Pétain à la radio : « j’entre dans la voie de la collaboration »
Dans une allocution radiodiffusée ce soir, le maréchal Pétain a assumé devant les Français son entrevue avec le chancelier Hitler et annoncé qu’il engageait le pays « dans la voie de la collaboration ». Il dit s’y être rendu « librement », sans avoir subi « aucun diktat, aucune pression ».
Le maréchal Pétain, chef de l’État français, s’est adressé ce soir aux Français par la voie des ondes. En quelques minutes, le chef du gouvernement a confirmé publiquement ce que la rumeur et la photographie de la poignée de main avaient laissé entrevoir depuis quelques jours : il a rencontré le chancelier du Reich, M. Adolf Hitler, et il engage désormais la France, selon ses propres mots, « dans la voie de la collaboration ».
Le maréchal a tenu d’abord à expliquer les conditions de cette entrevue, dont aucun compte rendu officiel n’avait jusqu’ici précisé la teneur. « C’est librement que je me suis rendu à l’invitation du Führer », a-t-il déclaré. « Je n’ai subi, de sa part, aucun "diktat", aucune pression. » Le chef de l’État présente ainsi sa démarche comme une décision personnelle et délibérée, et non comme une contrainte imposée par le vainqueur.
C’est ensuite que le maréchal a prononcé la phrase qui donne à son allocution toute sa portée. « C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française — une unité de dix siècles — dans le cadre d’une activité constructive du nouvel ordre européen, que j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration », a-t-il dit. Le mot, jusqu’ici réservé aux conversations diplomatiques, est désormais prononcé au grand jour par le chef de l’État, qui en fait l’axe de sa politique.
Le maréchal a aussitôt assorti cet engagement de réserves. « Cette collaboration doit être sincère », a-t-il poursuivi. « Elle doit être exclusive de toute pensée d’agression. » Le chef de l’État n’a pas précisé ce que recouvriraient, concrètement, les termes de cette collaboration, ni quelles obligations elle ferait peser sur la France.
L’allocution s’est achevée sur une formule où le maréchal endosse seul la responsabilité de cette orientation. « C’est moi seul que l’histoire jugera », a-t-il conclu, s’adressant à ceux qui, dans le pays, pourraient douter ou s’inquiéter de la voie ainsi ouverte.
Une entrevue dont on savait peu de chose
On savait, depuis quelques jours, que le maréchal Pétain s’était entretenu avec le chancelier Hitler dans une petite gare du Loir-et-Cher, à Montoire. Une photographie de la poignée de main échangée sur le quai avait circulé. Mais ni le contenu de l’entretien, ni les engagements pris de part et d’autre, n’avaient été rendus publics. L’allocution de ce soir lève une partie du voile sans tout dire.
Le maréchal a précisé qu’il s’était rendu à cette rencontre de son propre mouvement, en réponse à une invitation. Il n’a, à aucun moment, indiqué que des accords écrits auraient été signés, ni énuméré de mesures précises qui découleraient de l’entretien. Sa déclaration porte sur une orientation — une « voie » — plus que sur un traité.
Un mot nouveau dans la bouche du chef de l’État
Le terme de « collaboration », que le maréchal a employé sans détour, n’avait pas jusqu’ici été revendiqué publiquement comme la politique de la France. En le prononçant à la radio, le chef de l’État lui donne une portée officielle. Reste à savoir, et le maréchal ne l’a pas dit, ce que cette politique impliquera dans les faits, dans quels domaines et à quelles conditions.
Le chef de l’État a inscrit cette démarche dans ce qu’il a nommé « le nouvel ordre européen ». Il n’a pas exposé ce que serait la place de la France dans cet ordre, ni les contreparties qu’elle pourrait en attendre. Sur ces points, l’allocution demeure muette.