Les affiches sont posées : le pays se met sur pied de guerre
En quelques jours, le visage de la France a changé. Sur les murs des mairies, l’affiche blanche de l’ordre de mobilisation générale appelle les hommes à rejoindre leur corps ; dans les gares, les trains se pressent ; chevaux, voitures et camions sont requis. On parle de plusieurs millions d’appelés. Voyage dans un arrière qui bascule.
Il a suffi d’une feuille de papier collée sur le mur d’une mairie pour que tout bascule. Depuis le début de la semaine, dans chaque commune du pays, du chef-lieu au plus petit village, la même affiche est apparue : « Par décret du président de la République, la mobilisation des armées de terre, de mer et de l’air est ordonnée. » Le décret porte la signature de M. Albert Lebrun. Décidée le 1er, l’opération est devenue applicable le samedi 2 septembre, à zéro heure. Le lendemain, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne.
Le mécanisme, réglé de longue main, s’est mis en marche presque sans bruit. Dans les bourgs, c’est souvent le gendarme qui a apporté le paquet d’affiches ; le garde champêtre, l’instituteur, le personnel de la commune les ont placardées sur les portes et les murs, la dernière étant apposée à la mairie même. Nul roulement de tambour : une affiche, un drapeau tricolore en tête, et chacun a compris. Les hommes des classes appelées ont sorti leur livret militaire, cherché le numéro qui les concerne, et fait leur paquetage.
Sur le nombre de ceux que cet ordre arrache à leur foyer, on avance des chiffres qu’il faut prendre avec prudence : on parle de plusieurs millions d’hommes — peut-être quelque cinq millions —, mais l’ampleur exacte de l’appel ne sera connue que lorsque les corps auront fait leurs comptes. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’avait plus vu pareil branle-bas depuis 1914.
Car l’ordre ne réclame pas que des hommes. L’affiche le dit en toutes lettres : sont également requis les animaux, les voitures, les moyens d’attelage, les véhicules automobiles, et tout ce qui peut suppléer aux moyens ordinaires des armées. Dans les campagnes, on a vu mener à la réquisition les meilleurs chevaux ; en ville, des camions et des automobiles ont été recensés et marqués. Le laitier, le rouleur, le maquignon comptent leurs bêtes d’un œil inquiet.
Mais c’est dans les gares que le bouleversement se voit le mieux. À Paris, Saint-Lazare, Montparnasse, Austerlitz et la gare de Lyon connaissent un afflux que les plus anciens employés disent n’avoir jamais vu. Aux réservistes qui rejoignent leur corps se mêlent les familles qui rentrent en hâte de leur villégiature d’été, et les convois d’enfants que l’on éloigne de la capitale et des régions de l’Est. Les quais débordent de valises ficelées, de paniers, de manteaux pliés sur le bras ; des services renforcés ont été mis sur pied, et l’on dirige les voyageurs comme on peut.
Sur les visages, peu de cris et peu de chants — rien de la fièvre que les récits prêtent à l’autre guerre. On part plutôt grave, résigné, mais sans révolte : les hommes embrassent les leurs, montent en wagon, et la rame s’ébranle. Les femmes restent sur le quai, mouchoir à la main, et beaucoup, déjà, songent à qui fera la moisson, tiendra la boutique ou l’atelier maintenant que l’homme s’en va.
Dans les villes, l’arrière s’organise dans la hâte. On vide les vitrines de leurs marchandises de prix, on croise les fenêtres de bandes de papier, on s’enquiert des masques contre les gaz et des abris ; le soir venu, l’ordre est de ne plus laisser filtrer de lumière. Les denrées commencent à manquer dans certaines boutiques prises d’assaut, et l’on parle déjà de cartes et de restrictions à venir.
De ce qui attend ces millions d’hommes une fois rejoints leurs unités, nul, ce matin, ne saurait rien dire. Combien de temps durera l’épreuve, jusqu’où ira la guerre, quelle forme elle prendra : autant de questions auxquelles personne, à l’arrière, n’a de réponse. On sait seulement que le pays s’est mis, en trois jours, sur le pied de guerre, et qu’il retient son souffle.