La poignée de main de Montoire : Pétain a rencontré Hitler
Le pays l’apprend ces jours-ci, plusieurs jours après les faits : le maréchal Pétain, chef de l’État, a rencontré le chancelier Hitler. La scène se serait déroulée le 24 octobre dans une gare de province ; des photographies venues d’Allemagne montrent les deux hommes se serrant la main. De la teneur de l’entretien, on ne sait rien. Aucun accord n’a été annoncé.
Une nouvelle, ces jours-ci, court de bouche à oreille avant même de paraître en clair : le maréchal Pétain, chef de l’État français, a rencontré le chancelier du Reich, Adolf Hitler. La rencontre, tenue d’abord secrète, ne se découvre qu’à retardement, par des photographies venues d’Allemagne où l’on voit les deux hommes échanger une poignée de main. Ce que l’image laisse deviner, aucun communiqué n’est jusqu’ici venu l’expliquer. Nous rapportons ce que l’on peut en savoir ce matin, en distinguant soigneusement le certain du présumé.
D’après les éléments qui filtrent, l’entrevue aurait eu lieu le jeudi 24 octobre, en fin d’après-midi, dans une gare du Loir-et-Cher, à Montoire-sur-le-Loir, petite localité de bord de rivière où nul n’aurait songé à chercher pareille scène. Le chancelier s’y serait arrêté à bord de son train spécial. C’est sur le quai, dit-on, que les deux hommes se seraient salués ; l’entretien se serait poursuivi à l’abri des regards, dans un wagon-salon.
Les clichés qui parviennent aujourd’hui à la connaissance du public montrent, autour du maréchal et du chancelier, plusieurs figures du Reich : M. von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères, et, selon les légendes qui accompagnent ces images, le maréchal Keitel, chef du commandement de la Wehrmacht. M. Pierre Laval, vice-président du Conseil, aurait accompagné le chef de l’État ; on lui prête d’ailleurs un rôle dans la préparation de l’entrevue, sans que la chose soit établie. L’interprète du chancelier, M. Paul Schmidt, figurerait également sur les photographies.
Sur ce qui s’est dit dans le wagon, le silence est entier. Nul compte rendu officiel n’a été publié ; aucun texte, aucun traité, aucun engagement n’a été porté à la connaissance du pays. Ceux qui prétendent en deviner la portée le font par conjecture, non par information : à l’heure où nous écrivons, la rédaction n’est en mesure d’affirmer ni l’objet de l’entretien, ni ses suites éventuelles.
L’opinion, à mesure que la nouvelle se répand, paraît saisie d’un trouble diffus. Que le maréchal, en qui tant de Français ont placé leur confiance depuis l’été, ait serré la main du chef de l’Allemagne, voilà qui surprend, interroge, et que chacun commente à sa manière, faute d’explication venue d’en haut. Les uns y voient une démarche de circonstance, dictée par la dure situation d’un pays vaincu et partiellement occupé ; d’autres s’en inquiètent en silence. Aucune parole publique n’est encore venue dire aux Français ce qu’ils doivent en penser.
Il faut ici se garder des mots qui anticipent. Une rencontre n’est pas un accord ; une poignée de main, fût-elle photographiée et diffusée, n’engage par elle-même à rien que l’on connaisse. Le maréchal s’est, depuis juin, voulu l’homme d’un redressement national ; il a, dans ses messages, parlé d’épargner au pays de nouvelles souffrances. Mais ce que cette entrevue signifie pour la conduite des affaires, et ce qu’elle pourrait engager pour la France, demeure, ce matin, hors de notre portée.
Les Échos du Passé s’en tiennent donc à l’établi : une rencontre a eu lieu, des images en témoignent, des noms y figurent. Pour le reste — le pourquoi, le contenu, les lendemains —, nous attendons, comme le pays, qu’une parole vienne éclairer ce que les seules photographies laissent dans l’ombre.