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Un mot lourd, mais aucun accord signé

Le maréchal Pétain a prononcé hier, devant le pays, le mot de « collaboration ». La portée en est grande, car un chef d’État l’assume publiquement. Mais nul texte n’a été signé, nulle modalité arrêtée : le mot engage un principe, non un accord. Mesure d’une parole et de ses silences.

La rédaction politique des Échos du Passé 30 octobre 1940, 22h00 6 min de lecture

Il faut peser les mots quand un chef d’État les choisit lui-même. Dans son allocution radiodiffusée de ce 30 octobre, le maréchal Pétain a employé un terme que nul, jusqu’ici, n’avait prononcé à ce rang et de cette tribune : « C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française — une unité de dix siècles — dans le cadre d’une activité constructive du nouvel ordre européen que j’entre, aujourd’hui, dans la voie de la collaboration. » Le mot est lâché, assumé, revendiqué. C’est là le fait neuf de la journée.

Encore faut-il dire exactement ce que ce mot recouvre, et ce qu’il ne recouvre pas. Car au regard des nouvelles connaissables ce soir, l’écart est grand entre la solennité de l’annonce et la consistance de ce qui aurait été conclu. Le maréchal lui-même en a tracé les limites dans la même allocution. Il convient de les rappeler, plutôt que de prêter à la parole d’hier plus qu’elle ne porte.

Le mot n’est pas inédit dans les textes

On entendra dire, ces jours-ci, que la « collaboration » naît à l’instant où le maréchal la nomme. Ce serait inexact. Le terme figure noir sur blanc dans un document que la France connaît depuis l’été : la convention d’armistice signée le 22 juin dernier. Son article 3 dispose que le Gouvernement français invitera ses autorités et services administratifs de la zone occupée « à se conformer aux réglementations des autorités militaires allemandes et à collaborer avec ces dernières d’une manière correcte ».

Le mot était donc déjà inscrit dans la loi de l’armistice, mais cantonné à un registre précis : l’administration courante des territoires occupés, la besogne des préfectures et des services sous le regard de l’occupant. Une collaboration de fait, technique, subie, qui découlait mécaniquement de la défaite et de la présence allemande.

Ce qui change ce soir n’est donc pas l’apparition du mot, mais son déplacement. D’une clause administrative d’un traité, il passe à la bouche du chef de l’État, dans une adresse à la Nation, érigé en orientation politique assumée. Le seuil franchi est de cet ordre : symbolique avant d’être matériel.

Un principe accepté, des modalités renvoyées

Que sait-on, au juste, de ce que le maréchal aurait engagé ? Sur ce point, l’allocution est d’une prudence qui doit retenir l’attention. « Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays, a déclaré le chef de l’État. J’en ai accepté le principe. Les modalités en seront discutées ultérieurement. »

Le principe, et non les actes. Les modalités, dit le texte, restent à discuter. À aucun moment l’allocution n’annonce un traité signé, un protocole arrêté, des contreparties acquises. Le maréchal s’est rendu le 24 octobre à Montoire-sur-le-Loir, où il a rencontré le chancelier Hitler ; aucun communiqué détaillant des engagements concrets n’a été rendu public à l’issue de cette entrevue. Ce que la Nation apprend ce soir, c’est une intention déclarée, non un accord constaté.

L’ambiguïté est entière, et il faut la nommer telle. Entrer « dans la voie » d’une chose n’est pas y être parvenu : c’est s’y engager sans qu’on en connaisse le terme.

Les « allègements » : des espérances au conditionnel

Le maréchal a laissé entrevoir ce qu’il attend de cette voie. « Ainsi, a-t-il dit, dans un avenir prochain, pourrait être allégé le poids des souffrances de notre pays, amélioré le sort de nos prisonniers, atténuée la charge des frais d’occupation. Ainsi pourrait être assouplie la ligne de démarcation. »

Le sort de près de deux millions de prisonniers, le coût écrasant de l’occupation, la coupure qui sépare les deux zones et déchire les familles : voilà les objets de ces espérances. On comprend qu’elles touchent au plus vif des Français de cet automne. Mais que l’on prenne garde au mode des verbes employés. Tout est dit au conditionnel : « pourrait être allégé », « pourrait être assouplie ». Rien n’est promis comme acquis ; tout est présenté comme un effet possible, suspendu à des discussions qui n’ont pas eu lieu.

La rédaction n’est en mesure de confirmer aucun de ces allègements. Aucune libération de prisonniers, aucune réduction des frais d’occupation, aucun assouplissement de la ligne de démarcation n’a été annoncé comme effectif. Ce sont, à ce stade, des fins espérées par le gouvernement, non des résultats obtenus. Les présenter autrement serait tromper le lecteur.

Ce que le mot engage, ce qu’il n’engage pas

Que retenir, alors, de cette journée, sans en dire plus qu’on n’en sait ? Que le mot « collaboration », jusqu’ici terme d’un article d’armistice, est devenu une parole publique du chef de l’État, présentée comme une orientation choisie « dans l’honneur ». C’est un engagement de la parole : il lie l’autorité morale du maréchal à une direction qu’il assume devant le pays. Cela, nul ne peut le minorer.

Mais ce que le mot n’engage pas, ce soir, mérite d’être dit avec la même netteté. Il n’engage aucun texte signé, aucune modalité fixée, aucune contrepartie garantie. Les bornes de cette collaboration — son étendue, ses limites, ce que la France y consentira et ce qu’elle en recevra — ne sont écrites nulle part. Elles restent, selon les mots mêmes du maréchal, à « discuter ultérieurement ».

La France entre donc dans une voie dont elle ignore où elle mène et jusqu’où elle s’étend. Le maréchal a ajouté une phrase que l’on retiendra : « C’est moi seul que l’Histoire jugera. » À la rédaction, il revient une tâche plus modeste mais non moins exigeante : ne consigner que ce qui est établi. Un mot a été prononcé, lourd de sens et lourd de conséquences possibles. Aucun accord ne l’a accompagné. Le reste appartient à des jours qui n’ont pas encore paru.

Le contexte

L’armistice franco-allemand a été signé le 22 juin 1940 ; son article 3 invite déjà l’administration française de la zone occupée à « collaborer » avec les autorités militaires allemandes « d’une manière correcte ».

Le 10 juillet, l’Assemblée nationale réunie à Vichy a confié tous pouvoirs au maréchal Pétain pour promulguer une nouvelle Constitution.

Le 24 octobre, le maréchal Pétain a rencontré le chancelier Hitler à Montoire-sur-le-Loir ; aucun communiqué détaillant des engagements n’a été publié.

Près de deux millions de soldats français sont prisonniers en Allemagne ; la ligne de démarcation coupe le pays en deux zones et les frais d’occupation pèsent lourdement sur le budget.

État des informations

Cette analyse s’en tient à ce qui est connaissable au soir du 30 octobre 1940 : les termes publics de l’allocution du maréchal et le texte de l’armistice du 22 juin. Elle distingue ce que le mot « collaboration » engage publiquement de ce qui demeure indéterminé, et ne préjuge ni des modalités à venir, ni de l’usage qui sera fait de cette orientation. Les propos du gouvernement sont rapportés en les attribuant, non endossés.

Ce que l’on sait

  • Dans une allocution radiodiffusée du 30 octobre 1940, le maréchal Pétain a déclaré entrer « dans la voie de la collaboration » avec l’Allemagne.
  • Le maréchal a précisé : « J’en ai accepté le principe. Les modalités en seront discutées ultérieurement. » Aucun texte signé ni aucune modalité concrète n’ont été annoncés.
  • Le terme « collaborer » figure déjà dans l’article 3 de la convention d’armistice du 22 juin 1940, appliqué à l’administration de la zone occupée.
  • Le maréchal s’est rendu à Montoire le 24 octobre pour une entrevue avec le chancelier Hitler ; aucun communiqué détaillant des engagements n’a été rendu public.

Ce que l’on ignore

  • Le contenu, l’étendue et les limites de la collaboration annoncée, dont les « modalités » restent, selon le maréchal, à discuter.
  • La réalité des « allègements » évoqués (sort des prisonniers, frais d’occupation, ligne de démarcation), présentés au conditionnel et non confirmés.
  • L’existence ou non d’un accord écrit issu de l’entrevue de Montoire du 24 octobre.
  • Les contreparties que l’Allemagne consentirait, le cas échéant, en échange de cette orientation.

Sources historiques utilisées

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Entrevue de Montoire — Wikipédia

Article consulté pour la date de l’entrevue Pétain-Hitler (24 octobre 1940), l’absence de communiqué officiel détaillé et l’annonce radiodiffusée du 30 octobre.

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Collaboration en France — Wikipédia

Article consulté pour le libellé de l’article 3 de l’armistice (« collaborer […] d’une manière correcte ») et le déplacement du terme « collaboration » du registre administratif à la parole politique du 30 octobre.

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Armistice du 22 juin 1940 — Wikipédia

Article consulté pour le cadre de la convention d’armistice et la portée de son article 3 sur la collaboration administrative en zone occupée.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

L’analyse imite un commentaire politique du soir du 30 octobre 1940, qui pèse les termes publics de l’allocution sans rien préjuger des modalités à venir.

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29 octobre 1940, 18h004 min