attendre. C’est tout, et c’est déjà beaucoup.