Le duc de Bourgogne tué sur le pont de Montereau, dans l’enclos de l’entrevue
La dépêche nous est venue de quatre jours, et il a fallu la faire redire pour y croire : le mercredi 10 de ce mois de septembre, sur le coup de cinq heures du soir, le très puissant prince Jean, duc de Bourgogne, a trouvé la mort dans l’enclos dressé au milieu du pont de Montereau, où il était entré pour s’aboucher avec monseigneur le dauphin. De ce qui s’est passé entre les deux barrières, deux récits courent déjà, qui s’accusent l’un l’autre. Nous rapportons l’un et l’autre, sans pouvoir, à cette heure, dire lequel est le vrai.
On voudrait, pour une si grande nouvelle, n’écrire que des choses certaines. Mais voici quatre jours que les courriers descendent de Montereau, et déjà les langues se partagent : selon que l’on tient pour la maison de Bourgogne ou pour l’hôtel du dauphin, ce n’est pas la même histoire que l’on conte. Sur un seul point, tous s’accordent, et c’est le plus lourd : le duc Jean est mort, frappé dans l’enclos même où l’on devait sceller la paix.
Le fait est si grave, et touche de si près au repos du royaume, que nous avons résolu de dire d’abord ce qui n’est pas contesté, puis de rapporter, sans choisir entre eux, les deux récits qui se disputent la suite. Que le lecteur ne nous presse pas de trancher : nul ici, à cette heure, ne le peut honnêtement.
Car l’affaire vient de loin, et l’on ne saurait la comprendre sans se souvenir de la longue inimitié qui dressait depuis des années les princes les uns contre les autres, et que cette entrevue de Montereau devait, disait-on, éteindre enfin.
L’entrevue du pont, et l’enclos entre deux barrières
Le lieu choisi était le pont de Montereau, là où l’Yonne se jette dans la Seine, à quelques lieues en amont de Paris. C’est sur ce pont, et non en rase campagne ni dans une ville tenue par l’un des deux partis, que l’on avait voulu ménager la rencontre, chacun se défiant de l’autre et craignant le piège.
On rapporte que des charpentiers avaient élevé au milieu du pont un enclos fermé de barrières, avec une porte de chaque côté, de telle sorte que le dauphin entrerait par l’une, le duc par l’autre, et qu’ils se trouveraient face à face dans un espace clos. Il fut convenu, dit-on, que chacun n’y entrerait qu’avec un petit nombre des siens — une dizaine d’hommes assermentés —, les autres demeurant aux deux bouts du pont.
C’est là, vers cinq heures du soir, que les deux princes se présentèrent. On dit que le duc hésita un moment avant de franchir la porte de l’enclos, comme pris d’un pressentiment, et qu’il y entra pourtant, ses gens autour de lui, pour aller saluer monseigneur le dauphin. Ce qui se passa ensuite entre les barrières, c’est précisément ce sur quoi les témoins se déchirent.
Ce que disent les gens de Bourgogne
Ceux de la maison de Bourgogne crient au guet-apens, et à la plus noire des trahisons. À les entendre, tout était préparé de longue main pour faire périr le duc : on l’aurait attiré sous couleur de paix dans cet enclos comme dans une souricière, et l’on n’aurait attendu que de l’y tenir pour le mettre à mort.
Ils content que le duc, à peine entré, faisait sa révérence au dauphin lorsqu’un des gens de l’hôtel lui aurait reproché de porter la main à son épée en présence de monseigneur ; et qu’aussitôt, sans qu’il pût se défendre ni s’expliquer, un homme se serait jeté sur lui en criant « Tuez ! tuez ! » et l’aurait abattu d’un coup de hache au visage, les autres l’achevant à terre.
Ils nomment, parmi les mains qui auraient frappé ou commandé le coup, des familiers du dauphin — on cite Tanneguy du Châtel et Jean Louvet —, et tiennent que l’ordre venait de plus haut. Mais ce sont là leurs dires à eux, dictés par la douleur et la colère ; et d’autres bouches, déjà, nomment d’autres hommes. Aucune justice n’a, à cette heure, désigné ni jugé personne.
Ce que disent les gens du dauphin
Du côté de l’hôtel du dauphin, on conte tout autrement, et l’on récuse le mot de guet-apens. À les entendre, c’est le duc qui serait entré dans l’enclos avec hauteur et de mauvaises dispositions, parlant en maître plutôt qu’en sujet, et exigeant du jeune prince des choses qui passaient le respect dû à son rang.
On ajoute que le duc, dans l’aigreur de l’entretien, aurait porté la main à la garde de son épée — geste que les gens du dauphin, déjà sur leurs gardes et craignant pour la vie de leur maître, auraient pris pour une menace ; et que c’est de là, du tumulte et de la peur, qu’est née la mêlée où le duc a péri, et non d’un dessein arrêté de le tuer.
Ainsi, là où les uns voient un meurtre prémédité, les autres voient une rixe soudaine, née de la défiance et de l’arrogance. Qui dit vrai ? Le geste vers l’épée fut-il une menace ou un appui d’homme qui se sent perdu ? Le coup partit-il sur un ordre ou dans l’affolement ? Nous l’ignorons.
Une longue inimitié que cette paix devait éteindre
Pour saisir la portée de ce qui s’est joué sur ce pont, il faut se souvenir d’où vient la querelle. Voici plus de dix ans que le royaume est déchiré entre deux partis : ceux de Bourgogne et ceux que l’on nomme Armagnacs, du nom du feu comte qui en fut l’âme, et qui tiennent pour la maison d’Orléans.
Cette haine remonte à l’hiver de l’an mil quatre cent sept, lorsque le duc Louis d’Orléans, frère du roi, fut assailli et tué de nuit dans une rue de Paris, en sortant de chez la reine — meurtre dont le duc de Bourgogne, peu après, se déclara l’auteur et qu’il prit sur lui, disant l’avoir fait pour le bien du royaume. De ce sang versé naquit la guerre civile, et l’on n’a depuis cessé de venger meurtre par meurtre.
Le malheur des temps a voulu que cette discorde s’aggravât quand le royaume avait le plus besoin d’union, le roi notre sire Charles étant souvent empêché par ses absences d’esprit, connues de tous depuis bien des années. Et pendant que les princes français se déchiraient, le roi d’Angleterre, Henri, a porté la guerre en Normandie et s’en est rendu maître, jusqu’à prendre Rouen au cœur de l’hiver dernier. C’est cette menace commune qui avait, disait-on, rapproché enfin les deux partis : au mois de juillet, à Pouilly, près de Melun, le duc et le dauphin avaient juré la paix, et l’entrevue de Montereau devait la sceller plus avant.
Voilà ce qui rend ce sang plus terrible encore : il a coulé dans l’enclos même de la réconciliation, sur un pont où l’on était venu, croyait-on, pour faire la paix. Ce qu’il en adviendra du royaume, des deux partis, et de la guerre contre l’Anglais, nul ne peut le dire à cette heure. Nous y reviendrons à mesure que des nouvelles plus assurées descendront de Montereau.