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« Le quai vidé de ses hommes »

Il tient un quai de la gare de Montoire depuis des années. Ces derniers jours, on l’en a écarté sans un mot d’explication : sa gare a été nettoyée, repeinte, bouclée, puis confiée à d’autres, des cheminots allemands, tandis qu’on lui ordonnait de se taire et de rester chez lui, volets clos. Il a vu passer des trains lourds, un tapis rouge déroulé sur son quai, des plantes en pots qu’il n’avait jamais vues. Il a peut-être croisé, sans le savoir, un homme dont on parle aujourd’hui dans tout le pays. Ce soir, une heure après l’allocution du maréchal à la radio, il met enfin un nom sur ce qu’il a subi.

Propos recueillis par la rédaction 30 octobre 1940, 21h30 15 min de lecture

Nous l’avons trouvé chez lui, à la nuit tombée, dans une maison proche de la voie où les volets sont restés longtemps fermés sur ordre. C’est un homme de la gare de Montoire, un agent de la Société nationale, celle qui a réuni les grandes compagnies voici bientôt trois ans. Il a passé sa vie sur un quai, à donner le départ, à surveiller les aiguilles, à connaître chaque train à l’oreille. Il parle lentement, en cherchant ses mots, non qu’il en manque, mais parce qu’il n’est pas sûr d’avoir le droit de les dire. On lui a commandé le silence ; il le rompt à mi-voix.

Il n’a pas de grande révélation à livrer, et il le dit lui-même. Ce qu’il a, c’est ce qu’un homme du quai a touché, entendu, senti pendant ces journées d’octobre : le va-et-vient des camions la nuit, la peinture fraîche sur les grilles, sa gare qu’on lui a prise et rendue à d’autres, et un long train qui s’est arrêté là où, d’ordinaire, rien d’important ne s’arrête. Le reste, il l’a compris après, comme tout le monde, par une photographie puis par la voix de la radio.

Grand entretien

Un agent de la gare de Montoire-sur-le-Loir (SNCF), en poste durant les journées d’octobre 1940 — profil composite

Note de rédaction : entretien reconstruit. Notre interlocuteur est une figure composite, vraisemblable mais non réelle — un cheminot français de la gare de Montoire, qui ne correspond à aucune personne identifiée. Aucun de ses propos n’est une citation authentique ; aucune phrase n’est mise dans la bouche d’une personne réelle. Les détails du quai, non documentés, sont donnés comme le témoignage plausible d’un homme du lieu, jamais comme des faits attestés. Ce qui relève du bruit de bourg est rapporté comme tel. Les formules officielles, lorsqu’elles sont citées, sont attribuées à leur auteur, non endossées. L’entretien s’en tient à ce qui pouvait être dit au soir du 30 octobre 1940 et ne préjuge en rien de la suite.

Depuis quand n’êtes-vous plus sur votre quai ?

Depuis une bonne semaine, et ça a commencé sans qu’on nous prévienne. Un matin, vers le 19 ou le 20, on a vu arriver du monde, des officiers, des gens qui regardaient la voie, qui mesuraient, qui parlaient entre eux, des Français et des Allemands ensemble. On a cru d’abord à un contrôle, comme il en passe. Puis les camions sont venus, pleins de soldats, et on a compris que ce n’était pas ordinaire. On ne nous a rien expliqué. On nous a dit de continuer notre service et de ne pas poser de questions. Un cheminot, ça obéit au signal ; là, le signal, c’était de se taire.

Et votre gare, qu’en ont-ils fait ?

Ils l’ont faite belle, monsieur. Belle comme je ne l’avais jamais vue. Des soldats l’ont nettoyée de fond en comble, ils ont balayé, lavé, et ils ont repeint les grilles, les bordures, tout ce qui pouvait l’être. Ma gare, c’est une petite gare de campagne, elle n’a jamais brillé. Là, on aurait dit qu’on attendait je ne sais quel prince. Je regardais ça de loin, parce qu’on ne nous laissait plus trop approcher, et je me disais : tout ce mal pour ce coin perdu, ce n’est pas normal. Un quai qu’on repeint à la hâte, c’est qu’on va y montrer quelqu’un.

Vous dites qu’on ne vous laissait plus approcher. On vous a écartés ?

On nous a écartés, oui, c’est le mot. Presque tous les hommes de la gare, les Français, on nous a renvoyés, mis de côté, priés de rester chez nous. À notre place, on a vu travailler des cheminots allemands, avec leurs uniformes à eux. Ça, ça m’est resté en travers. Ma voie, mes aiguilles, mon quai, et ce sont d’autres qui les tiennent, des hommes que je ne comprends même pas quand ils parlent. On coupait l’électricité et le téléphone dans le quartier, il y avait des patrouilles en armes partout. J’ai fait ce métier toute ma vie, et voilà qu’on me dépossède de mon propre poste sans un mot. Un homme du quai qu’on chasse de son quai, ça ne s’oublie pas.

Comment ont été ces nuits, avant que tout arrive ?

Longues, et pas tranquilles. La nuit surtout, ça n’arrêtait pas. Des voitures, des camions militaires, un défilé qui descendait, on disait que ça venait de Vendôme. On entendait les moteurs des heures durant. Sur les hauteurs, autour, ils ont installé des canons, ceux qui tirent en l’air, contre les avions. À tous les passages à niveau, ils ont posé des barbelés, des blocs pour barrer la route. Et des fils de téléphone, ils en ont tendu comme jamais, on aurait dit une toile d’araignée. Moi, je regardais par la fente des volets, parce qu’on nous avait ordonné de les tenir fermés et de ne pas sortir. Des soldats fouillaient les maisons le long de la voie. On se serait cru en état de siège pour un bout de campagne où il ne se passe jamais rien.

On vous a donc commandé de fermer les volets ?

Fermés, et défense de mettre le nez dehors. Le long de la voie qui va de chez nous vers Saint-Rimay, on a dit aux gens la même chose : volets clos, on ne sort pas, on ne regarde pas. Chez moi, j’ai obéi comme les autres. C’est une chose étrange, savez-vous, que d’être chez soi et de n’avoir pas le droit de regarder sa propre rue. On tend l’oreille, on devine, on ne voit rien. On entend un train, on ne le voit pas. On sait qu’il se passe quelque chose d’énorme à deux pas, et on est là, derrière ses volets, comme un enfant qu’on a puni. Je n’ai pas de honte à le dire : j’avais peur, sans même savoir de quoi.

Vous parliez d’un tapis rouge, de plantes. Qu’avez-vous vu au juste sur le quai ?

Ça, c’est ce qui m’a le plus étonné, parce que c’est petit et que ça dit tout. On a déroulé un tapis rouge sur le quai, un beau tapis, et on m’a dit — je le donne pour ce qu’on m’en a dit — qu’on l’avait pris à l’église. Un tapis d’église, sur mon quai, pour que des bottes marchent dessus. Et puis des plantes, des grandes plantes vertes en pots, de celles qu’on voit dans les serres, pas de chez nous, on racontait qu’elles venaient d’un jardin de Tours. Des plantes des pays chauds sur un quai de Loir-et-Cher, à la fin d’octobre. J’ai fait ce métier trente ans, je n’avais jamais vu décorer une gare comme une salle de noces. Pour qui met-on un tapis rouge et des palmiers ? Sur le moment, je n’en savais rien.

Et les trains ? Vous en avez vu passer ?

J’en ai vu, oui, ou plutôt j’en ai entendu et entrevu, parce qu’on ne nous laissait pas près. Il y a eu du passage plusieurs jours de suite, et je ne saurais vous dire au juste l’heure ni le jour de chacun. Ce dont je me souviens, c’est un train long, lourd, tout en fer, blindé comme je n’en avais jamais mené. Ça n’avait rien d’un train de voyageurs ni d’un train de marchandises de chez nous. Ne me demandez pas le nombre de voitures ni ce qu’il y avait dedans, je ne l’ai pas compté, je n’en sais rien et je n’inventerai pas. Je dis seulement : un convoi énorme, arrêté là où d’ordinaire rien ne s’arrête. Et il en est venu d’autres, à d’autres moments. Un homme du quai reconnaît un train important rien qu’au bruit qu’il fait et à la façon dont on le traite. Ceux-là, on les traitait comme des rois.

On dit qu’un train pouvait se cacher dans le tunnel, tout près. Vous le saviez ?

Bien sûr, le tunnel de Saint-Rimay, il est à moins de quatre kilomètres, tout cheminot d’ici le connaît. C’est un bon tunnel, long, creusé en pleine roche, avec de la pierre par-dessus, des mètres et des mètres. Nous, on savait tout de suite pourquoi ça comptait : là-dedans, un train est à l’abri. S’il vient des avions, on pousse le convoi sous la montagne et rien ne peut l’atteindre. Je me suis dit, en voyant tout ce remue-ménage : voilà pourquoi c’est ici, et pas ailleurs. Une gare à l’écart, des volets fermés, et un trou dans la roche pour se cacher au besoin. Quand on choisit un endroit pareil, c’est qu’on tient beaucoup à ce qu’on y amène.

Avez-vous aperçu quelqu’un, un visage, pendant ces journées ?

Moi, non, pas vraiment, j’étais tenu à distance. Mais des camarades, des cheminots restés un peu plus près, ont dit avoir vu passer une silhouette devant l’Hôtel des Voyageurs, un homme, entouré. Qui ? Ils n’en savaient rien, et moi non plus. On voyait des officiers, du beau monde, des uniformes partout. Il paraît aussi qu’il y avait eu du passage les jours d’avant, qu’on avait vu des messieurs arriver. Mais je ne vais pas vous donner de nom, parce que sur le moment, personne ici ne mettait de nom sur personne. On voyait des ombres importantes, et on baissait la tête. C’est tout ce qu’on nous demandait : baisser la tête.

Dans le bourg, qu’est-ce qu’on se racontait ?

Oh, tout et n’importe quoi, comme toujours quand on ne sait rien. Une histoire a couru plus que les autres, et je vous la donne comme une histoire, pas comme du sûr : on disait que notre maire, M. Renard, aurait été retenu chez lui, et qu’on l’aurait fait goûter le lait qu’on destinait à l’hôte, pour être sûr qu’il n’y avait rien dedans. Est-ce vrai ? Je n’en sais fichtre rien, je ne l’ai pas vu, c’est un bruit de bourg comme il en naît dix par jour dans ces moments-là. Mais si les gens répètent une chose pareille, c’est qu’ils avaient bien compris qu’on attendait un très gros personnage. On goûte le lait des rois et des princes, pas celui d’un voyageur ordinaire.

Sur le moment, compreniez-vous ce qui se jouait chez vous ?

Non. Là est toute l’affaire : je n’ai rien compris. J’ai obéi, j’ai fermé mes volets, j’ai vu ma gare repeinte et prise par d’autres, j’ai entendu les trains, et je ne savais ni qui venait ni pourquoi. On ne nous disait rien, c’était le mot d’ordre : rien. J’ai subi ces journées sans en tenir un bout. C’est seulement après, quand la photographie a paru, il y a quelques jours, qu’on a commencé à mettre les morceaux ensemble. On a vu qui s’était serré la main, et on s’est dit : c’était donc ça, c’était chez nous, sur mon quai. Toutes ces peintures, ce tapis, ces plantes, ce silence — c’était pour cette poignée de main. Je vous avoue que ça m’a fait un drôle d’effet, de découvrir sur une image ce que j’avais vécu sans le voir.

Et ce soir, après la radio, qu’est-ce que ça change pour vous ?

Ce soir, j’ai enfin entendu le maréchal lui-même. Il a parlé à la radio, il y a une heure à peine. Il a dit qu’il entrait « aujourd’hui dans la voie de la collaboration ». Ce sont ses mots, je les rapporte comme il les a dits, je ne suis pas homme à juger le maréchal de France. Mais voilà : maintenant je peux mettre un mot sur ce que j’ai fait sans comprendre. Tout ce remue-ménage sur mon quai, ce train, cette poignée de main, ça portait donc un nom, et c’est lui qui vient de le prononcer. Ce que ça veut dire au juste, ce que ça nous vaudra, je n’en sais rien, personne ne le sait ce soir. Je sais seulement une chose, et elle me pèse : ça s’est passé chez moi, sur mon quai, avec mes voies, et on ne m’a même pas laissé le regarder. On m’a vidé mon quai de ses hommes pour ça. Voilà ce que je ne suis pas près d’oublier.

Le contexte

Pendant plusieurs jours, à la fin d’octobre 1940, la gare de Montoire-sur-le-Loir et ses abords ont été bouclés : troupes, fouilles des maisons, ordre de tenir les volets fermés, canons antiaériens sur les hauteurs, barbelés et obstacles aux passages à niveau.

Les cheminots français de la gare ont été écartés de leur poste et remplacés par des cheminots allemands ; l’électricité et le téléphone ont été coupés aux abords, sous la garde de patrouilles armées.

Le 24 octobre, le maréchal Pétain et le chancelier Hitler se sont rencontrés dans cette gare ; le pays l’a appris à retardement, par une photographie diffusée vers le 26 octobre.

Le 30 octobre au soir, dans une allocution radiodiffusée, le maréchal Pétain a déclaré entrer « dans la voie de la collaboration ».

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qu’un homme du quai pouvait dire au soir du 30 octobre 1940 : ce qu’il a vu, entendu et subi, et ce qu’il n’a compris qu’après coup. Les détails matériels du bouclage sont donnés comme son témoignage, non comme des faits vérifiés ; les bruits de bourg sont signalés comme tels ; les paroles du maréchal sont citées et attribuées, non endossées. Il ne préjuge en rien de ce que recouvrira la voie annoncée.

Ce que l’on sait

  • La gare de Montoire et ses abords ont été bouclés et gardés pendant les journées précédant le 24 octobre 1940 : nettoyage et peinture de la gare, ordre aux riverains de fermer les volets et de ne pas sortir, fouilles des maisons le long de la voie.
  • Des cheminots français de la gare ont été écartés de leur service, remplacés par des cheminots allemands ; l’électricité et le téléphone ont été coupés aux abords, sous la garde de patrouilles en armes.
  • Des dispositifs militaires ont été installés autour de la gare : batteries antiaériennes sur les hauteurs, barbelés et obstacles aux passages à niveau, multiplication des lignes téléphoniques.
  • Le tunnel ferroviaire de Saint-Rimay, à moins de quatre kilomètres, creusé sous une épaisse couche de roche, pouvait servir d’abri à un train contre une attaque aérienne.
  • Le 30 octobre au soir, le maréchal Pétain a déclaré à la radio entrer « dans la voie de la collaboration ».

Ce que l’on ignore

  • Ce qui s’est dit lors de la rencontre du 24 octobre, et ce qui aurait pu y être convenu, n’est pas connu du témoin ni du public.
  • Le témoin n’a identifié aucune des personnes aperçues sur les lieux ; il n’a mis de nom sur la scène qu’après coup, par la photographie et le discours.
  • Le nombre, la composition et le détail des trains arrêtés en gare ne sont pas établis : le témoin s’en tient à ce qu’il a entendu et entrevu.
  • Ce que recouvrira concrètement « la voie de la collaboration » annoncée par le maréchal n’est pas connu au soir du 30 octobre.

Sources historiques utilisées

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Entrevue de Montoire — Wikipédia

Consulté pour le bouclage de la gare et de ses abords à la fin d’octobre 1940 : reconnaissance de la voie, troupes, nettoyage et peinture de la gare, ordre de fermer les volets et fouilles des maisons, batteries antiaériennes, barbelés et obstacles aux passages à niveau, dessaisissement des cheminots français au profit de cheminots allemands, coupures d’électricité et de téléphone, patrouilles armées, tapis rouge et plantes du quai, tunnel de Saint-Rimay comme abri. Éléments postérieurs au 30 octobre écartés.

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Gare de Montoire-sur-le-Loir — Wikipédia

Consulté pour la gare elle-même, son isolement, la ligne desservie et la proximité du tunnel de Saint-Rimay (environ 550 m, à moins de 4 km, sous une trentaine de mètres de roche), et pour situer le rôle des agents de la SNCF, société née en 1938.

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Reconstitution journalistique

L’agent de la gare de Montoire est une figure composite, vraisemblable mais non réelle ; ses propos ne sont pas des citations authentiques et les détails du quai qu’il décrit ne sont pas des faits attestés. L’entretien est écrit comme s’il était recueilli au soir du 30 octobre 1940, une heure après l’allocution du maréchal, sans rien préjuger de la suite.

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