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« Ce que l’on peut — et ne peut pas — savoir »

Trois jours après la poignée de main de Montoire, tout n’est pas dit, et beaucoup ne sera peut-être jamais dit. Pour démêler le sûr du supposé, nous avons réuni les notes d’un confrère qui passe ses journées à recouper la presse autorisée des deux zones, la rumeur des files d’attente et ce qui filtre des radios étrangères. Un long entretien sur le peu que l’on sait, le beaucoup que l’on ignore, et la manière dont l’information circule — ou ne circule pas — dans la France d’octobre 1940.

Propos recueillis par la rédaction 27 octobre 1940, 10h00 16 min de lecture

Notre interlocuteur n’a pas de carte de visite à montrer. Il se présente comme un « observateur du paysage de l’information », formule modeste pour un métier devenu acrobatique : lire chaque matin la presse autorisée de la zone occupée et celle de la zone dite libre, comparer ce qu’elles disent et surtout ce qu’elles taisent, écouter ce qui se murmure dans les queues devant les boutiques, et recouper le tout avec le peu qui parvient des émetteurs étrangers. Il a accepté de parler à condition qu’on ne lui prête aucune fonction officielle ni aucune source qu’il n’a pas. Nous le présentons donc pour ce qu’il est : une figure composite, un recoupeur de bruits, dont la prudence vaut mieux que bien des certitudes.

Le point de départ de l’entretien tient en une image dont on parle partout sans que personne, ou presque, l’ait vue : une poignée de main échangée le 24 octobre, dans une petite gare, entre le chef de l’État français et le chancelier du Reich. Au-delà de ce geste, l’épaisseur des choses se dérobe. Que s’est-il dit ? Un accord a-t-il été pris ? Sur ces questions, notre interlocuteur n’a qu’une réponse, qu’il répète comme un garde-fou : on ne sait pas, et il faut avoir le courage de le dire.

Grand entretien

Un chroniqueur du paysage informationnel (profil composite, recoupant presse contrôlée, rumeur publique et radios étrangères)

Note de rédaction : entretien reconstruit. L’interlocuteur est une figure composite, vraisemblable mais non réelle, qui sert à exposer l’état de l’information au 27 octobre 1940 — trois jours après l’entrevue de Montoire. Aucun de ses propos n’est une citation authentique ; aucune phrase n’est mise dans la bouche d’une personne réelle. Les formules officielles, lorsqu’elles sont rapportées, sont citées et attribuées, jamais endossées. L’entretien s’en tient à ce qui pouvait être su à sa date et ne préjuge en rien de la suite.

Commençons par le solide. Que sait-on, vraiment, de source sûre ?

Très peu, mais ce peu est ferme. On sait qu’une rencontre a eu lieu le 24 octobre, dans une gare, entre le maréchal Pétain et le chancelier Hitler. On sait qu’ils se sont serré la main. On sait que le chef du gouvernement, M. Laval, était présent, et qu’il y avait des Allemands de premier rang, dont le ministre von Ribbentrop. Voilà à peu près l’os de l’affaire : un lieu, une date, des présents, un geste. Tout le reste — la teneur des propos, l’existence d’un texte signé, les engagements pris de part et d’autre — appartient pour l’instant au domaine de ce qu’on suppose, pas de ce qu’on établit. Et je pèse mes mots : entre « on a parlé » et « on a conclu », il y a un gouffre que rien, à ce jour, ne permet de combler.

Vous dites « dans une gare ». On a longtemps ignoré jusqu’au lieu ?

Le nom même de la localité n’a circulé qu’avec retard et par bribes. C’est l’une des choses qui frappent : une entrevue entre deux chefs d’État ne s’est pas tenue dans un palais, sous les lustres, devant les photographes alignés, mais dans une bourgade et une gare modestes, à l’écart, près de la ligne qui coupe le pays en deux. Quand le décor d’un événement est tenu aussi à l’écart, ce n’est jamais tout à fait par hasard. On choisit un lieu discret quand on souhaite maîtriser ce qui en sortira. Je ne prête d’intention à personne ; je constate seulement que la mise en scène de la discrétion fait, elle aussi, partie de l’information.

Le plus troublant, dit-on, c’est qu’on a appris la venue d’Hitler après coup. Est-ce exact ?

C’est l’impression dominante, et elle me paraît fondée. Les Français n’ont pas su, dans les jours qui ont précédé, que le chancelier du Reich traversait une partie de leur territoire pour y rencontrer leur chef. Ils l’ont appris quand c’était fait, par des nouvelles déjà mises en forme. Songez à ce que cela veut dire : l’événement le plus considérable depuis l’armistice s’est déroulé sans que le pays en soit averti, et le pays l’a découvert au passé. On ne nous a pas conviés à suivre une rencontre ; on nous a remis un fait accompli. Cette inversion — apprendre après, et non pendant — est, à mes yeux, l’information la plus parlante de toute l’affaire.

Pourquoi ce silence préalable, selon vous ?

Je me garderai de trancher, car les raisons possibles sont plusieurs et je ne les connais pas. Il y a des motifs qu’on devine sans peine : la sécurité d’un tel déplacement, la crainte d’avions, le souci de n’ébruiter ni l’heure ni le trajet. Cela suffirait à expliquer beaucoup. Mais il serait naïf de croire que la seule prudence militaire commande tout. Quand on tait l’avant, on se réserve aussi de raconter l’après à sa façon, sans contradiction, sans le désordre des questions posées à chaud. Encore une fois, je ne lis dans aucune pensée : je dis qu’un événement préparé en secret et révélé une fois clos laisse à celui qui le révèle un avantage considérable sur le récit qu’on en fera.

Que disent, justement, les journaux que vous lisez chaque matin ?

Ils disent qu’une rencontre a eu lieu, et ils l’enveloppent d’un vocabulaire rassurant. On y lit que le Maréchal aurait agi dans l’intérêt de la France, qu’une entente serait recherchée, que l’avenir s’éclaircirait. Mais prenez garde : ce sont là des présentations, non des faits. Lorsqu’un communiqué affirme que telle entrevue « sert le pays », il faut entendre une intention de présentation avant d’entendre une vérité vérifiée. La presse des deux zones n’est pas libre ; en zone occupée, elle est sous l’œil de l’occupant, et partout elle compose avec la censure. Je ne lui reproche pas de mentir — souvent elle se borne à répéter ce qu’on lui donne. Je dis qu’il faut la lire comme on lit une voix qui n’est pas seule à choisir ses mots.

On voit donc revenir des formules officielles. Comment les traitez-vous ?

Avec des pincettes, et entre guillemets. Quand on m’apporte une phrase officielle — que tel geste aurait été accompli « dans l’intérêt supérieur du pays », que telle voie serait « celle du salut » —, je la note comme ce qu’elle est : une parole d’autorité, datée, attribuée à sa source, et nullement comme un fait établi par recoupement. C’est une règle d’hygiène. Le pouvoir présente Montoire d’une certaine manière ; cette présentation est elle-même une information — sur ce que le pouvoir veut faire croire —, mais elle n’est pas la chose. Confondre la présentation officielle avec la réalité serait l’erreur la plus grossière qu’un homme de mon métier puisse commettre. Je rapporte la formule ; je ne la fais pas mienne ; et je rappelle à chaque fois qui parle.

Et de l’autre côté — la rumeur, ce que vous entendez dans la rue ?

La rumeur est une eau trouble dont on ne peut pas se passer et à laquelle on ne peut pas se fier. Dans les files, devant les magasins, on entend tout et son contraire : qu’un grand accord aurait été signé ; qu’au contraire le Maréchal aurait tout refusé ; que des concessions auraient été arrachées ; qu’il n’y aurait rien eu du tout. Ces bruits ne valent pas preuve, et je me garde de les ériger en nouvelles. Mais ils valent thermomètre. Ce qu’ils mesurent, ce n’est pas ce qui s’est dit à Montoire : c’est l’inquiétude des gens, leur besoin de comprendre, et le vide d’information dans lequel ce besoin se débat. Une rumeur dense est presque toujours le signe d’une parole officielle trop maigre ou trop tardive.

Les radios étrangères apportent-elles quelque chose de plus sûr ?

Plus libre, pas forcément plus sûr — et il faut tenir les deux à la fois. Les émetteurs de l’étranger ne sont pas tenus par la censure d’ici ; ils peuvent dire ce que la presse autorisée tait. C’est précieux. Mais ils ont leurs intérêts, leur guerre à mener, leur manière d’éclairer ce qui les arrange. Je les écoute donc comme un contrepoint, jamais comme un évangile. Quand une voix de Londres affirme une chose et qu’un journal de Paris en affirme une autre, je ne choisis pas la plus séduisante : je note l’écart, et je cherche le point — souvent introuvable — où les deux récits se recouperaient. La plupart du temps, la vérité reste dans l’intervalle, hors de portée. Mais cet intervalle, au moins, je peux l’honnêtement décrire.

Au fond, un accord a-t-il été signé à Montoire, oui ou non ?

Je ne le sais pas, et personne, à ma connaissance, n’est en mesure de l’affirmer aujourd’hui. C’est sans doute la phrase la plus importante de cet entretien, et je voudrais qu’on ne me la fasse pas dire autrement. On nous parle de rencontre, de poignée de main, d’atmosphère ; on ne nous a montré aucun texte, produit aucune signature, détaillé aucun engagement. Tant qu’il en sera ainsi, je tiendrai pour inconnu ce qui est inconnu. Affirmer qu’un pacte a été conclu serait inventer ; affirmer qu’il n’y a rien eu serait inventer tout autant. La seule position tenable, c’est l’aveu d’ignorance — inconfortable, mais honnête.

Comment décririez-vous l’état de l’opinion, ces jours-ci ?

Par un mot prudent : le trouble. Je ne vous donnerai pas de phrase entendue dans une bouche précise, car je m’interdis de fabriquer des propos. Mais l’impression d’ensemble, recoupée de plusieurs côtés, est celle d’une perplexité diffuse. Le pays sort à peine du choc de la défaite et de l’exode ; il est las, il a faim de stabilité, et il a longtemps voulu voir dans le Maréchal une figure rassurante. Voilà que ce même Maréchal serre la main du vainqueur. Beaucoup ne savent qu’en penser. Cette gêne n’est pas un cri ; c’est plutôt un silence inquiet, une attente. Les gens veulent comprendre et n’y parviennent pas, faute de matière. La perplexité, ici, n’est pas un jugement : c’est l’état naturel d’une opinion à qui l’on a donné une image et refusé une explication.

Beaucoup attendent une parole du Maréchal lui-même. Qu’en savez-vous ?

On dit, dans les rédactions, qu’une explication pourrait venir des plus hautes autorités, peut-être par la radio. Je le rapporte comme une attente, pas comme une certitude : à l’heure où nous parlons, rien de tel n’a été prononcé, et je ne sais ni quand cela viendra, ni ce qui sera dit. Tant que cette parole n’a pas été tenue, je me refuse à l’imaginer ou à l’anticiper. Mon métier n’est pas de deviner le discours de demain ; il est de constater qu’aujourd’hui, le 27, il n’a pas eu lieu, et que l’opinion reste suspendue à un éclaircissement qu’on lui promet sans le lui donner encore.

On vous reprochera peut-être de ne rien affirmer. Que répondez-vous ?

Qu’il vaut mieux décevoir par la prudence que tromper par l’assurance. Le défaut de notre époque, ce n’est pas le manque de nouvelles : c’est le trop-plein de nouvelles invérifiables. Tout le monde sait quelque chose, personne ne sait la même chose, et l’on prend volontiers le ton de la certitude pour combler le vide. Je refuse ce confort. Distinguer le sûr du probable, le probable du douteux, et le douteux du faux, c’est le seul service que je puisse rendre. Quand je ne sais pas, je le dis ; quand une information vient d’une source intéressée, je le signale ; quand une rumeur n’est qu’une rumeur, je la range comme telle. Ce n’est pas brillant. C’est honnête. Par ces temps, l’honnêteté de méthode est peut-être la seule chose qu’un journal puisse encore garantir à ses lecteurs.

Que conseillez-vous, pour finir, au lecteur qui voudrait s’y retrouver ?

De se méfier d’abord de ce qui le rassure trop vite, ensuite de ce qui l’affole trop vite. Qu’il tienne pour acquis le très peu qui l’est : une rencontre, une date, une poignée de main, des présents. Qu’il tienne pour inconnu tout le reste, et qu’il n’ait pas honte de cette ignorance, car elle est partagée. Qu’il écoute les présentations officielles en se demandant toujours qui parle et dans quel but. Qu’il prête l’oreille aux autres voix sans les croire sur parole. Et qu’il garde en tête une chose simple : dans une époque où l’on apprend les événements une fois qu’ils sont clos et mis en forme, le lecteur le mieux informé n’est pas celui qui en sait le plus, mais celui qui sait le mieux ce qu’il ignore.

Le contexte

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain et le chancelier Hitler se sont rencontrés à Montoire-sur-le-Loir, en présence de Pierre Laval et de responsables allemands.

L’entrevue a été préparée à l’avance ; la venue d’Hitler en France n’a pas été annoncée au public avant qu’elle ait eu lieu.

La presse, soumise à la censure dans les deux zones, présente la rencontre en termes favorables, sans publier ni le détail des propos ni le texte d’un éventuel accord.

Au 27 octobre, aucune allocution du chef de l’État n’est venue expliquer publiquement la rencontre.

État des informations

Cet entretien s’en tient à ce qui pouvait être su le 27 octobre 1940 : il distingue le peu de faits établis de tout ce qui demeure ignoré, rapporte les formules officielles entre guillemets sans les endosser, et ne préjuge ni d’une explication à venir ni de la suite.

Ce que l’on sait

  • Une rencontre entre le maréchal Pétain et le chancelier Hitler a eu lieu le 24 octobre 1940, à Montoire-sur-le-Loir.
  • Une poignée de main a été échangée ; Pierre Laval et des responsables allemands, dont von Ribbentrop, étaient présents.
  • L’entrevue avait été préparée à l’avance et n’a été connue du public qu’une fois accomplie.

Ce que l’on ignore

  • La teneur exacte des propos échangés à Montoire n’est pas connue.
  • On ignore si un accord a été conclu ou un texte signé.
  • On ignore quand et comment le chef de l’État s’expliquera publiquement sur la rencontre.

Sources historiques utilisées

secondary

Entrevue de Montoire — Wikipédia

Date, lieu et présents de la rencontre du 24 octobre 1940, préparation par Laval, secret de la venue d’Hitler, traitement par la presse. Les éléments postérieurs au 27 octobre (discours du 30 octobre, emploi du mot « collaboration ») ont été écartés de l’entretien.

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Collaboration en France — Wikipédia

Contexte de l’automne 1940 et état de l’opinion ; consulté pour situer le climat sans anticiper la qualification politique ultérieure de l’événement.

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Reconstitution journalistique

L’interlocuteur est une figure composite, vraisemblable mais non réelle ; ses propos ne sont pas des citations authentiques. L’entretien est écrit comme si la rédaction faisait le point le 27 octobre 1940, sans rien préjuger de la suite.

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