Guet-apens ou rixe ? Deux récits d’un même meurtre
Voici près de deux semaines que le duc de Bourgogne est tombé sur le pont de Montereau, et déjà deux récits s’affrontent, qui ne s’accordent sur rien — ni sur la main qui a frappé, ni sur l’ordre qui l’aurait armée, ni sur ce qui, du duc ou de la garde du dauphin, a commencé. Le parti bourguignon crie au guet-apens, le parti du dauphin parle d’un homme venu en force qui aurait porté la main à son épée. Nous rangeons ici, à parts égales, ce que chacun colporte — sans pouvoir, à cette heure, départager.
Il est des morts dont on connaît le lieu et l’heure avant d’en connaître la cause. Celle du duc Jean de Bourgogne est de celles-là. Que le duc soit tombé le mardi 10 de ce mois de septembre, sur le pont qui enjambe l’Yonne à Montereau, lors de l’entrevue ménagée avec monseigneur le dauphin, nul ne le conteste. Sur tout le reste, on se déchire. Et ce qui frappe, à recueillir les nouvelles qui montent de toutes parts, c’est qu’il ne court pas un récit, mais deux ; qu’ils s’opposent point par point ; et que chacun, déjà, sert le camp qui le porte.
Nous tenons pour notre devoir de les rapporter l’un et l’autre, sans en épouser aucun. Car ce meurtre, à peine commis, est devenu une arme : le parti de Bourgogne en fait la preuve d’une trahison préméditée, le parti du dauphin la conséquence d’une provocation du duc. Entre les deux, les questions qui décideraient tout demeurent ouvertes — qui a frappé le premier, sur quel ordre, et avec quel dessein arrêté d’avance.
Rappelons les faits que les deux camps admettent. Après la paix jurée à Pouilly au mois de juillet, on convint d’une nouvelle entrevue, le dauphin la disant nécessaire pour mieux assurer l’accord. On dressa sur le pont un enclos fermé de barrières, à deux portes, où chaque prince ne devait entrer qu’avec un nombre égal d’hommes — une dizaine de part et d’autre. Le duc y vint, fit sa révérence au dauphin. C’est là que tout se brouille.
Ce que dit le parti de Bourgogne : un piège tendu d’avance
Selon ce que répandent les chroniqueurs et les gens du parti bourguignon, le duc serait venu de bonne foi, désarmé de toute méfiance, pour conclure la paix. À peine eut-il mis le genou en terre devant le dauphin, disent-ils, que, sans débat ni querelle préalable, on lui tomba dessus traîtreusement. Tanneguy du Châtel, l’un des familiers du dauphin, aurait le premier porté un coup — d’une hache, à ce qu’ils content — au visage du duc, en jetant le cri de « Tuez, tuez ! ». Aussitôt les hommes du dauphin auraient tiré l’épée et achevé le prince sous les coups.
Dans cette version, tout est dessein : l’entrevue n’aurait été qu’un appât, l’enclos qu’une souricière, et la réconciliation qu’un masque. On y insiste sur la traîtrise — un prince agressé alors qu’il rendait hommage, à genoux et sans défense. Et l’on n’a pas manqué de rappeler le sort de Louis d’Orléans, frère du roi, que le duc lui-même avait fait abattre dans une rue de Paris douze ans plus tôt : les uns y voient la vengeance des Armagnacs enfin assouvie, les autres le crient pour mieux peindre le crime.
Ce récit nomme des coupables. Outre Tanneguy du Châtel, on cite Jean Louvet, président de Provence, parmi les proches et gens du dauphin qui auraient trempé dans l’affaire ou l’auraient ourdie. Mais il faut le dire avec prudence : ce sont là des noms jetés par l’accusation bourguignonne, non des coupables convaincus en justice. D’autres bouches, d’autres chroniques nomment d’autres mains. À cette heure, aucun acte, aucune sentence n’a établi qui frappa ni sur quel ordre.
Ce que dit le parti du dauphin : un duc venu en maître
À ce récit, les gens du dauphin en opposent un tout autre, et qui renverse les rôles. Selon eux, le duc ne serait point venu en suppliant désarmé, mais en position de force et le verbe haut. Il aurait sommé le dauphin de rentrer à Paris et de se remettre entre ses mains, parlant en maître plutôt qu’en allié. La querelle se serait échauffée ; et le duc, ou l’un des siens, aurait alors porté la main à la garde de son épée, ou esquissé le geste de la tirer.
C’est ce mouvement, disent-ils, qui aurait tout déclenché : voyant la main du duc à son arme et craignant pour la personne du dauphin, sa garde aurait paré et frappé. Dans cette version, il n’y a ni piège ni préméditation, mais une rixe brutale née sur l’instant, où les hommes du dauphin n’auraient fait que prévenir un coup qu’ils croyaient venir. Le duc serait ainsi tombé non comme une victime sans défense, mais comme un homme dont le geste menaçant aurait armé les bras d’en face.
On voit assez ce que cette seconde version sert à laver. Si le duc a commencé, le dauphin n’a pas trahi ; s’il y eut rixe et non guet-apens, il n’y eut pas de dessein criminel arrêté d’avance, et donc nul commanditaire à désigner au sommet. Comme la première, elle est trop bien taillée à la mesure du camp qui la porte pour qu’on la prenne sans réserve.
Les zones d’ombre que nul ne dissipe
Au vrai, ce qui sépare ces deux récits n’est pas l’ornement, c’est le fond : trois questions, et ce sont les seules qui comptent. Qui a frappé le premier — un homme du dauphin sur un duc agenouillé, ou la garde du dauphin sur un duc portant la main à son fer ? Sur quel ordre — un mot lancé d’avance, ou la peur d’un instant ? Et avec quelle préméditation — l’entrevue était-elle un piège monté de longue main, ou une rencontre qui tourna mal ? Sur aucune de ces trois questions on ne peut, aujourd’hui, trancher.
La part du dauphin lui-même demeure le point le plus obscur, et le plus disputé. A-t-il commandé la mort du duc, l’a-t-il laissée faire, en fut-il surpris ? Le parti de Bourgogne le tient pour l’âme du complot ; les siens jurent qu’il n’y eut nul complot du tout. Nous ne savons pas, et qui prétend savoir trahit son camp plus qu’il ne rapporte un fait. L’entrevue se tenait à huis presque clos, dans un enclos où peu d’hommes entrèrent ; ceux qui en sont sortis sont aussi ceux qui ont intérêt à conter.
Voilà pourquoi nous nous gardons de conclure. Ce qui est sûr tient en une ligne : le duc de Bourgogne est mort sur ce pont, frappé par des gens du parti du dauphin. Tout le reste — la première main, l’ordre, le piège — est encore récit avant d’être fait. Et il faut le dire net : ces deux récits ne sont pas seulement deux versions d’un événement, ils en sont déjà le prolongement par d’autres moyens. Chaque camp forge le sien et le répand pour rejeter le crime sur l’autre. La vérité de ce qui s’est passé dans l’enclos de Montereau est, dès à présent, l’enjeu d’une guerre qu’elle ne fait que rallumer.