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À Gand, on porte au jeune comte de Charolais la nouvelle qui fait de lui le duc de Bourgogne

C’est par la bouche de Jean de Thoisy, évêque de Tournai, que Philippe, comte de Charolais, aurait appris dans sa ville de Gand la mort de son père au pont de Montereau. À vingt-trois ans, le voici tout à coup à la tête du duché de Bourgogne, dans le deuil et la colère. Du parti du dauphin, en présence duquel le duc est tombé, on n’attend plus rien que des comptes à rendre.

La rédaction 30 septembre 1419, 08h00 6 min de lecture

Vingt jours après le coup de Montereau, c’est au tour de notre rédaction de rapporter ce que l’on dit, dans les villes de Flandre, de la manière dont la terrible nouvelle a été portée au fils du duc défunt. Car ce n’est pas une mort comme une autre : en tombant sous les coups au pont de Montereau, le 10 de ce mois de septembre, Jean, duc de Bourgogne, comte de Flandre et d’Artois, a laissé son duché et toutes ses terres à un héritier de vingt-trois ans, Philippe, comte de Charolais, son fils aîné et unique fils survivant.

On tient de plusieurs côtés que c’est dans sa ville de Gand, où il tenait sa cour, que le jeune comte se trouvait lorsque lui parvint la dépêche venue de l’Yonne. La distance est grande de Montereau à la Flandre, et plusieurs jours furent nécessaires pour que des cavaliers en portassent l’avis. Nous donnons ce qui suit pour ce que l’on nous le rapporte : un récit recueilli de bouche en bouche, et non un procès-verbal.

On dit que la charge d’annoncer la chose au comte de Charolais échut à Jean de Thoisy, évêque de Tournai, homme du conseil du feu duc et de longue main attaché à la maison de Bourgogne, qui fut, assure-t-on, le précepteur du jeune prince à Dijon. C’est lui qui, le lendemain du meurtre, aurait porté au comte la parole que l’on se redit déjà : « Monseigneur, votre père, le noble duc — maudite soit l’heure où je suis contraint de le dire ! — est mort, tué et meurtri pitoyablement à Montereau, en présence de la royale lignée, monseigneur le dauphin. »

Le deuil d’un fils, et d’une maison

On peut imaginer le coup que de telles paroles portent à un fils. Ce que l’on rapporte de Gand, c’est un grand deuil, et des larmes, et une douleur qui n’a rien feint. Le comte aimait son père, dit-on, et le servait ; il était à ses côtés dans les affaires du royaume depuis plusieurs années, et l’on tenait le fils pour la continuation du père.

À ce deuil s’ajoute, pour le nouveau duc, une autre amertume, et de celles que l’on ne dit qu’à demi-mot. Le comte de Charolais a pour épouse Michelle de France, fille du roi notre sire et sœur du dauphin en la présence duquel le duc son père est tombé. La maison qu’il pleure et la maison que l’on accuse se trouvent ainsi nouées sous son propre toit. C’est dire si le coup de Montereau a frappé jusqu’au cœur de son ménage.

Quoi qu’il en soit de sa peine, le voici, du jour au lendemain, chef de l’une des plus puissantes maisons de la chrétienté. Duc de Bourgogne, comte de Flandre, d’Artois, de Bourgogne, et de tant d’autres terres encore, le jeune prince hérite d’un héritage immense et d’une querelle plus immense encore, ouverte de longue date entre sa maison et le parti que l’on nomme des Armagnacs.

La confiance rompue avec le parti du dauphin

Car il faut le redire pour qui l’aurait oublié : le feu duc et le dauphin s’étaient donné rendez-vous au pont de Montereau pour se réconcilier et faire ensemble la guerre à l’Anglais qui tient une partie du royaume. C’est dans cette entrevue de paix, jurée et solennelle, que le duc a trouvé la mort. De quelque manière que la chose se soit faite — et l’on en dispute âprement, les uns disant le duc traîtreusement assailli, les autres prétendant qu’il fut tué dans le tumulte d’une rixe qu’il aurait lui-même provoquée —, l’effet est le même : nul homme du parti de Bourgogne ne se fiera plus désormais à une parole donnée par les gens du dauphin.

On entend dire, dans l’entourage du nouveau duc, des propos amers et résolus. On tient le dauphin et ses conseillers pour responsables, à tout le moins, de n’avoir su garder la sûreté d’une rencontre qu’ils avaient demandée ; et beaucoup, plus durement, les tiennent pour les auteurs du forfait. La confiance, en tout cas, est rompue, et l’on ne voit pas par quel miracle elle pourrait se renouer.

Que fera de cette rupture le jeune duc de Bourgogne ? On l’ignore encore. Quelques bruits courent d’un rapprochement qui se chercherait du côté du roi d’Angleterre, ennemi du dauphin ; mais ce ne sont là, à cette heure, que des bruits, et rien n’est arrêté que nous puissions rapporter pour assuré. Un prince frappé dans son père prend rarement ses partis dans les premiers jours du deuil.

Des représailles dont nul ne mesure l’ampleur

Une chose paraît sûre : ce sang ne restera pas sans réponse. Dans les villes de Bourgogne et de Flandre, fidèles à la maison ducale, on réclame déjà vengeance à grands cris, et l’on s’attend que le nouveau duc fasse de la poursuite des meurtriers la première affaire de son règne. Mais sous quelle forme, contre qui nommément, et jusqu’où ? Nul, à Gand pas plus qu’ailleurs, n’en sait rien encore.

On dit le duché en armes, les places mises en garde, les serviteurs du feu duc rappelés. On dit aussi que le nouveau maître entend d’abord recevoir l’hommage de ses terres et asseoir son autorité avant de porter ses coups. Mais ce ne sont là que présages, et nous ne bâtirons pas sur eux. L’ampleur de ce qui se prépare nous échappe, et il serait téméraire d’en rien préjuger.

Nous nous en tiendrons donc à ce qui est certain, et c’est déjà beaucoup : un duc est mort de male mort dans une entrevue de paix, son fils de vingt-trois ans lui succède dans le deuil et la défiance, et le royaume, déjà partagé entre tant de partis, se trouve plus divisé que jamais. Nous reviendrons sur les suites de cette affaire à mesure que des nouvelles plus assurées nous parviendront de Flandre et de Bourgogne.

Le contexte

Le royaume est déchiré depuis plus de dix ans par la querelle des Armagnacs et des Bourguignons, née de l’assassinat de Louis, duc d’Orléans, frère du roi, en 1407, dont le feu duc Jean s’était reconnu l’auteur.

Le roi Charles VI étant frappé d’absences qui l’empêchent de gouverner, le pouvoir est disputé entre les princes ; le dauphin tient le parti opposé à la maison de Bourgogne.

L’Anglais tient une partie du royaume et presse la Normandie ; c’est pour faire front commun contre lui que le duc de Bourgogne et le dauphin s’étaient donné rendez-vous au pont de Montereau le 10 septembre 1419.

C’est dans cette entrevue que Jean, duc de Bourgogne, a été tué ; son fils aîné Philippe, comte de Charolais, âgé de vingt-trois ans, lui succède à la tête du duché.

État des informations

Cet article est écrit le 30 septembre 1419, sur des nouvelles remontées de l’Yonne et de Flandre par étapes et par la rumeur. Nous distinguons ce qui est concordant de ce qui n’est que rapporté, ne tranchons pas la querelle sur la mort du duc, et ne préjugeons en rien des partis que prendra le nouveau duc ni des suites de cette affaire.

Ce que l’on sait

  • Jean, duc de Bourgogne, comte de Flandre et d’Artois, a été tué au pont de Montereau le 10 septembre 1419, lors d’une entrevue avec le dauphin tenue pour réconcilier les deux partis.
  • Son fils aîné et unique fils survivant, Philippe, comte de Charolais, âgé de vingt-trois ans, lui succède à la tête du duché de Bourgogne et de ses autres terres.
  • Philippe a pour épouse Michelle de France, fille du roi Charles VI et sœur du dauphin.
  • Jean de Thoisy, évêque de Tournai et homme du conseil ducal, est cité comme celui qui a porté la nouvelle au jeune comte.

Ce que l’on ignore

  • La manière exacte dont le duc a trouvé la mort dans l’entrevue, qui demeure âprement disputée entre les deux partis.
  • Le lieu précis où se trouvait le comte de Charolais à l’annonce de la mort, et les circonstances de la scène, connus seulement par ouï-dire.
  • Le parti que prendra le nouveau duc, et notamment s’il se rapprochera du roi d’Angleterre.
  • La forme, la cible et l’ampleur des représailles que l’on annonce, dont nul ne peut à cette heure mesurer la portée.

Sources historiques utilisées

secondary

Assassinat de Jean sans Peur — Wikipédia (FR)

Circonstances de l’entrevue du pont de Montereau le 10 septembre 1419, présence du dauphin, versions concurrentes de la responsabilité (duc assailli / rixe), conséquences immédiates pour les deux partis.

secondary

Philippe III de Bourgogne — Wikipédia (FR)

Naissance le 31 juillet 1396 (vingt-trois ans en septembre 1419), accession au duché à la mort de son père, titres (Bourgogne, Flandre, Artois), mariage avec Michelle de France, sœur du dauphin.

secondary

Jean de Thoisy — Wikipédia (FR)

Évêque de Tournai, conseiller ducal et ancien précepteur du jeune Philippe ; chargé d’annoncer au comte de Charolais, le 11 septembre 1419, la mort de son père, avec les paroles rapportées.

secondary

Jean sans Peur — Wikipédia (FR)

Duc de Bourgogne, comte de Flandre et d’Artois ; auteur de l’assassinat du duc d’Orléans en 1407 ; chef du parti bourguignon ; tué au pont de Montereau le 10 septembre 1419 ; son fils Philippe lui succède.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cet article imite un média du 30 septembre 1419 recueillant, par étapes et par la rumeur, la manière dont la mort du duc de Bourgogne a été portée à son fils en Flandre. Il ne retient que ce qui est connaissable à cette date, ne tranche pas la querelle sur les circonstances de la mort, et n’anticipe ni les partis du nouveau duc ni les suites de l’affaire.

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