À Gand, on porte au jeune comte de Charolais la nouvelle qui fait de lui le duc de Bourgogne
C’est par la bouche de Jean de Thoisy, évêque de Tournai, que Philippe, comte de Charolais, aurait appris dans sa ville de Gand la mort de son père au pont de Montereau. À vingt-trois ans, le voici tout à coup à la tête du duché de Bourgogne, dans le deuil et la colère. Du parti du dauphin, en présence duquel le duc est tombé, on n’attend plus rien que des comptes à rendre.
Vingt jours après le coup de Montereau, c’est au tour de notre rédaction de rapporter ce que l’on dit, dans les villes de Flandre, de la manière dont la terrible nouvelle a été portée au fils du duc défunt. Car ce n’est pas une mort comme une autre : en tombant sous les coups au pont de Montereau, le 10 de ce mois de septembre, Jean, duc de Bourgogne, comte de Flandre et d’Artois, a laissé son duché et toutes ses terres à un héritier de vingt-trois ans, Philippe, comte de Charolais, son fils aîné et unique fils survivant.
On tient de plusieurs côtés que c’est dans sa ville de Gand, où il tenait sa cour, que le jeune comte se trouvait lorsque lui parvint la dépêche venue de l’Yonne. La distance est grande de Montereau à la Flandre, et plusieurs jours furent nécessaires pour que des cavaliers en portassent l’avis. Nous donnons ce qui suit pour ce que l’on nous le rapporte : un récit recueilli de bouche en bouche, et non un procès-verbal.
On dit que la charge d’annoncer la chose au comte de Charolais échut à Jean de Thoisy, évêque de Tournai, homme du conseil du feu duc et de longue main attaché à la maison de Bourgogne, qui fut, assure-t-on, le précepteur du jeune prince à Dijon. C’est lui qui, le lendemain du meurtre, aurait porté au comte la parole que l’on se redit déjà : « Monseigneur, votre père, le noble duc — maudite soit l’heure où je suis contraint de le dire ! — est mort, tué et meurtri pitoyablement à Montereau, en présence de la royale lignée, monseigneur le dauphin. »
Le deuil d’un fils, et d’une maison
On peut imaginer le coup que de telles paroles portent à un fils. Ce que l’on rapporte de Gand, c’est un grand deuil, et des larmes, et une douleur qui n’a rien feint. Le comte aimait son père, dit-on, et le servait ; il était à ses côtés dans les affaires du royaume depuis plusieurs années, et l’on tenait le fils pour la continuation du père.
À ce deuil s’ajoute, pour le nouveau duc, une autre amertume, et de celles que l’on ne dit qu’à demi-mot. Le comte de Charolais a pour épouse Michelle de France, fille du roi notre sire et sœur du dauphin en la présence duquel le duc son père est tombé. La maison qu’il pleure et la maison que l’on accuse se trouvent ainsi nouées sous son propre toit. C’est dire si le coup de Montereau a frappé jusqu’au cœur de son ménage.
Quoi qu’il en soit de sa peine, le voici, du jour au lendemain, chef de l’une des plus puissantes maisons de la chrétienté. Duc de Bourgogne, comte de Flandre, d’Artois, de Bourgogne, et de tant d’autres terres encore, le jeune prince hérite d’un héritage immense et d’une querelle plus immense encore, ouverte de longue date entre sa maison et le parti que l’on nomme des Armagnacs.
La confiance rompue avec le parti du dauphin
Car il faut le redire pour qui l’aurait oublié : le feu duc et le dauphin s’étaient donné rendez-vous au pont de Montereau pour se réconcilier et faire ensemble la guerre à l’Anglais qui tient une partie du royaume. C’est dans cette entrevue de paix, jurée et solennelle, que le duc a trouvé la mort. De quelque manière que la chose se soit faite — et l’on en dispute âprement, les uns disant le duc traîtreusement assailli, les autres prétendant qu’il fut tué dans le tumulte d’une rixe qu’il aurait lui-même provoquée —, l’effet est le même : nul homme du parti de Bourgogne ne se fiera plus désormais à une parole donnée par les gens du dauphin.
On entend dire, dans l’entourage du nouveau duc, des propos amers et résolus. On tient le dauphin et ses conseillers pour responsables, à tout le moins, de n’avoir su garder la sûreté d’une rencontre qu’ils avaient demandée ; et beaucoup, plus durement, les tiennent pour les auteurs du forfait. La confiance, en tout cas, est rompue, et l’on ne voit pas par quel miracle elle pourrait se renouer.
Que fera de cette rupture le jeune duc de Bourgogne ? On l’ignore encore. Quelques bruits courent d’un rapprochement qui se chercherait du côté du roi d’Angleterre, ennemi du dauphin ; mais ce ne sont là, à cette heure, que des bruits, et rien n’est arrêté que nous puissions rapporter pour assuré. Un prince frappé dans son père prend rarement ses partis dans les premiers jours du deuil.
Des représailles dont nul ne mesure l’ampleur
Une chose paraît sûre : ce sang ne restera pas sans réponse. Dans les villes de Bourgogne et de Flandre, fidèles à la maison ducale, on réclame déjà vengeance à grands cris, et l’on s’attend que le nouveau duc fasse de la poursuite des meurtriers la première affaire de son règne. Mais sous quelle forme, contre qui nommément, et jusqu’où ? Nul, à Gand pas plus qu’ailleurs, n’en sait rien encore.
On dit le duché en armes, les places mises en garde, les serviteurs du feu duc rappelés. On dit aussi que le nouveau maître entend d’abord recevoir l’hommage de ses terres et asseoir son autorité avant de porter ses coups. Mais ce ne sont là que présages, et nous ne bâtirons pas sur eux. L’ampleur de ce qui se prépare nous échappe, et il serait téméraire d’en rien préjuger.
Nous nous en tiendrons donc à ce qui est certain, et c’est déjà beaucoup : un duc est mort de male mort dans une entrevue de paix, son fils de vingt-trois ans lui succède dans le deuil et la défiance, et le royaume, déjà partagé entre tant de partis, se trouve plus divisé que jamais. Nous reviendrons sur les suites de cette affaire à mesure que des nouvelles plus assurées nous parviendront de Flandre et de Bourgogne.